Insécurité : 2 157 400 000 F Cfa versés aux kidnappeurs entre 2016 et 2018 dans l’Adamaoua
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La région de l’Adamaoua subit depuis 2015, le phénomène de prise d’otages avec demande de rançons orchestré par des « Jargina ». Près de 311 personnes kidnappées, 29 libérées sous la pression des Forces de sécurité et des comités de vigilance, 212 après paiement de rançon.

 

Moussa (nom d’emprunt) porte encore en lui, les séquelles de sa captivité. En juin 2017, cet homme âgé aujourd’hui de 28 ans, a été kidnappé au village Lamou, situé dans la brousse de Ngaoui, dans le département du Mbéré, région de l’Adamaoua.  D’une taille moyenne, cet ex-otage se rappelle du jour de son kidnapping comme dans un film de fiction. « J’ai été enlevé en compagnie de mon petit frère qui a aujourd’hui 24 ans, au mois de juin 2017 aux environs de 2 heures du matin dans le village Lamou par 7 personnes qui parlaient plus en arabe.  Ils nous ont amené dans une brousse entre le Cameroun et la RCA », se souvient cet habitant de Bamyanga Hamadjangui à Ngaoundéré.

Le jeune homme à l’allure calme, cache en réalité en lui des traces de torture. Des souvenirs cauchemardesques dont il a du mal à s’en défaire.  « On dormait sur des bâches sous les arbres. En cas de pluies, s’ils sont de bonne humeur, ils nous permettaient de nous abriter sous une tante qu’ils détruisent chaque fois qu’ils changeaient de lieu, sinon on était laissé sous la pluie avec une personne pour nous surveiller. Chaque jour, ils changeaient de site pour qu’on ne puisse pas remarquer où nous sommes, même s’ils venaient à nous relaxer », relate-t-il.

Armée camerounaise

Les otages selon cette victime, avaient pour seul aliment, le manioc. Constamment sous la menace des ravisseurs, les victimes ont eu la vie sauve grâce à l’intervention de l’Armée camerounaise.  « Ils nous disaient que si nos parents ne payaient pas la rançon, ils allaient nous tuer. Ils nous gardaient et nous amenaient partout avec eux. Parfois on passait toute une journée à marcher, sans savoir où on allait. Ils nous gardaient comme des prisonniers, jusqu’au jour où l’Armée les a surpris et a procédé à notre libération », raconte ce rescapé.

Bien que très peu médiatisés, les kidnappings avec demande de rançon sont fréquents dans la région de l’Adamaoua. Selon les proches des victimes, ils sont persécutés et obligés de verser des fortes sommes d’argent pour obtenir leur libération. « Nous sommes contraints de verser les montants réclamés par les ‘’jargina’’ (nom de baptême de ces preneurs d’otage) sinon, partout où nous irons ils vont nous retrouver. D’autres nous donnent des ultimatums par rapport aux Forces de sécurité. Ce qui fait que beaucoup préfèrent payer la rançon au lieu d’alerter les militaires », explique un proche de victime.

De nombreuses familles qui ont fui ces kidnappeurs ont trouvé refuge dans la ville de N’Gaoundéré, laissant derrière eux tout leur bien. Celles-ci se retrouvent dans les quartiers périphériques de la ville où elles tentent bien que mal de se refaire une nouvelle vie.

Mairie

L’enracinement du phénomène depuis des années dans la région a contribué à la baisse des recettes des communes qui abritent d’importants marchés à bétails. C’est le cas du marché frontalier de Ngaoui dans le Mbéré. « En 2013, le marché hebdomadaire de Ngaoui était l’un des plus grands marchés de la sous-région Afrique Centrale. La douane percevait plus de 5 millions chaque jour du marché. La commune faisait aussi ses plus grandes recettes.  Près de 300.000 et 350.000 CFA rentraient dans les caisses de la municipalité. Maintenant c’est à peine si on a 100.000 F Cfa de recette le jour du marché. La faute aux preneurs d’otages », déplore Abdourahmane, éleveur et maire de Ngaoui dans le Mbéré.

Selon l’organisation Mbororo Social, Cultural and Development Association (MBOSCUDA), entre 2016 et 2018, 76 personnes ont été enlevées dans le département du Djerem, 04 ont recouvert la liberté grâce à l’intervention des Forces de défenses et des comités de vigilance.  Les familles de 55 personnes ont dû payer la rançon pour leur libération, soit un montant de 158 300 000 et 17 personnes ont payé le prix fort de vie pour n’avoir pas payé.

Dans le Faro et Déo, 70 victimes ont été arrêtées, dont 02 libérées par les Forces de défenses et les comités de vigilance, la rançon versée pour 52 personnes donnant une somme de 579 600 000 F Cfa et 16 ont été tuées.

Le Mbéré a aussi souffert de l’insécurité. Les chiffres cumulés donnent 85 personnes kidnappées, 15 doivent leur liberté aux Forces de sécurité et au comité d’auto-défense et 50 grâce à la rançon versée, soit un total de 598 000 000 F Cfa et 20 personnes perdront leur vie sous les armes des ravisseurs. Dans la Vina, c’est en tout 80 otages, 08 libérées par les interventions de l’Armée et des comités de vigilance et 55 sous rançon avec une dépense cumulées de 821 500 000 fcfa et 17 tuées.

Le cumul de ces actes entre 2016 et 2018 font état de 311 personnes kidnappées dans les 04 départements touchés, 29 libérées sous la pression des Forces de sécurité et des comités de vigilance, 212 après paiement de la rançon d’un montant cumulés de 2.157.400.000fcfa et 70 personnes tuées. Dans la région, 4 des 5 départements sont touchés.

Riposte

Pour lutter contre ce phénomène, le chef de l’Etat, lors de la cérémonie de triomphe de la 36ème promotion de l’EMIA en 2019 a décidé d’envoyer 130 soldats de la gendarmerie pour renforcer ceux déjà en service sur le terrain. Ce qui a permis de créer une ceinture de sécurité autour des zones à risques.

En 2019, on a noté une baisse du phénomène. Aujourd’hui, les zones frontalières à la RCA disposent des bases avancées des Unités Légères d’Intervention (ULI) et du Bataillon d’Intervention Rapide (BIR). Ceux-ci sont appuyés par la Brigade d’Infanterie Motorisée (BRIM) et les Forces de l’armée de l’air qui procèdent régulièrement à des missions de reconnaissance afin de préparer des descentes musclées sur le terrain.

Même si les données de 2019 ne sont pas disponibles, des cas d’enlèvement sont encore à déplorer dans certaines localités, malgré les mesures gouvernementales.  Le MBOSCUDA indique à cet effet, que son rapport de 2020 qui sera disponible en janvier 2021, apportera plus de précision.

Jean BESANE MANGAM  

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