Insécurité: «Leur seul objectif est d’obtenir de l’argent»

Tchimada Boukar président du comité de vigilance de Kerawa.

Tchimada Boukar, Alias Dapell président du Comité de vigilance de Kerawa revient sur la situation dans sa localité en invitant. Il décrit un climat de peur constante face à ses équipes matériellement diminuées et un village qui se vide de ses habitants, la nuit tombée.

Depuis quand êtes-vous responsable du comité de vigilance de Kerawa et quelle est la situation sécuritaire actuelle ?

Je suis responsable du comité de vigilance de Kerawa depuis 2014. Il y a quelques temps que nous vivons une situation extrêmement difficile dans notre canton. Des villages comme Madja, Talla Dabouli, Talla Dougdjé et plusieurs autres sont en proie à une insécurité permanente. Dès 16 heures, les habitants abandonnent leurs maisons pour aller passer la nuit dans des localités plus sûres, de peur des incursions des combattants de Boko Haram.

Ces villages sont directement situés à la frontière avec le Nigeria, d’où viennent les terroristes. En tant que membres du comité de vigilance, nous sommes quotidiennement contraints de nous déployer pour sécuriser et accompagner certaines populations dans leurs déplacements vers des zones moins exposées. C’est un travail extrêmement éprouvant que nous effectuons chaque jour, malgré nos effectifs très réduits.

 Comment Boko Haram s’en prend-il aujourd’hui aux populations et à leurs activités ? 

Aujourd’hui, les enlèvements contre rançon sont devenus le principal mode opératoire de Boko Haram. Il ne se passe presque pas une semaine sans qu’un nouveau cas de prise d’otages ne soit signalé. Cette menace empêche les populations de travailler sereinement dans leurs champs. Souvent, nous devons nous répartir en plusieurs groupes afin d’escorter les cultivateurs, notamment ceux dont les exploitations sont situées à plus de deux kilomètres des villages.

Les combattants de Boko Haram opèrent partout et à toute heure. En journée, ils s’en prennent aux cultivateurs, aux enfants qui gardent les troupeaux ou encore aux femmes parties ramasser du bois de chauffe. La nuit, ils mènent des incursions ciblées dans les habitations pour enlever leurs victimes. Ils surveillent les déplacements des populations, se cachent dans les buissons, les lits des mayos ou même sur les arbres avant de passer à l’action. Ils se déplacent généralement à moto.

 Les populations sont-elles particulièrement touchées par ces enlèvements ?

Oui. Les combattants de Boko Haram n’épargnent personne. Leur seul objectif est d’obtenir de l’argent. Ce matin encore, six enfants ont été enlevés alors qu’ils s’étaient rendus à la rivière pour se baigner. Cet enlèvement est survenu au lendemain de la libération de deux autres otages, obtenue après le paiement de rançons de deux millions de francs CFA pour l’un et d’un million pour l’autre. Pour sauver leurs proches, certaines familles sont contraintes de vendre leurs champs ou leurs biens.

Après les attaques meurtrières et les attentats-suicides qui nous ont longtemps traumatisés, nous faisons désormais face à une vague de kidnappings qui dépasse nos capacités. Nous sommes de simples paysans qui peinons déjà à subvenir aux besoins de nos familles. Trouver des millions de francs CFA pour libérer un proche est pratiquement impossible.

 Quelles sont les principales difficultés auxquelles les populations sont confrontées aujourd’hui ?

La situation que nous vivons à Kerawa et les villages environnants est dramatique. En plus du mauvais état de la route entre Kolofata et Kerawa, nous ne pouvons plus accéder librement à nos champs par crainte d’être kidnappés. Les populations vivent dans la peur permanente et ont perdu le sommeil. Cette situation dure depuis plusieurs mois et ne cesse de s’aggraver.

 Dans quelles conditions les membres du comité de vigilance mènent-ils cette lutte ?

Pour nous, membres du comité de vigilance, cette lutte est particulièrement difficile. Les terroristes sont lourdement armés, tandis que nous ne disposons que de machettes, de bâtons et, pour certains, d’armes artisanales. Depuis plusieurs années, nous n’avons plus bénéficié d’un appui significatif du gouvernement. Malgré le manque de moyens, nous continuons à protéger nos populations au péril de notre vie.

 Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités camerounaises ?

Nous lançons un appel au gouvernement camerounais afin qu’il renforce la lutte contre ces terroristes. Nous avons du mal à comprendre pourquoi il est si difficile d’identifier ces criminels alors qu’ils utilisent des téléphones pour contacter les familles des victimes et exigent le paiement des rançons par Orange Money ou Mobile Money. Si les moyens techniques existent, nous pensons qu’il devrait être possible de les localiser et de les arrêter.

