Traçabilité de l’or : le gouvernement annonce une réforme, des experts restent prudents
Le gouvernement camerounais reconnaît que près de 90 % des ressources minières, échappent aux déclarations officielles. Cet aveu intervient alors que l’État lance cinq projets industriels et un nouveau dispositif de contrôle destinés à renforcer la traçabilité des minerais. Si des experts saluent cette prise de conscience, ils doutent que ces nouvelles mesures suffisent à corriger les défaillances qui persistent depuis plusieurs années.
Lors d’une conférence de presse conjointe tenue le 15 juillet 2026 à Yaoundé, le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, et le ministre par intérim des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique (Minmidt), Fuh Calistus Gentry, ont révélé que près de 90 % des ressources tirées du sous-sol, notamment l’or artisanal, échappent aujourd’hui aux déclarations officielles. Pour répondre à cette situation, Fuh Calistus Gentry, a confirmé l’entrée du Cameroun dans une nouvelle phase de développement de son industrie minière. Une nouvelle dynamique repose sur cinq projets déjà engagés tels que le fer de Grand-Zambi, le fer de Kribi-Lobé, la bauxite de Minim-Martap, l’exploitation industrielle du marbre dans la région du Sud et celle de l’or. D’autres projets, notamment ceux de Mbalam, Nkout, Wabana, Mborguéné et Bétaré-Oya, devraient également entrer en production.
Le gouvernement entend également renforcer la traçabilité des minerais à travers une nouvelle chaîne de contrôle associant le Minmidt, la Société nationale des mines (Sonamines), la Direction générale des Douanes (Dgd), la Direction générale des Impôts (Dgi) et les forces de défense. L’objectif est entre autres de sécuriser les exportations et de porter les recettes minières à environ 1 000 milliards de FCFA par an, puis à plus de 2 000 milliards FCFA avec le développement des minerais critiques et des terres rares. Dans cette stratégie, l’État détiendra gratuitement 10 % des parts dans chacun des projets via la Sonamines. À cette participation s’ajouteront les dividendes, les impôts sur les sociétés ainsi que les retombées attendues en matière de création d’emplois directs et indirects.
Cette reconnaissance officielle intervient quelques semaines après la publication d’une enquête de DataCameroon, fondée sur les données d’UN Comtrade, de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Itie) et du Centre pour l’environnement et le développement (Ced). Cette enquête révèle qu’entre 2012 et 2023, près de 57 tonnes d’or, d’une valeur d’environ 4 486 milliards de FCFA, avaient échappé aux circuits officiels de déclaration.
Des réponses qui interrogent
Pour l’économiste Dieudonné Essomba, l’engagement du gouvernement en faveur de l’industrialisation du secteur minier traduit une prise de conscience. Mais, selon lui, les mesures annoncées ne répondent pas à la principale interrogation : « l’ancien dispositif existait déjà. Qu’est-ce qui n’a pas marché ? Qu’est-ce qui a été corrigé ? Pour l’instant, je ne vois pas ce qui a réellement changé », s’interroge l’économiste. Au-delà des pertes fiscales, Dieudonné Essomba attire également l’attention sur les conséquences macroéconomiques de ces exportations non déclarées. « Une grande partie de ces ressources ne transite pas par la BEAC alors que nous faisons face à un déficit en devises. Si ces recettes étaient captées, elles contribueraient à réduire le déséquilibre de notre balance commerciale », analyse t’il.
Pour Dr Bareja Youmssi, expert en mines et pétrole, les difficultés de contrôle de la production aurifère sont bien antérieures à la création de la Sonamines en 2020. Selon lui, les sous-déclarations trouvent leur origine dans les insuffisances techniques de l’administration minière. « Les autorisations d’exploitation sont souvent délivrées sans une évaluation quantitative précise des réserves. Tant que cette étape ne sera pas maîtrisée, les sous-déclarations persisteront. » À ses yeux, l’industrialisation du secteur, à elle seule, ne permettra pas de corriger ces dysfonctionnements. L’enseignant-chercheur estime qu’une réforme de fond est désormais indispensable. Il préconise notamment un audit indépendant du cadastre minier, une révision du Code minier, une restructuration de la Sonamines ainsi qu’une évaluation rigoureuse des réserves nationales avant toute nouvelle politique d’exploitation.
Des objectifs encore à démontrer
Le gouvernement estime que les projets en cours permettront de générer d’importants revenus. Une projection que les deux spécialistes invitent toutefois à considérer avec prudence. Pour Dieudonné Essomba, l’atteinte de cet objectif dépendra avant tout de la capacité de l’État à colmater les fuites qui alimentent les circuits parallèles et à améliorer la gouvernance du secteur. De son côté, Dr Bareja Youmssi rappelle qu’aucune projection financière ne peut être crédible sans une connaissance précise des ressources disponibles.
Par Désiré Domo







