Pied bot : 600 cas enregistrés dans la région de l’Ouest en 3 ans
Avec une moyenne de 200 cas recensés chaque année dans cette partie du pays, la prise en charge de cette malformation congénitale qui affecte les pieds des nouveau-nés, reste un véritable défi de santé publique. Malgré l’existence de traitements efficaces, certains enfants arrivent tardivement dans les structures de prise en charge.
Sous une couverture soigneusement rabattue, Sorelle N., 23 ans, dissimule les pieds de son bébé de trois mois, né avec un pied bot, une malformation musculosquelettique congénitale. Chez son enfant, l’atteinte touche le pied droit, tourné vers l’intérieur. Persuadée que cette anomalie est l’œuvre d’une force invisible, la jeune mère vit désormais dans l’angoisse du sort réservé à son nouveau-né. Dans son quartier de Bamougoum, dans le département de la Mifi, région de l’Ouest, les regards se font insistants et les commentaires blessants, confie-t-elle. Incapable de supporter cette pression sociale, elle s’est progressivement repliée sur elle-même.
Son histoire est loin d’être un cas isolé. Dans de nombreuses communautés, les malformations congénitales telles que le pied bot demeurent associées à la sorcellerie, à une punition divine ou à une malédiction familiale. Pour Bonaventure Tuedem, tradipraticien, cette perception est profondément ancrée dans les croyances locales. « Une malformation congénitale peut être interprétée comme la manifestation de la colère des ancêtres, la conséquence d’un interdit transgressé ou encore le signe d’une faute commise par les parents », explique-t-il. Selon lui, les familles doivent d’abord rechercher une réponse spirituelle avant d’envisager une prise en charge médicale. « Des solutions peuvent être recherchées à travers la médecine traditionnelle ou moderne, mais il faut, selon nos croyances, passer par des rites de purification avant de traiter les conséquences », affirme-t-il.
Cette lecture trouve un écho dans les travaux de recherche de Marius Tandia, anthropologue, pour qui, les malformations congénitales, dans les sociétés de l’Ouest du Cameroun, dépassent largement le cadre de la médecine. « Elles sont généralement interprétées comme le reflet d’un désordre social, spirituel ou généalogique plutôt que comme une simple anomalie biologique ». En pays Bamiléké comme en pays Bamoun, explique le chercheur, « l’enfant n’est pas seulement le fruit d’une union entre deux parents ; il est également le lien entre le monde des vivants et celui des ancêtres ». Dans cette conception du monde, une « altération physique observée à la naissance est perçue comme un signe porteur de sens, qui appelle une lecture culturelle et symbolique afin d’en rechercher l’origine et la signification ».
Pour les professionnels de santé, ces croyances retardent souvent la consultation médicale, alors que les premiers jours, voire les premières semaines de vie, sont déterminants pour la réussite du traitement. « Les parents doivent prendre conscience qu’il existe des solutions dès les premières heures de vie d’un enfant atteint de pied bot », insiste Aude Makoum, infirmière. Elle rappelle qu’un traitement instauré précocement permet d’obtenir un taux de réussite supérieur à 95 %. Pour Martin Koudazem, psychologue clinicien, le principal combat contre cette malformation reste celui de la déconstruction des barrières culturelles. « Le pied bot n’est pas de la sorcellerie. Chaque jour perdu dans les circuits traditionnels réduit les chances de guérison de l’enfant », insiste-t-il.
Dans les couloirs de l’espoir
Comme Sorelle, Line Madjou a, pendant plusieurs semaines, vécu avec cette idée d’un avenir limité pour son enfant. Le changement est venu, affirme-t-elle, lorsqu’elle a rencontré des personnes qui lui ont parlé d’une prise en charge possible. Son fils fait ainsi partie des 600 cas notifiés et pris en charge depuis 2022 dans cette région, selon le Dr Nkouongnam Inoussa, coordonnateur régional de la lutte contre les maladies tropicales négligées (Mtn) à l’Ouest. Il révèle que cette unité administrative, enregistre en moyenne plus de 200 cas suivis chaque année, depuis trois ans.
Au service de kinésithérapie de l’Hôpital baptiste de Mbingo à Bafoussam, le jeudi 25 juin 2026, plusieurs mères attendent d’être reçues par le personnel dédié, leurs enfants serrés contre elles. Dans un bureau, un garçon de deux ans, habitué de cet établissement dès la naissance, se fait examiner. A la fin, le spécialiste lui ajuste une nouvelle attelle adaptée à sa croissance. « Si tout continue ainsi, il aura bientôt des pieds tout à fait normaux », se réjouit la maman, avant de préciser que cette étape intervient à la suite de 7 plâtres successifs. Depuis deux ans, cette prise en charge n’a engendré que très peu de dépenses pour la famille. « Le traitement était gratuit, sauf en cas d’intervention chirurgicale exceptionnelle », explique-t-elle.
