[Reportage]Législatives et Municipales 2020 : Des milliers de déplacés internes « lésés »

A quelques semaines du double scrutin législatif et municipal, les électeurs déplacés internes de la région du Littoral, qui compte près d’un million de votants, ne pourront y participer endehors de leur localité d’origine. 

Le 9 février 2020, les Camerounais iront aux urnes choisir les maires, conseillers municipaux, et députés de leur localité respective. A quelques semaines de ce double scrutin législatif et municipal, Elections Cameroon (Elecam) s’active pour une meilleure organisation. « Nous sommes en plein dans la période électorale, depuis la publication du décret présidentiel. Nous vérifions et ré-identifions les bureaux de vote, pour voir s’ils sont opérationnels. Nous constituons aussi nos bases de données pour les présidents de commission locale de vote, vérifions notre matériel électoral qui a d’ailleurs commencé à être complété. Donc, il y a un ensemble d’activité que nous menons, dans le cadre de la préparation du double scrutin», explique le délégué régional d’Elecam pour le Littoral, Emmanuel Kwa-Dicka.

Si les préparatifs évoluent pour l’organe en charge des élections au Cameroun, les milliers de déplacés internes, parmi lesquels de nombreux électeurs, qui ont fui l’insécurité dans les régions du Sud-Ouest et Nord-Ouest Cameroun, sont dans l’impasse. « Bien qu’étant citoyen, je ne me sens pas concerné. Je ne suis au courant de rien à ce sujet. Si je devais voter, il faut aller à Buea, et je ne suis pas prêt à le faire pour l’instant », affirme Julios un déplacé installé interne au quartier Cité-sic dans l’arrondissement de Douala 5e.

Au quartier Mabanda dans l’arrondissement de Douala 4e, qui abrite une grande communauté de ces victimes de la crise anglophone, ce double scrutin n’est pas d’actualité. Ils sont d’ailleurs nombreux, ceux qui ne souhaitent pas évoquer le sujet. « Tout ce qui m’intéresse, c’est pourvoir trouver de l’argent pour faire manger mes enfants qui sont partis de Bamenda pour Douala. Nous avons trop de problème pour penser aux élections en ce moment. Même ma carte d’électeurs je ne suis pas certaine de la retrouver. Qu’est-ce que nous pouvons faire dans notre situation, même si nous avons les cartes, on n’est pas concerné », vocifère Magne, une autre déplacée.

 

A en croire le délégué régional d’Elecam, Emmanuel NkwaDicka, aucune mesure n’a pas été prise,en dehors de celles prévue par la loi,pour ces Camerounais qui ont fui la crise sociopolitique, estimés à près de 679 393 personnes au31 décembre 2019, selon le HCR Cameroun. « L’élection au Cameroun est un choix de citoyen. La loi ne dispose pas par rapport à ces situations là (le cas des déplacés internes NDR). Lorsqu’on est déplacé, on a diverse option. On peut s’établir définitivement là où on se trouve. Et si c’est le cas, on va attendre six mois et demander une mutation de son inscription, et à ce moment là, on peut voter où on est nouvellement établi. Un déplacé peut aussi décider de retourner chez lui, et de ne pas demander la mutation de son inscription, donc il votera à son lieu de résidence habituel.  La personne peut même refuser carrément de voter », explique le délégué région.

Il ajoute :« Nous avons rencontré des concitoyens vers qui nous sommes allés pour leurs expliquer qu’à six mois, ils peuvent demander leur mutation. Ils ont soutenu qu’ils ne voteront pas dans le Littoral. Un citoyen est libre pour cela. Toutes les zones anglophones ont reçu des candidatures. Donc, soit ils repartiront pour voter, soit certains, parce que traumatisés, ne voudront pas partir. Mais, pour ce cas précis, il y avait un choix. La crise datant de suffisamment longtemps, ils avaient le temps après six mois d’installation, de demander la mutation pour pouvoir voter dans leur localité d’accueil. Mais la loi ne leur permet pas de faire autrement. C’est une cacophonie de dire qu’il faut les identifier, et leur créer un bureau de vote tapon. Pour le cas des réfugiés, la loi ne leur permet pas de voter hors du territoire national ».

Décret présidentiel

Dans la même lancée, Dr Ambroise Louison Essomba, analyste politique, chargé de cours au département de Droit public à l’Université de Douala, relève que le code électoral stipule qu’un électeur ne vote que dans sa circonscription électorale où il est régulièrement inscrit. Cependant, il y a une exception pour les agents qui assurent la sécurité ou l’ordre dans le lieu où ils se trouvent dans le cadre de leur mission. Aussi, peuvent être autorisés à voter, des scrutateurs des partis politiques qui se sont déplacés pour assurer la transparence des votations.

« Il s’agit là des éléments qui peuvent être répertoriés dans le sens de ce que prévoit la loi.  S’agissant dont des déplacés internes, la loi est restée jusqu’ici, silencieuse. Mais je pense qu’un décret du Président de la République pourrait davantage en faire une précision, pour que les uns et les autres puissent exercer leur droit civil et politique. C’est l’Etat qui encadre et régule, donc toute la responsabilité incombe à la puissance étatique. Je dirai qu’ils sont lésés. Dans le cas de l’espèce, si rien n’est fait pas l’Etat pour anticiper cela, le taux de participation à ces élections risque d’être très bas, et ne permettra à la démocratie d’avoir toute sa verdure et consistance », déclare ce juriste.  Selon lui, le Président de la République aurait plus prendre un décret spécial pour autoriser les déplacés internes de voter dans leur localité d’accueil.

Marie Louise MAMGUE