Insécurité : « les groupes jihadistes développent des arsenaux de plus en plus sophistiqués »
Andrea Carboni est Responsable de l’analyse chez Armed conflit Location and Event Data (ACLED). Il revient sur le dernier rapport publié en mai 2026 qui démontre une progression et une constance de menaces jihadisme dans certaines régions d’Afrique et leurs grandes dynamiques.
Dans votre rapport d’enquête publié le 13 mai 2026 intitulé « Les groupes jihadistes constituent une menace croissante en Afrique », vous avez déclaré que la montée du jihadisme et de ses différentes formes n’avait jamais autant menacé la stabilité de l’Afrique. Qu’est-ce qui pourrait expliquer cette montée en puissance ?
Il existe plusieurs raisons expliquant pourquoi les groupes jihadistes en Afrique représentent une menace croissante. Premièrement, les réponses nationales s’avèrent largement insuffisantes en raison d’un mélange de divisions internes, de tactiques contre-productives qui aliènent les populations locales et les forces armées dispersées sur de multiples fronts. Deuxièmement, le soutien international à la lutte contre le terrorisme diminue dans de nombreuses régions africaines, laissant les gouvernements locaux davantage exposés à la menace jihadiste.
Pour leur part, les soutiens russes aux juntes sahéliennes, justifiés par la lutte contre le terrorisme, ont permis de protéger les plus hauts niveaux des régimes, mais leur recours à une violence indiscriminée contre les civils a aggravé la menace dans une grande partie de ces pays. Enfin, les groupes jihadistes développent des arsenaux de plus en plus sophistiqués, rendant les bases militaires, les troupes, les routes de transport ainsi que les zones urbaines et périurbaines de plus en plus vulnérables aux attaques.
Vous craignez une aggravation de la situation qui semble s’étendre de l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique centrale, notamment dans le Bassin du Lac Tchad. Les Etats voisins de ces foyers d’insécurité doivent-ils s’alarmer ?
Ce n’est pas l’escalade elle-même qui se propage, mais plutôt des dynamiques d’escalade visibles dans différents foyers de conflit sur le continent. Il existe aussi un risque de débordement vers d’autres pays selon les zones concernées.
Par exemple, au Sahel, le risque est élevé dans les zones frontalières du Sénégal, de la Guinée et du Ghana en raison de l’expansion des opérations du JNIM. En RDC, l’ISCAP (souvent appelé ADF) )a récemment mené ses premières attaques dans le Haut-Uélé, indiquant un rapprochement vers les frontières du Soudan du Sud et de la République centrafricaine. Au Mozambique, des effets de débordement ont déjà été observés dans la région de Mtwara, au sud-est de la Tanzanie.
Plusieurs analystes affirment que la pauvreté et les systèmes de gouvernance sont à l’origine de cette situation. Partagez-vous cette interprétation ?
La pauvreté et les défaillances de gouvernance constituent des facteurs importants ayant créé un environnement favorable au militantisme jihadiste dans certaines régions d’Afrique. Cependant, la persistance et l’expansion de ces insurrections sont également liées à l’exclusion politique, aux abus des forces de sécurité, aux fragmentations ethniques et communautaires liées à la compétition pour le pouvoir et les ressources, aux dynamiques géopolitiques régionales. L’évolution stratégique et la capacité d’adaptation des mouvements jihadistes ont aussi joué un rôle central.
Ces groupes portent des noms différents selon les pays mais semblent poursuivre les mêmes objectifs. Existe-t-il une seule entité derrière tout cela ?
Les groupes jihadistes africains sont affiliés soit à Al-Qaïda, soit à État islamique. Le degré de contrôle exercé par les organisations centrales varie. Il est généralement plus fort pour l’État islamique, il est plus souple pour Al-Qaïda. Même s’ils partagent une idéologie commune, leurs intérêts, stratégies et alliances restent fortement influencés par les contextes locaux dans lesquels ils se sont développés.
Qui les finance ?
Les affiliés d’Al-Qaïda et de l’État islamique s’autofinancent grâce à plusieurs sources : enlèvements contre rançon, exploitation minière artisanale, vols de bétail, taxation, pillage et d’autres formes de financement local.
Les réponses des États touchés sont-elles trop faibles ?
Les réponses antiterroristes souffrent principalement de deux problèmes : les divisions et hésitations entre partenaires internationaux, une attention insuffisante aux outils non militaires.
Encourager les défections et divisions internes a montré une certaine efficacité contre des groupes comme Boko Haram ou Al-Shabaab. En revanche, lorsque les armées ciblent des civils de manière indiscriminée, cela alimente les tensions communautaires et favorise le recrutement par les groupes jihadistes.
Propos recueillis par Paul Joel Kamtchang







