Prison : Deux mois plus tard, aucune prescription gouvernementale appliquée à Douala

Malgré les mesures proposées par le gouvernement après les mutineries de Yaoundé le 22 juillet et Buéa le 23 juillet, aucune ligne n’a bougé pour ce qui est du cas de Douala. La chaîne judiciaire se porte comme d’habitude.

« Le régime pénitencier stipule qu’un gardien de prison doit avoir la charge de 5 détenus, mais dans la pratique, les choses sont différentes. Nous nous retrouvons parfois avec plus de 15 prisonniers pour un personnel », déplore sous anonymat un gardien de prisonLa cause, explique notre source, vient du fait quel a prison a subi   une surpopulation carcérale inquiétante, sans cesse grandissante. Cette surpopulation, explique-il, est en partie liée aux lenteurs judicaires auxquelles les détenus sont confrontés. D’après cette source, moins du tiers des détenus sont fixés sur leur sort, alors que la plupart sont des prévenus.

Patrick (nom d’emprunt), est une victime de lenteur judiciaire à la Prison centrale de Douala.  Depuis bientôt deux ans, cet homme d’une trente d’année accusé d’abus de confiance, a été déferré après quatre jours de garde à vue dans une brigade de gendarmerie de la cité économique. « J’ai reçu une convocation pour abus de confiance. J’y suis allé et j’ai trouvé un accord avec le plaignant.  Mais l’enquêteur en charge du dossier m’a demandé de lui verser la somme de 50 mille F Cfa pour le « ministère public », une somme que je ne disposais pas. Il a alors décidé de me garder à vue pendant trois jours. C’est ainsi que je finis en prison », explique ce détenu.

Ne pouvant s’offrir les services d’un avocat, Patrick a enregistré de multiples renvois depuis le début de son procès, qui est intervenu après trois mois de détention. « Les lenteurs judiciaires sont le vendre mou de l’administration de la justice au Cameroun. Les choses ne s’améliorent que de manière insignifiante.  Mais elles sont tributaires de beaucoup de causes. Les Magistrats sont en nombre insuffisant. Il y a aussi la question de la spécialisation. Le Même juge qui œuvre au civil, est au commercial et au pénal. Donc, un seul juge aura des audiences tous les jours alors que le volume du contentieux est élevé. Ces lenteurs ne sont qu’une émanation de l’administration Camerounaise. Il faut non seulement densifier le personnel qui est appelé à rendre des décisions, mais aussi les spécialiser », explique Me Fénelon Mahop Sen, avocat au barreau du Cameroun. Les magistrats sollicités dans le cadre de ce reportage n’ont pas souhaité s’exprimer.

Patrick fait partie de plus de 3000 détenus écroués à la Prison centrale de Douala. Construit pour 800 personnes, ce centre de détention, présente une inflation de détenus inquiétante. « La surpopulation est surtout l’apanage des différentes prisons centrales du pays. Celle de Douala n’est donc pas en reste. Bien que ne disposant pas de statistiques exactes de la population carcérale actuelle à la prison de Douala, l’on peut tout de même estimer à plus de 3000 le nombre de détenus. Il y a lieu de souligner qu’au départ, cette prison qui avait été construite pour accueillir 800 personnes, en comptait 3000 en fin 2016, selon le rapport du Ministère de la Justice sur l’état des droits de l’Homme au Cameroun en 2016 », a relevé Me Nestor Toko, avocat et défenseur des Droits de l’Hommes.

Dans la région du Littoral, à l’instar du pénitencier central, les centres connexes sont également saturés. Même si la délégation régionale de l’Administration pénitentiaire pour le Littoral n’a pas souhaité se prononcer sur la question, une source confie que la prison principale de Nkongsamba d’une capacité de 200 places, en accueille plus de 800, celle d’Edéa au lieu de 140 places, en offre 500 tandis que la prisons de Mbanga regorge 400 personnes au lieu 150. « Les prisons au Cameroun sont vétustes et la surpopulation y est endémique. L’effectif carcéral a considérablement augmenté entre 2013 et 2019. Les conditions de vie sont déplorables : une sous-alimentation, un accès difficile aux soins de santé, des cellules exiguës, des conditions d’hygiène inacceptables », rapporte Me Toko.

Reforme

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Dans une analyse publiéele 30 juillet 2019, André Lucien Tayou, Administrateur Général des Prisons et Corrections Officer (Nations Unies) à la retraite recommande uneréforme du système pénitentiaire camerounaise. Selon ce spécialiste, le Cameroun est l’un des rares pays où les questions pénitentiaires de base sont encore régies par des décrets et des arrêtés alors que s’agissant des libertés individuelles et des Droits de l’Homme, une loi tout au moins devrait y être consacrée. De plus, le décret portant régime pénitentiaire au Cameroun, arraché au forceps à la suite de la grève du personnel pénitentiaire en 1992 selon cet expert, est devenu quasi obsolète, voire anachronique, au regard de la Constitution du Cameroun (1996), du Code de Procédure Pénale (2005) et du Code Pénal (2014) sur le plan national d’une part, et d’autre part des Règles Nelson Mandela ou Ensemble des Règles Minima des Nations Unies pour le Traitement des Détenus (2015).

En effet, les geôliers s’accordent sur le fait que leurs conditions de travail sont inadaptées. « Nous sommes un corps dans lequel il n’a pas de profil de carrière comme à la Police par exemple. Nous avons eu seulement 3 concours internes (1986, 2016 et 2017)   dans l’histoire de l’administration pénitentiaire au Cameroun. Cependant, il y a des fonctionnaires compétents qui ont le niveau requis, mais qui n’évoluent pas. Il nous faut un nouveau statut, même celui qui existe n’est pas appliqué.  Nous sommes aussi confrontés aux problèmes logistiques, avec des armes caduques qui datent de la première guerre mondiale, un déficit de personnel, l’absence de dortoir moderne…Lorsque le personnel est frustré, il ne peut pas avoir de rendement », décrie un geôlier sous anonymat.

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Les moyens logistiques utilisés dans les prisons sont,confie Me Nestor Toko, rudimentaires pour ne pas dire vétustes comme les prisons elles-mêmes. « Les contrôles à l’entrée des prisons se font encore au moyen d’une simple fouille, les caméras de surveillance sont rares pour ne relever leur inexistence. Pour ce qui est des ressources humaines, la plupart des prisons camerounaises sont en sous-effectif du personnel pénitencier. On se demande pourquoi les pouvoirs publics ne recrutent pas en masse ledit personnel pour combler ces lacunes », souligne-t-il. Une vision proche de l’analyse d’André Lucien Tayou, qui soutient que rien de durable et d’efficace ne peut se réaliser dans le milieu pénitentiaire sans un personnel bien formé, discipliné, constamment conscientisé par rapport à sa délicate mission d’encadrement des « rebuts » de la société, et mis en confiance.

Pour son décongestionnement, l’Etat envisage de construire une nouvelle prison centrale de Douala à Ngoma dans l’arrondissement de Douala 3e. La réalisation de ce projet permettra de résoudre le déficit d’hébergement, en attendant de trouver des solutions concrètes aux autres problèmes qui minent le milieu carcéral, comme l’a recommandé le gouvernement après les récentes mutineries dans les prisons de Yaoundé et Buea. L’Etat avait prescrit entre autres, l’accélération des procédures judiciaires, la veille de façon rigoureuse au renforcement de la discipline, le renforcement et la modernisation des moyens de contrôle et de suivi des prisonniers, le désengorgement des différentes prisons. Des déclarations, qui doivent s’accompagner des actions efficaces, souhaite Me Toko.

Marie Louise MAMGUE