Nous demandons également aux autorités de renforcer les moyens des comités de vigilance, comme elles l’ont fait par le passé. Nous constatons que les groupes de vigilance du côté nigérian semblent aujourd’hui mieux équipés que nous. Nous avons besoin d’un soutien concret pour protéger efficacement nos populations et mettre fin à cette insécurité.

propos recueillis par Succès Tabouli (collaboration externe)

 

Insécurité:  « Je me demandais chaque jour,  si j’allais être exécuté »

Omaté Boukar, ex otage de Boko Haram

Pouvez-vous nous raconter les circonstances de votre enlèvement ?

Il y a environ six mois, j’ai été enlevé à mon domicile, situé à Mémé, dans l’arrondissement de Mora,  par des hommes lourdement armés. C’était un dimanche, aux environs de minuit. Les ravisseurs, au nombre de douze, ont fait irruption chez moi avant de m’embarquer sur ma propre moto. L’un d’eux s’est assis derrière moi, tandis que les autres escortaient la moto à pied. Ils avaient introduit un objet dans le tuyau d’échappement afin d’atténuer le bruit du moteur et éviter d’attirer l’attention.

Après avoir parcouru une certaine distance, ils ont appelé d’autres motos qui sont venues récupérer les autres assaillants. J’ai ensuite été conduit vers Kolofata, puis au Nigeria, dans leur camp, où j’ai passé plus d’une semaine avant d’être libéré contre le paiement d’une rançon de plusieurs millions de francs CFA.

Parmi les douze ravisseurs, deux portaient des cagoules, tandis que les autres avaient le visage non couvert. À un moment du trajet, j’ai constaté que les deux hommes cagoulés avaient quitté le groupe. Nous avons poursuivi notre route avec les dix autres jusqu’au camp situé au Nigeria. Je n’avais pas les yeux bandés et j’ai pu reconnaître l’itinéraire emprunté. Nous sommes passés par la ville nigériane de Banki avant d’emprunter une piste menant vers la brousse. Je connaissais déjà cette route, car lorsque je me rends à Maiduguri en passant par Banki, les chauffeurs nous indiquent souvent qu’il s’agit d’un axe dangereux  régulièrement emprunté par les combattants de Boko Haram.

 Dans quelles conditions avez-vous été détenu dans le camp de Boko Haram ?

Les sept jours que j’ai passés dans le camp de Boko Haram ont été extrêmement éprouvants. J’étais constamment envahi par la peur et je me demandais chaque jour si j’allais être exécuté. Les conditions de vie étaient très difficiles. La nourriture était rare et avoir de l’eau à boire relevait presque du miracle. L’eau que nous consommions était de très mauvaise qualité.

Le jour de mon arrivée, six autres personnes avaient également été enlevées. Parmi elles, figuraient deux habitants de Kolofata, qui ont été séparés de nous. Nous avons finalement été libérés le même jour qu’eux.

 Comment les négociations pour votre libération se sont-elles déroulées ?

Les ravisseurs m’ont demandé si un membre de ma famille pouvait servir d’interlocuteur pour les négociations. Je leur ai alors donné le numéro de téléphone de l’un de mes frères, qui réside à Kousseri. Les discussions ont commencé entre mes ravisseurs, mon frère et moi. Au départ, ils exigeaient une rançon de trente millions de francs CFA. Après plusieurs jours de négociations, le montant a été revu à la baisse et un accord a été trouvé pour sept millions de francs CFA. Ma famille a finalement versé cette somme par Orange Money pour ma libération. Cela montre à quel point ces groupes sont organisés.

 Comment s’est déroulée votre libération ?

Une fois le paiement confirmé, juste après la prière du matin, les ravisseurs ont fait venir deux conducteurs de moto. J’ai été installé sur l’une des motos avec, derrière moi, un combattant armé. Les deux otages de Kolofata ont pris place sur la seconde moto.

Nous avons été conduits jusqu’aux environs du village de Gréa, près de Kolofata. C’est là qu’ils nous ont abandonnés, en nous indiquant que Kolofata n’était plus très loin. Ils nous ont expliqué qu’une fois arrivés au village de Gréa, nous pourrions facilement trouver un moyen de transport pour rejoindre chacun notre domicile.

 Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette épreuve ?

C’est une expérience extrêmement douloureuse que je ne souhaite à personne. Ces jours passés en captivité resteront gravés dans ma mémoire. Mais, en tant que musulman croyant, je pense que Dieu a permis que cette épreuve m’arrive. C’est également grâce à lui que j’ai pu retrouver ma liberté et rentrer chez moi sain et sauf.

 Propos recueillis par Célestin Tabouli, collaborateur externe

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