Cameroun : en 2025, 7 mineurs victimes d’abus sexuels sur 8 sont des filles
Ce constat, établi par le ministère des Affaires sociales (Minas) dans son rapport 2025, met en lumière une forte vulnérabilité des filles face aux violences sexuelles. Depuis le début de l’année 2026, plusieurs affaires très médiatisées alimentent les inquiétudes. Bien que pendantes devant les tribunaux, les familles et l’opinion publique attendent toujours que les auteurs soient identifiés, arrêtés et condamnés.
Deux mois après avoir lancé un appel bouleversant sur les réseaux sociaux, Rosalie Meyobeme continue d’attendre que justice soit rendue. Sa fille, Joyce Nawal, âgée de deux ans, se remet progressivement de l’agression présumée dont elle aurait été victime le 26 mai 2026. « La petite va de mieux en mieux. Elle n’est plus alitée, mais elle reste encore effrayée et présente quelques symptômes de traumatisme », confie sa mère. Depuis l’ouverture de l’enquête, le 28 mai 2026, des examens médicaux et des contre-expertises ont été réalisés. Une psychologue dépêchée par la Première dame du Cameroun, Chantal Biya, ainsi qu’une autre envoyée par le ministère des Affaires sociales (Minas) accompagnent l’enfant. Pourtant, près de deux mois après les faits, aucun suspect n’a été identifié. « Nous continuons de prier pour que le coupable soit retrouvé. L’enquête suit son cours à la compagnie de gendarmerie de Yaoundé I et l’école est toujours ouverte », explique sa mère.
Des semaines auparavant, une autre famille était déjà confrontée à cette même attente. Près de quatre mois après la mort de Divine Mbarga Atangana, retrouvée sans vie le 19 mars 2026 à Nkoabang, dans la périphérie de Yaoundé, ses proches disent toujours manquer d’informations sur l’évolution de la procédure judiciaire. « La procédure est en cours. Mais la famille n’est pas au parfum de son évolution. L’affaire a été enrôlée au commissariat de sécurité publique du 20ᵉ arrondissement, situé à Biteng, et le présumé violeur est actuellement au parquet de Mfou. Quelques autorités, dont le maire de Nkolafamba, sont venues présenter leurs condoléances à la famille », témoigne Samuel Ndongo, l’oncle de Divine. Les premiers éléments de l’enquête avaient révélé que la jeune fille avait subi des violences sexuelles avant d’être tuée. Pendant plusieurs jours, l’émotion avait envahi les réseaux sociaux. Les autorités avaient alors promis que justice serait rendue.
Voilà deux dossiers qui ont émergé après avoir bénéficié d’une médiatisation exceptionnelle. Mais pour certains acteurs de la protection de l’enfance, ces affaires ne représentent que la partie visible d’un phénomène beaucoup plus profond. « Lorsqu’un cas fait la Une des médias, des dizaines d’autres restent enfermés dans le silence des familles », résume sous anonymat, un travailleur social rencontré à Yaoundé. Selon le rapport A Familiar Face: Violence in the Lives of Children and Adolescents publié en 2017 par le Fonds des Nations-Unies pour l’enfance (Unicef), les violences sexuelles contre les enfants demeurent largement sous-déclarées. La peur des représailles ; la honte ; le sentiment de culpabilité ; le manque de confiance envers les institutions ; la méconnaissance des services d’assistance ainsi que les normes sociales et culturelles figurent parmi les principaux obstacles à la dénonciation des faits.
Les statistiques disponibles donnent pourtant un aperçu de l’ampleur du phénomène. Selon les données du Minas, 1 006 enfants ont officiellement été recensés comme victimes d’abus sexuels en 2025. Derrière ce chiffre se cachent 884 filles et 122 garçons, soit près de 7 victimes sur 8 appartenant au sexe féminin. Rapporté à l’année, ce bilan du Minas, représente près de trois enfants victimes enregistrés chaque jour par les services de l’État. Et encore, il ne s’agit que des situations officiellement signalées. L’Unicef invite d’ailleurs à interpréter ces données avec prudence. Cette organisation onusienne estime que les violences sexuelles comptent parmi les infractions les plus sous-déclarées au Cameroun.
Inceste
Cette hausse apparente des chiffres ne signifie donc pas nécessairement que les violences explosent. Elle traduit aussi une amélioration progressive du repérage des cas. Pour Charnelle Lumière Caye Chezeu, coordonnatrice de la cellule SOS Viol du Réseau national des tantines (Renata), le constat est néanmoins préoccupant. « Nous avons enregistré une cinquantaine de cas au cours des trois dernières années. Depuis 2025, nous observons une augmentation des sollicitations. Les victimes osent davantage parler, mais cela signifie aussi que les violences restent très présentes », explique-t-elle. Selon cette coordinatrice de la cellule SOS Viol du Renata, dans la majorité des situations, l’agresseur n’est pas un inconnu. C’est souvent une personne que l’enfant connaît déjà. Une personne à qui il fait confiance. Parfois même un membre de sa propre famille. Le ministère de la Communication, (Mincom), estime qu’environ six cas de violences sexuelles sur dix sont commis par une personne appartenant à l’entourage immédiat de la victime. Oncles, cousins, beaux-pères, voisins, répétiteurs, enseignants, responsables religieux ou chauffeurs scolaires figurent parmi les profils les plus fréquemment cités dans les dossiers traités par les services sociaux et les associations.
