LA TRIBU AVANT LA NATION

Au Kamerun, la tribu est devenue la grille de lecture dominante de la société. Elle s’invite dans l’administration, dans la politique, dans les concours, dans les conversations, jusque dans les lieux où l’on croyait encore survivre un esprit universel : l’Église.  Le plus inquiétant n’est même plus le tribalisme assumé. Le vrai danger réside dans ce tribalisme devenu banal, presque naturel, pratiqué même par ceux qui prétendent le combattre. À force de découper le pays en communautés concurrentes, nous sommes en train d’user jusqu’au dernier fil du sentiment national.

 Quand la République fabrique des réflexes tribaux

Le tribalisme ne prospère jamais seul. Il pousse parce qu’un système l’arrose. Depuis des décennies, le Kamerun vit sous la logique des équilibres régionaux, des quotas communautaires, des répartitions ethniques savamment dissimulées derrière le mot « géopolitique ». On ne demande plus seulement : « est-il compétent ? » On cherche d’abord : « il est de quelle région ? » Ou plus précisément : « il est de quelle tribu ? » Le drame, c’est que cette manière de penser a fini par contaminer les esprits. Même ceux qui dénoncent le tribalisme tombent souvent dedans sans s’en rendre compte. Ils condamnent le communautarisme dans les discours, mais raisonnent eux-mêmes en termes de « nos frères », « nos élites », « notre tour », « notre communauté ».

Le poison est devenu culturel.

La nouvelle identification nationale illustre parfaitement cette dérive. Le lieu de naissance ne suffit plus. Il faut désormais remonter à l’origine ethnique des ascendants. Comme si l’État voulait rappeler à chaque citoyen qu’avant d’être Kamerunais, il appartient d’abord à une tribu. Cette obsession des origines est dangereuse. Car lorsqu’un État commence à classifier les citoyens par appartenance communautaire, il cesse progressivement de fabriquer une nation ; il administre des clans. Comme l’écrivait Ernest Renan : « La nation est un plébiscite de tous les jours. » Encore faut-il vouloir vivre ensemble.

 L’Église elle-même contaminée

Longtemps, les lieux de culte ont servi de refuge contre les fractures sociales. On y venait comme croyants, pas comme membres d’une ethnie. Du moins en théorie. Mais désormais, même l’Église semble céder à la tentation communautaire. L’affiche des fêtes de récoltes de la paroisse Saint Paul VI de Bonamoutongo est révélatrice : communauté du Littoral, communauté de l’Ouest, communauté du CentreSudEst… Les fidèles sont regroupés par origines, puis mis en concurrence dans les quêtes et les démonstrations de générosité. On présente cela comme une simple organisation pratique ou culturelle. Pourtant, derrière cette apparente innocuité, le message est puissant : chacun vient d’abord défendre sa communauté.

Même les grandes métropoles, jadis lieux de brassage, se transforment progressivement en mosaïques communautaires. Les associations ethniques prolifèrent. Les cultes se communautarisent. Les solidarités se replient. La tribu devient une assurance sociale, politique et affective. Et quand une société commence à ne plus faire confiance qu’aux siens, elle cesse peu à peu de croire en la nation.

Le Kamerun, archipel de méfiances

Le plus tragique dans cette évolution, c’est qu’elle prépare des conflits futurs. Car chaque groupe finit par croire qu’il doit protéger ses intérêts contre les autres. Chaque nomination est interprétée comme une victoire ethnique. Chaque arrestation comme un règlement de comptes tribal. Chaque débat politique devient une guerre des appartenances.

Dans ces conditions, la citoyenneté recule.

On ne voit plus un compatriote ; on voit un Bamiléké, un Bassa, un Béti, un Sawa, un Peul, un Anglophone. Le nom de famille devient parfois plus important que la compétence ou les idées. Or un pays ne peut durablement tenir debout quand ses habitants se regardent d’abord comme des étrangers intérieurs. Aimé Césaire avertissait déjà : « Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. » Le Kamerun joue dangereusement avec le feu communautaire. La nation ne naît pas naturellement. Une nation ne tombe pas du ciel. Elle se construit. Elle s’enseigne. Elle se protège. Chaque fois qu’une institution politique, administrative ou religieuse encourage les réflexes communautaires, elle retire une pierre à l’édifice national. Bien sûr, il n’est pas interdit d’aimer sa culture, sa langue ou ses traditions. Le problème commence lorsque l’appartenance ethnique devient plus forte que l’appartenance nationale.

Un peuple qui passe son temps à compter ses tribus finit toujours par diviser son destin. Et les pays qui survivent sont rarement ceux qui ont le plus de communautés. Ce sont ceux qui ont réussi à fabriquer quelque chose de plus grand que leurs communautés.

Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE

N.B ; le texte est de l’auteur tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction

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