Christian Gueb-raba Ladang: l’homme qui met l’Adamaoua en bouteille
Dans la chaleur lourde de Djoumassi, quartier populaire de l’arrondissement de Garoua Ier, région du Nord, une odeur suave et enveloppante s’échappe d’une petite pièce close. À l’intérieur, une cinquantaine de bouteilles en verre ambré de 0,75 litre sont sagement alignées sur une table en bois. Contre le mur, le glouglou régulier des cuves en plastique témoigne de ce qui se prépare discrètement dans ce laboratoire artisanal. C’est ici que travaille Christian Gueb-raba Ladang. À 36 ans, ce jeune ingénieur en chimie industrielle est en train de réussir un pari audacieux : produire un vin de miel et de fruits dans une région où toute boisson alcoolisée demeure un sujet particulièrement sensible.
Rien ne prédestinait ce fils du Nord à devenir œnologue autodidacte. L’idée germe d’abord à l’église. En aidant à préparer le vin de messe pour sa paroisse, Christian s’interroge sur les secrets de la fermentation. Mais c’est à l’université que l’intuition devient un projet de vie. « J’ai eu la chance d’apprendre au cours de ma formation le génie des procédés, l’œnologie et l’apiculture », confie-t-il. Où d’autres diplômés attendent un hypothétique emploi de bureau, Christian choisit le risque de l’entrepreneuriat. En combinant le savoir ancestral des cueilleurs de miel et la rigueur des équations chimiques, il veut démontrer que la jeunesse camerounaise peut valoriser ses propres richesses agricoles. Sa vision, remplacer le sucre industriel par le pouvoir sucrant naturel des fruits et du miel. Mais entre la théorie des amphithéâtres et la réalité du terrain, le chemin est semé d’embûches.
L’Adamaoua en bouteille
Pour élaborer son vin, Christian mise sur une matière première d’exception, le miel de l’Adamaoua. Il s’approvisionne principalement à Djohong et Ngawi, à la frontière avec la République centrafricaine. Mais la logistique reste un défi. Le bidon de 25 litres de miel de qualité supérieure lui revient à 30 000 Fcfa, transport compris. En cas de pénurie, il s’approvisionne à 25 00 Fcfa au marché de Garoua, au prix d’une marge réduite. Pour les fruits, il compose avec les saisons et les coûts. Mangues, pastèques, ananas, hibiscus (foléré) et pamplemousses constituent l’essentiel de ses ingrédients. Mais le choix des fruits influence directement le prix de ses vins. La pomme, importée et vendue autour de 300 Fcfa l’unité sur les marchés de Garoua, augmente considérablement le coût de revient. Ainsi, le vin G20 « Standard », élaboré à base de mangue ou de foléré, est commercialisé à 3 000 Fcfa la bouteille, tandis que la gamme « Pomme » atteint 4 000 Fcfa.
L’art de la fermentation
Dans son laboratoire, Christian produit tous les dix jours près de 100 litres de vin. Pour préserver les vitamines et les propriétés des fruits, le mélange de jus pur et de miel est pasteurisé avant l’ajout du ferment brassicole. Chaque étape exige une vigilance permanente. Le moindre choc thermique ou une bactérie parasite peut faire tourner le vin au vinaigre. « Une simple erreur d’étanchéité m’a déjà coûté 150 litres de perte sèche », confie-t-il.
Malgré ces risques, l’activité est rentable. Parti avec un capital de 15 000 Fcfa, Christian a trouvé dans le vin un produit à forte valeur ajoutée. « Le jus de fruit simple se vend au maximum à 1 000 Fcfa le litre, alors que le vin peut atteindre 3 500 Fcfa », explique-t-il. Cette rentabilité lui permet de réinvestir progressivement dans son activité et d’améliorer son équipement. Derrière chaque bouteille de G20 se cache ainsi bien plus qu’une boisson. Il y a la volonté d’un jeune ingénieur de transformer les ressources locales en opportunité économique, de valoriser le savoir-faire agricole camerounais et de démontrer que l’innovation peut aussi naître loin des grands centres industriels. À Garoua, Christian Gueb-raba Ladang ne produit pas seulement du vin, il met un terroir entier en bouteille.
Fadimatou Boubakary