Pour les spécialistes, cette proximité n’est pas un hasard. « L’enfant est exposé quotidiennement à ces personnes. Elles disposent déjà de sa confiance et de celle de sa famille. Elles peuvent l’approcher sans éveiller le moindre soupçon », explique Célestine Ortance Nguemo, psychologue clinicienne. Cette confiance constitue précisément l’arme principale des prédateurs. « Un oncle qui dort à la maison, un cousin chargé d’accompagner l’enfant à l’école ou un répétiteur qui reste après les cours ne suscitent généralement aucune inquiétude. L’agresseur profite de cette proximité pour installer progressivement une relation d’emprise. » Selon la psychologue, ce processus s’accompagne d’un phénomène bien connu en psychologie criminelle: la rationalisation. « Beaucoup d’agresseurs développent une distorsion cognitive. Ils finissent par se convaincre que leurs actes ne sont pas réellement graves, que l’enfant est consentant ou qu’il s’agit d’une forme d’initiation. Cette construction mentale leur permet de banaliser leurs propres crimes. » Dans de nombreux foyers, fait observer la psychologue, celui qui abuse de l’enfant est aussi celui qui paie les frais de scolarité, le loyer ou les soins médicaux. Rompre le silence revient parfois à perdre le seul revenu stable de la famille. Sous couvert d’anonymat, une mère confie avoir renoncé à porter plainte après les violences subies par sa fille. « Mon frère a abusé de ma fille. Mais c’est lui qui paie son école et nos médicaments. Si je parle, qui va nourrir les enfants ? »
Insécurité
D’après l’Unicef, 7,7 % des filles âgées de 15 à 19 ans déclarent avoir subi des violences sexuelles, contre 2,9 % des garçons du même âge. Autrement dit, les adolescentes sont près de trois fois plus exposées. Le Cameroun dispose pourtant d’un arsenal juridique. Adopté en 2016, le Code pénal du Cameroun prévoit des peines de cinq à 10 ans d’emprisonnement pour toute agression sexuelle commise sur un enfant de moins de 16 ans. La sanction peut être portée à la réclusion criminelle à perpétuité lorsque l’auteur est un ascendant, un tuteur, un enseignant ou toute personne ayant autorité sur la victime, ou encore lorsque les violences ont entraîné des conséquences particulièrement graves.
En théorie, la loi protège donc fortement les enfants. Dans la pratique, c’est souvent le silence qui protège les agresseurs. Pour Jean-Paul Ndzié, sociologue spécialisé dans les violences basées sur le genre, l’impunité commence bien avant le tribunal. « Chaque fois qu’une affaire éclate, on découvre que l’auteur avait déjà eu un comportement similaire auparavant. Cela montre qu’il existe de nombreux cas qui n’ont jamais été dénoncés. Tant que les victimes restent silencieuses ou que les familles préfèrent régler l’affaire à l’amiable, les agresseurs continuent d’agir. »
Législation
Selon plusieurs acteurs de la protection de l’enfance, la justice ne reçoit qu’une fraction des violences réellement commises. Entre les faits et une éventuelle condamnation, les obstacles sont nombreux : absence de plainte, retrait des familles, manque de preuves médico-légales, lenteur des procédures judiciaires ou encore pressions exercées sur les victimes. Pour les associations, cette chaîne de défaillances nourrit un sentiment d’impunité. « Certains dossiers sont effectivement transmis aux forces de l’ordre. Mais il arrive que les enquêtes n’aboutissent pas ou que les sanctions ne soient pas à la hauteur des faits », regrette le sociologue. Faute de statistiques nationales récentes sur les condamnations pour violences sexuelles contre les mineurs, il reste difficile d’apprécier la réponse judiciaire.
Parmi les travaux auxquels nous avons eu accès, figure l’étude du psychiatre camerounais Daniel Mbassa Menick, fondée sur l’analyse des registres du Tribunal de grande instance de Yaoundé entre 1994 et 1999. Cette recherche recense 224 dossiers d’infractions sexuelles sur mineurs sur un total de 2 345 affaires criminelles, soit 9,5 % des dossiers examinés. Bien qu’ancienne et limitée à une seule juridiction, elle apporte un éclairage utile sur le traitement judiciaire de ces violences au Cameroun. Certaines affaires très médiatisées montrent toutefois que des condamnations peuvent être prononcées lorsque les procédures vont à leur terme. En fin juin 2026, le Tribunal Grande instance du Mfoundi, a ainsi condamné Pascal Tsala Bina, ancien cadre de la Caisse de stabilisation des prix des hydrocarbures (CSPH), à 15 ans d’emprisonnement pour les violences sexuelles commises sur sa propre fille alors âgée de 10 ans.
Pour les psychologues, la lutte contre les violences sexuelles commence bien avant le dépôt d’une plainte. Elle débute dans les conversations du quotidien. « Dans beaucoup de familles, parler de sexualité reste un sujet tabou. Les parents pensent protéger leurs enfants en évitant ces discussions. En réalité, ce silence les rend plus vulnérables », explique Célestine Ortance Nguemo. Selon elle, de nombreux enfants victimes ne disposent même pas du vocabulaire nécessaire pour raconter ce qu’ils ont subi. La psychologue recommande d’utiliser les mots justes dès le plus jeune âge et d’apprendre aux enfants une règle simple : leur corps leur appartient. Women Voice International dénonce une « escalade préoccupante des violences faites aux femmes et aux enfants » et appelle les autorités à lutter contre la banalisation des agressions sexuelles et des féminicides.
Désiré Domo







