MANDATS PROLONGÉS : QUAND AIGREUR, FRUSTRATIONS ET JOIE SE CÔTOIENT

Au Kamerun, les prorogations successives des mandats électifs finissent par banaliser une anomalie démocratique devenue méthode de gouvernement. Après les députés, ce sont désormais les conseillers municipaux dont le mandat vient d’être étendu jusqu’au 28 février 2027 par décret présidentiel. Une décision accueillie avec soulagement par de nombreux élus, avec gêne par certains acteurs du pouvoir et avec colère dans l’opinion. Derrière cette prolongation se cache une question essentielle : les élus servent-ils encore le peuple ou se servent-ils désormais du peuple ?

La démocratie sous perfusion

Dans toute démocratie digne de ce nom, l’élection est un rendez-vous sacré entre le peuple et ses représentants. Elle permet de renouveler la confiance, de sanctionner les insuffisances ou de reconduire une vision. Mais au Kamerun, les échéances électorales semblent désormais devenir des variables d’ajustement politique. Deux fois déjà, les mandats des députés ont été prorogés. Les conseillers municipaux viennent à leur tour d’obtenir un sursis institutionnel. Officiellement, il s’agit d’assurer la stabilité et la bonne organisation des scrutins. Mais dans les faits, beaucoup y voient surtout la peur du verdict des urnes. Car lorsqu’un pouvoir redoute régulièrement d’organiser les élections dans les délais normaux, il envoie un message inquiétant : celui d’un système davantage préoccupé par sa survie que par la respiration démocratique. Comme l’écrivait Montesquieu : « une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi ; mais elle doit être loi parce qu’elle est juste. » La légalité des prorogations ne suffit donc pas à leur donner une légitimité morale et politique.

Le bonheur des élus, le malheur des citoyens

Le plus frappant dans cette affaire reste peut-être la joie à peine dissimulée de nombreux élus concernés. Certains, qui redoutaient de perdre leurs sièges au regard de leur bilan contesté ou de leur impopularité locale, viennent d’obtenir plusieurs mois supplémentaires de privilèges, d’indemnités et de pouvoir. Difficile, dans ces conditions, de convaincre les populations que l’engagement politique reste avant tout un sacerdoce. Beaucoup de citoyens ont désormais le sentiment que le mandat électif est devenu une rente. Comment expliquer autrement cet enthousiasme autour d’une prorogation qui prive pourtant les électeurs de leur droit fondamental de choisir librement leurs représentants ? Le drame est que l’on parle davantage du maintien des avantages des élus que des difficultés quotidiennes des populations. Pendant que les mandats sont prolongés, les routes restent impraticables, les quartiers sans eau potable, les jeunes sans emploi et les communes financièrement asphyxiées. Le philosophe Jean-Jacques Rousseau avertissait déjà : « le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement. » Au Kamerun, même ce moment de respiration démocratique semble désormais reportable à volonté.

 L’opposition piégée dans ses contradictions

Cette prorogation révèle aussi les contradictions d’une partie de l’opposition. Certains responsables politiques, qui contestent la légitimité du président ayant signé le décret, se retrouvent pourtant bénéficiaires directs de cette décision.

D’où les critiques acerbes venues de certains militants : comment récuser une victoire présidentielle tout en profitant des actes qui en découlent ? Le piège est cruel. Refuser la prorogation reviendrait pour ces élus à abandonner leurs postes. L’accepter expose à des accusations d’incohérence politique. Mais au fond, le problème dépasse les partis. Il traduit surtout l’affaiblissement des principes dans un environnement politique dominé par les calculs de survie.

Le malaise du pouvoir face aux décès

Autre signe révélateur : l’embarras perceptible du pouvoir devant le remplacement des élus décédés. Dans un système institutionnel normal, la disparition d’un élu entraîne naturellement une élection partielle ou un remplacement clair selon les textes. Or aujourd’hui, chaque vacance semble devenir un casse-tête politique et administratif. Comme si l’appareil étatique lui-même redoutait d’ouvrir la moindre séquence électorale. Cette situation nourrit l’impression d’un pays où les institutions continuent d’exister formellement, mais fonctionnent de plus en plus en mode dérogatoire.

 Le peuple suspendu

La démocratie ne meurt pas toujours sous les coups d’État militaires. Elle peut aussi s’éteindre lentement, à travers les prorogations répétées, les reports permanents et l’habitude donnée aux citoyens de ne plus choisir leurs représentants dans les délais prévus. À force de prolonger les mandats, le risque est grand de raccourcir la confiance du peuple. Et lorsqu’un peuple cesse de croire aux élections, ce ne sont pas seulement les institutions qui vacillent ; c’est la nation elle-même qui entre dans une zone dangereuse de fatigue démocratique.

Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE

N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction

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