Si les responsables du Cameroon Baptist Convention health Services (CBCHS) de Mbingo sont restés discrets sur les chiffres malgré nos sollicitations, l’affluence observée dans le service de kinésithérapie témoigne de l’importance de la demande. Des dizaines d’enfants y sont suivis régulièrement dans le cadre de leur rééducation. Ce centre hospitalier, du réseau national de la CBCHS, assure la prise en charge du pied bot depuis 2014, année de la signature d’un protocole d’accord avec le ministère de la Santé publique (Minsanté) visant à renforcer le dépistage précoce et le traitement de cette malformation congénitale. Dans la cour de ce centre hospitalier, loin des nouveaux patients aux membres encore lourds de plâtre. Une image qui redonne pourtant espoir aux parents. Sousthène Louoh en est témoin. Son fils est né en 2020 avec un pied bot bilatéral. Pris en charge dès les premières semaines, il mène une vie parfaitement normale. « Quand on le voit courir, personne ne peut imaginer qu’il est né avec cette malformation », raconte son père avec fierté.
Quand les croyances condamnent
Mais tous les parcours n’ont pas cette issue heureuse. À Foumbot, dans le département du Noun, Samuel N., 43 ans, marche difficilement pieds nus, incapable de se chausser normalement. Né avec cette anomalie du développement du pied, il n’a jamais bénéficié d’une prise en charge précoce. « Mes parents pensaient qu’il s’agissait d’une malédiction familiale », raconte-t-il. Pendant des années, il a subi des traitements traditionnels faits d’incisions, de massages et de décoctions diverses. Aucun n’a permis de corriger la déformation. Avec le temps, les os se sont solidifiés dans une mauvaise position. Le destin de Milène est tout aussi douloureux. Née en 2000 avec la même malformation, elle n’a été conduite dans un centre spécialisé qu’à l’âge de sept ans. Trop tard pour bénéficier pleinement de la méthode Ponseti, qui permet selon Aude Makoum, d’éviter une chirurgie lourde dans plus de 90 % des cas. Elle repose, décrit cette infirmière, sur la correction de la déformation dès les premiers jours de la vie de l’enfant par les plâtres.
Un défi de santé publique
Face à cette réalité, les autorités sanitaires ont renforcé l’offre de soins. Dans cette région, cinq centres spécialisés sont désormais opérationnels à Bafoussam, Dschang, Bangangté et Foumban. Le protocole s’appuie à 90 % sur la méthode Ponseti, qui affiche un taux d’efficacité supérieur à 95 %. Le Dr Inoussa attire toutefois l’attention sur le risque de récidive et l’importance du port régulier des attelles après la correction primitive. Si les causes exactes du pied bot restent encore mal connues, le Dr Hortense Kougoum, gynécologue, explique que cette malformation congénitale résulte généralement de la combinaison de plusieurs facteurs. Parmi les éléments susceptibles d’y être associés figurent notamment une prédisposition génétique, une mauvaise position du fœtus dans l’utérus ou encore une insuffisance de liquide amniotique au cours de la grossesse. La spécialiste précise toutefois que le pied bot ne peut être totalement évité en raison de son origine souvent multifactorielle. Elle recommande néanmoins aux femmes enceintes de s’abstenir de fumer, d’éviter toute exposition à la fumée de tabac et d’assurer un suivi prénatal régulier. Ce suivi permet, confie-t-elle, de surveiller le bon développement du fœtus, d’évaluer la quantité de liquide amniotique et de détecter précocement d’éventuelles anomalies, à travers les échographies. Pour le Dr Inoussa, le diagnostic clinique permet de distinguer le pied bot bilatéral (où les deux pieds sont atteints) du cas unilatéral (un seul membre touché).
Plus de 2 500 enfants sauvés
Au Cameroun, le pied bot demeure une malformation congénitale fréquente, mais encore insuffisamment documentée. Une étude multicentrique publiée en 2017 dans la revue Health Sciences and Disease, par un collectif de médecins et chercheurs en pédiatrie et santé publique du Cameroun a estimé sa prévalence à 1,1 cas pour 1 000 naissances vivantes. Rapportée au nombre annuel de naissances dans le pays, cette proportion pourrait représenter entre 770 et 880 nouveaux cas chaque année. En l’absence d’un registre national, ces chiffres restent toutefois des estimations.
Pour répondre à cette problématique, le Programme de lutte contre le pied bot (PLPB), porté par la CBCHS, a été lancé en 2014 sous l’appellation : « Cameroon Clubfoot Care ». Initialement déployé dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, il s’est progressivement étendu à l’ensemble du territoire. Après plus d’une décennie d’activités, le défi reste désormais d’améliorer le dépistage précoce et de sensibiliser davantage les familles. Car le pied bot, longtemps associé à la fatalité et à la stigmatisation, peut aujourd’hui être corrigé grâce à une prise en charge adaptée, rassure le Dr Nkouongnam Inoussa.
Aurélien Kanouo Kouénéyé







