DÉCENTRALISATION : PEUT-ON GOUVERNER UNE COMMUNE SANS MAÎTRISER SES RECETTES
Au Kamerun, la décentralisation ressemble parfois à ces véhicules auxquels on retire progressivement les roues tout en demandant au conducteur d’accélérer. Depuis quelques jours, l’arrêté conjoint n°0043/MINDEVEL/MINFI du 15 mai 2026, suscite de nombreuses interrogations. En substance, il retire aux Collectivités Territoriales Décentralisées une partie importante de leurs prérogatives en matière de perception et de recouvrement de certaines taxes et redevances locales, désormais confiées à l’administration fiscale de l’État. Pour beaucoup, il s’agit d’une simple réforme administrative. Pourtant, derrière les termes techniques et les procédures comptables se cache une question fondamentale : que reste-t-il de la décentralisation lorsque les collectivités ne contrôlent plus leurs propres ressources ?
Une vieille méfiance envers les collectivités locales
L’argument officiel est connu. Il faut améliorer le rendement fiscal, réduire les fuites de recettes, professionnaliser le recouvrement et lutter contre les détournements. Sur le principe, difficile d’être contre. Personne ne peut sérieusement défendre les pratiques qui, dans certaines collectivités, ont transformé les recettes locales en patrimoine privé de quelques individus. Les populations ont le droit d’exiger que chaque franc payé soit effectivement encaissé et utilisé conformément à sa destination.
Mais cette justification ne répond pas à une autre question : lorsqu’une commune est incapable de gérer ses ressources, faut-il la renforcer ou lui retirer ses compétences ? À force de vouloir corriger les insuffisances de la décentralisation par davantage de centralisation, on risque de vider le concept de son contenu.
Le maire responsable… mais sans les moyens
Dans nos quartiers, lorsque les routes sont défoncées, lorsque les caniveaux débordent, lorsque les lampadaires restent éteints ou que les marchés tombent en ruine, les citoyens ne se tournent pas vers le ministère des Finances. Ils interpellent le maire. Ils demandent des comptes à leur commune. Ils sanctionnent leurs élus dans les urnes. Pourtant, avec cette réforme, les collectivités se retrouvent dans une situation paradoxale : elles demeurent responsables devant les populations, mais disposent de moins en moins de leviers directs sur les ressources censées financer les services de proximité. On exige d’elles des résultats tout en réduisant leur marge de manœuvre. C’est un peu comme demander à un enseignant d’améliorer les performances de ses élèves après lui avoir retiré ses manuels et ses craies.
L’enjeu dépasse la fiscalité
Le véritable débat n’est pas fiscal. Le véritable débat est politique. La Constitution du Kamerun affirme que les collectivités territoriales s’administrent librement. Le Code général des collectivités territoriales décentralisées insiste sur leur autonomie administrative et financière. Or, partout dans le monde, l’autonomie financière constitue le socle de toute décentralisation crédible. Une commune qui ne maîtrise ni ses recettes ni leur mobilisation devient progressivement dépendante du bon vouloir du pouvoir central. Elle attend les transferts. Elle attend les arbitrages. Elle attend les déblocages. Elle attend les autorisations. Bref, elle attend… Et pendant qu’elle attend, les populations continuent de vivre dans les mêmes difficultés.
Les populations jugeront sur les résultats
Naturellement, les défenseurs de la réforme soutiennent que les recettes seront mieux collectées et mieux sécurisées. Nous ne demandons qu’à voir. Car au final, les citoyens ne s’intéressent ni aux circuits comptables ni aux querelles de compétences entre administrations. Ils veulent des routes entretenues. Ils veulent de l’éclairage public. Ils veulent des marchés fonctionnels. Ils veulent des écoles propres. Ils veulent des services municipaux efficaces.
Si la centralisation du recouvrement permet réellement d’augmenter les ressources des collectivités et d’améliorer les conditions de vie des populations, elle trouvera sa justification. Mais si elle aboutit simplement à éloigner davantage les centres de décision tout en compliquant l’accès des communes à leurs propres ressources, alors elle apparaîtra comme un recul dans le long processus de décentralisation.
La question qui demeure
Le Kamerun affirme depuis des années vouloir rapprocher le pouvoir des citoyens. C’est l’esprit même de la décentralisation. Mais rapprocher le pouvoir des populations suppose aussi de rapprocher les ressources qui permettent d’agir. Car une collectivité sans autonomie financière ressemble à un chef de famille à qui l’on demande de nourrir son foyer tout en confiant son salaire à son voisin. La vraie question n’est donc pas de savoir qui collecte l’impôt. La vraie question est de savoir qui dispose effectivement des moyens nécessaires pour répondre aux besoins quotidiens des populations. Et sur ce point, le débat ne fait que commencer. « Celui qui tient la bourse finit souvent par tenir la décision. »
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction







