MIRACLES ET DIPLOMES : LES MEDIAS, NOUVEAUX SUPERMARCHES DE LA SANTE ET DE L’EDUCATION
Au Kamerun, il suffit d’allumer la télévision ou la radio pour comprendre que deux marchés sont devenus les plus prospères : la maladie et le diplôme. Entre deux séries, les écrans débordent de « docteurs » qui guérissent tout, des fibromes à la stérilité, et d’universités qui promettent des licences, masters et doctorats à portée de portefeuille. Pourtant, la loi est claire. La loi n°2006/018 du 29 décembre 2006 interdit la publicité pour les actes médicaux et encadre strictement celle de l’éducation. Alors, qui a décidé que la loi ne s’appliquait plus ?
UNE LOI ENTERRÉE SOUS LES SPOTS PUBLICITAIRES
L’article 43 de la loi régissant la publicité est sans ambiguïté : la publicité pour les hôpitaux, les cliniques et les actes médicaux est interdite dans les médias de masse. La santé n’est pas une marchandise que l’on écoule à coups de slogans. L’article 40, alinéa 3, impose également des limites à la publicité pour les établissements scolaires et universitaires. La forme, le contenu et les arguments utilisés sont réglementés. Des sanctions financières sont prévues. Mais cette loi semble avoir disparu des rédactions. Elle existe dans le Journal officiel, pas sur les antennes.
LES VENDEURS DE MIRACLES ONT TROUVÉ LEURS PRÉSENTATEURS
Le plus grave n’est pas l’existence de ces publicités. C’est leur mise en scène journalistique. Des animateurs connus, des journalistes identifiables, prêtent leur voix, leur visage et leur crédibilité à des guérisseurs autoproclamés. Ils ne présentent plus une publicité : ils conduisent une émission, interrogent un « spécialiste », témoignent de guérisons extraordinaires. Le téléspectateur ne sait plus où s’arrête l’information et où commence le commerce. « Tous passent pour être docteurs. » Le titre de docteur est distribué comme un prospectus. Le Conseil national de la Communication a multiplié les mises en garde. Mais les pratiques continuent. Les sanctions sont rares, les récidives nombreuses.
L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR EST DEVENU UNE ÉPICERIE
L’éducation subit le même traitement. Chaque jour naissent de nouvelles universités, de nouveaux instituts, de nouvelles grandes écoles. Toutes promettent l’excellence, l’emploi garanti, des diplômes internationaux et des inscriptions « promotionnelles ». Comme dans une boutique, on vend des formations en soldes. Lorsque l’État abandonne progressivement l’enseignement supérieur au marché, la connaissance cesse d’être un bien public. Elle devient un produit commercial. L’université n’attire plus par la qualité de ses enseignants ou de sa recherche, mais par la puissance de sa publicité. L’enseignement supérieur est devenu une épicerie où chacun affiche ses promotions.
QUAND l’ÉTAT S’EFFACE, LE MARCHÉ OCCUPE LE VIDE
Soyons honnêtes. Si ces publicités prospèrent, c’est aussi parce que les services publics de santé et d’éducation traversent une crise profonde. Des hôpitaux inaccessibles pour les ménages vulnérables, manquent de médicaments, de personnels et d’équipements. Des familles cherchent désespérément une guérison ailleurs. Des universités publiques débordent d’étudiants, manquent d’infrastructures et offrent peu de perspectives. Les établissements privés remplissent un vide. Le marché profite toujours des abandons de l’État. Mais une carence publique ne justifie jamais une violation de la loi.
LES MÉDIAS DOIVENT CHOISIR LEUR CAMP
Le journalisme repose sur un principe simple : distinguer l’information de la publicité. Lorsqu’un journaliste devient vendeur de miracles ou commercial d’universités, il trahit son métier et trompe le public. La crédibilité des médias est déjà fragilisée. Chaque émission déguisée en reportage l’affaiblit davantage. Comme le rappelait Albert Londres : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, ni de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » Certainement pas de transformer la plaie en opportunité commerciale.
APPLIQUER LA LOI, PROTÉGER LES CITOYENS
Le problème n’est pas l’absence de textes. Le problème est leur application sélective. Le CNC, le ministère de la Santé, celui de la Communication et celui de l’Enseignement supérieur disposent des instruments juridiques pour mettre fin à cette dérive. Encore faut-il les utiliser. Car lorsqu’une télévision vend des miracles et qu’une radio vend des diplômes, ce ne sont pas seulement des espaces publicitaires qu’elle commercialise. Elle vend aussi l’espoir, la peur, la crédulité… et parfois la vie des Kamerunais. Une nation qui transforme la santé en foire et l’éducation en marché finit par produire des malades sans soins… et des diplômés sans savoir.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction







