Religion : « le Pape est conscient de la situation complexe qu’il trouvera au Cameroun »

Jean-Luc Mootoosamy, Directeur de Media Expertise, habitué des suites papales, partage quelques secrets liés au voyage d’un Pape, à l’image de celui que s’apprête à effectuer Léon XIV au Cameroun, dans les prochaines heures.

Vous êtes habitué des délégations papales pour des visites comme celles que le Pape s’apprête à effectuer au Cameroun dans quelques jours. Quelle interprétation faire de cette visite, qui semble a priori ordinaire ?

Le pape Léon XIV a choisi le Cameroun juste après l’Algérie, pays de St Augustin comme une des étapes de son premier voyage en Afrique. C’est probablement lors de son séjour qu’il donnera plus d’indications sur les raisons de son choix. Cela se fait parfois lorsqu’il vient à la rencontre des journalistes au début du voyage sur l’avion et où il salue chacun.

En effet, cela peut paraître « ordinaire » dans le sens où le pape voyage et se rend dans plusieurs lieux. Mais je trouve intéressant que ce pape, élu il y a à peine un an, place le continent africain parmi ses premiers voyages. Il l’a dit en conférence de presse lors de son premier voyage en Turquie et au Liban : il veut aller en Afrique.

Le 9 avril, évoquant ce voyage, le directeur de la salle de presse du Saint-Siège a parlé du Cameroun comme « une Afrique en miniature par la variété et la richesse de son territoire, de ses ressources et de ses traditions, notamment linguistiques ». Il a indiqué que le pape est conscient de la situation complexe qu’il trouvera au Cameroun, des réalités du terrain et aussi des efforts des religions pour construire la paix et sensibiliser aux enjeux environnementaux. C’est le continent qui connaît la plus forte progression du nombre de catholiques et du nombre de prêtres. Léon XIV est un pape missionnaire, qui aime ce continent, qui y a consacré du temps, y compte des amis et il s’y sentira, je pense, chez lui.

Ce n’est un secret pour personne, le Cameroun traverse des moments difficiles de son histoire, notamment sur les plans politique, sécuritaire et économique. Faudra-t-il s’attendre à une « purification » du Cameroun ?

Il faudra s’attendre à des moments de prière et de communion. Il faudra s’attendre aussi à ce que les armes se taisent et que le dialogue devienne incontournable. C’est la force de ce type de voyage.  J’ai eu le privilège d’être en Centrafrique en novembre 2015 lors de la visite du Pape François. Il a passé une nuit à Bangui et la capitale centrafricaine était devenue comme un lieu de recueillement durant cette nuit du 29 au 30 novembre où un pape séjournait. Tous priaient : chrétiens et musulmans, dans leurs lieux de culte. Ces jours, beaucoup se sont interrogés sur les raisons du conflit qui secouait ce pays.

Nous n’étions pas dans une situation de « purification » mais de clairvoyance. Le pape n’est pas un magicien qui fera disparaître les conflits comme par enchantement mais sa présence, ce qu’il représente, peut contribuer à ouvrir les yeux, à chavirer les cœurs, à semer des graines de bonté, de charité, de bienveillance, de fraternité, de réconciliation surtout.  Je m’attends d’ailleurs à un message dans ce sens de sa part : au Cameroun, soyez des frères réconciliés !

Habituellement, de quoi parle le pape avec les hautes autorités des pays hôtes lors d’une telle visite ?

 Il y a des questions diplomatiques, concernant les relations entre l’Etat en question et le Saint-Siège. Il sera probablement question du rôle de l’Eglise dans les secteurs de la santé et l’éducation au Cameroun. Dépendant des pays, des interrogations si nécessaires sur la liberté religieuse mais aussi et surtout, des questions fondamentales sur la manière de faire progresser la paix, l’entente et l’harmonie. C’est très délicat, car le souverain pontife et son entourage dont le Nonce apostolique qui le représente dans des régions et des pays doivent recommander sans interférer, avancer un point de vue sans l’imposer, car tous les dirigeants qui reçoivent le pape n’aiment pas les interférences ou les pressions externes.

Parfois, un pape peut aussi dire publiquement son mécontentement. Je l’ai vécu lors de la visite du Pape François au Soudan du Sud en janvier 2023. Son entretien avec le président Salva Kiir Mayaardit avait duré plus longtemps que prévu. Lorsque le pape François est arrivé et a pris la parole, il a clairement déploré que « les processus de réconciliation semblent paralysés et que les promesses de paix restent inaccomplies ». François s’appuyait sur des engagements pris par les acteurs du conflit. Il avait embrassé les pieds des acteurs du conflit pour les implorer à faire la paix en 2019 au Vatican.

Le même pape avait quelques jours auparavant surpris en s’adressant à Kinshasa, en République démocratique du Congo (Rdc), à tous ceux qui exploitent les ressources du continent africain sans en faire profiter la population. Il avait lancé un « Otez vos mains de l’Afrique ! Cessez d’étouffer l’Afrique ! L’Afrique n’est pas une mine à exploiter ni une terre à dévaliser. Que l’Afrique soit protagoniste de son destin ! » devant la communauté internationale.

Dans ce type de visite, qui émet l’invitation ? Le Pape demande à visiter et le Cameroun émet une invitation officielle comme le veut les usages diplomatiques ? 

Un voyage apostolique, c’est le terme consacré, repose sur deux invitations : celle de l’Eglise du pays et celle du gouvernement. L’Etat invite mais il faut aussi que cela cadre avec l’agenda du Pape et ce qu’il souhaite délivrer comme message. En général les papes évitent les périodes électorales, les semaines pré-campagnes, pour ne pas donner l’impression d’adouber tel ou tel candidat. Et souvent, cela relève d’une forme d’acrobatie car les images de poignées de mains, d’accolades sont fortes et ressortent parfois en campagne, plus tard. Il faut aussi que les conditions du voyage soient réunies, dont les assurances sécuritaires. A ce sujet, ce n’est que lorsque l’avion emmenant le pape François à Bangui a survolé le camp des déplacés de l’aéroport M’Poko que nous savions que le Pape avait maintenu cette escale lors de son voyage en 2015. En revanche, en 2023, la résurgence de conflits armés à Goma, n’a pas permis le passage du pape François dans cette ville de l’est de la Rdc.

Les deux principaux axes d’un voyage papal sont : l’aspect religieux car c’est l’église catholique du Cameroun qui invite son premier pasteur, le successeur de l’apôtre Pierre et l’autre aspect est politique. C’est donc Léon XIV, le chef du plus petit Etat du monde, le Vatican, qui vient à la rencontre des responsables politiques camerounais.

Dans son périple et selon un communiqué officiel, le pape se rendra à Bamenda, la capitale d’une des deux régions meurtries par plus de 7 ans de conflit armé. Pensez-vous que le pape pourra convaincre les séparatistes de déposer les armes ?

Nous ne savons pas ce qui peut se passer. Mais ce qui est certain, c’est que cette visite ne pourra pas laisser indifférent et va provoquer une bulle de dialogue, de discussions et pourquoi pas de tentative de réconciliation. Et c’est là que les Camerounais verront qui est de bonne volonté pour donner une chance à la paix.

Et Léon XIV a montré qu’il sait écouter et que la paix compte pour lui. D’ailleurs, ses premiers mots lors de son élection sur la place Saint Pierre était un appel à la paix : « La paix soit avec vous ». Juste après, à nous journalistes réunis pour sa première audience, il nous a encouragé à être des « artisans de paix ».  Très concrètement et je vais vous reparler de ce voyage de François à Bangui en 2015 j’ai vu comment un pape peut désenclaver toute une zone. Un quartier, le kilomètre 5, était bouclé et personne n’osait sortir pour sa sécurité. Et cet homme en blanc a franchi les portes, est allé dans la Grande mosquée de Bangui, pieds nus, pour dire sa fraternité avec les musulmans centrafricains. Un voyage papal c’est un désarmement des cœurs. Le pape Léon XIV sèmera je pense, les graines d’une paix qu’il qualifie de « désarmée et désarmante ».

Dans ce genre de situation, vous avez été aux côtés du ape, que dit-il souvent aux parties en conflits ?

J’ai eu l’honneur de voyager quatre fois avec le Ppape François et pas encore avec Léon XIV mais je pense que le message sera similaire. Le pape rappelle que la guerre ne fait que des perdants. Il nous rappelle à notre humanité et la fraternité qui nous lie. Cette approche ramène à l’essentiel. Un pape appelle au dialogue et construit des ponts. C’est un témoin du Christ, un messager, qui s’appuie sur la Parole de l’Evangile lorsqu’il s’exprime. Il n’a pas d’autre d’agenda. C’est ainsi que je vois cette fonction.

Je vous dirais aussi que lorsque cet homme vêtu de blanc apparaîtra, il ne faut pas exclure des poignées de mains impossibles hier et des larmes. Une visite papale offre une situation rare où le temps s’arrête, où chacun peut donner une chance à un avenir meilleur, en mettant de côté ce qui fait tant souffrir ses sœurs et ses frères. Le Cameroun dans son ensemble, vivra cette chance pour la paix.

Propos recueillis par Paul Joel KAMTCHANG

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