Tiko-Limbe : reprise fragile, 10 ans après le début de la crise anglophone
Ces deux villes de la région du Sud-Ouest Cameroun se relèvent progressivement des tensions qui secoue la partie anglophone du pays depuis 2016. Toutefois, l’insécurité continue d’y peser, freinant une relance encore faible tant sur le plan social qu’économique.
À Tiko, dans le département du Fako (région du Sud-Ouest Cameroun), tôt le matin, les motos-taxis démarrent doucement sur la route de Likomba. Certains conducteurs évitent encore les ruelles secondaires, notamment Long Street et Boma Street, jugées sensibles la nuit. « Après 18h, nous ne prenons plus de risques », souffle un conducteur. Dix ans après le début de la crise anglophone, la prudence reste une règle implicite. Dans le corridor Limbe–Tiko, la vie économique a repris sans retrouver son intensité d’avant 2016. Les commerces fonctionnent, les marchés s’animent, mais les acteurs économiques parlent d’une reprise incomplète.
Après une légère accalmie sécuritaire, Tiko enregistre une progression significative de ses recettes municipales, passées d’environ 1,5 milliard de Fcfa en 2023 à 3,4 milliards en 2025, selon les comptes administratifs présentés lors de la session ordinaire du conseil municipal tenue en avril 2026 et rapportés par Cameroon tribune. « Cette évolution traduit un début de reprise de l’activité économique locale, porté par la reprise partielle des échanges commerciaux, la normalisation progressive de certaines activités agro-industrielles et la réouverture relative des circuits économiques dans la zone du Fako », analyse l’économiste, Dr Raoul Ongolo.
Reprise encore déséquilibrée
Malgré l’augmentation des ressources, la capacité de transformation des recettes de Tiko en infrastructures demeure limitée. « Cette situation traduit une reprise encore déséquilibrée. Les recettes augmentent plus rapidement que la capacité institutionnelle à exécuter les budgets. Autrement dit, la commune collecte davantage de ressources, mais peine encore à les convertir en projets visibles et durables », analyse l’économiste. Décalage qu’il impute à plusieurs facteurs structurels telle la fragilité administrative héritée des années de crise, la faiblesse des capacités techniques d’exécution, mais aussi la forte dépendance aux financements publics et aux programmes de reconstruction pilotés depuis l’État central. Sur le terrain, cette reprise partielle alimente un sentiment d’attente chez les populations. Entre annonces de projets et réalisations concrètes, l’écart reste perceptible. « Les projets sont annoncés, mais tout ne va pas jusqu’au bout », résume un commerçant du centre-ville, traduisant une perception largement partagée dans la commune.
Cameroon Development Corporation
L’exécutif municipal installé en 2020 a trouvé une situation financière dégradée. Tiko faisait face à plus de 600 millions Fcfa de dettes d’électricité, réduites aujourd’hui à environ 20 millions Fcfa, ainsi qu’à près de 50 millions Fcfa de dettes à la Caisse nationale de prévoyance sociale (Cnps), désormais presque totalement apurées. « En 2020, le budget était de 1,1 milliard Fcfa. Les équipements étaient défectueux et plusieurs projets inachevés », explique l’adjoint au maire Kimeng Waindim Rudolph. Avec l’appui de l’État, la commune a acquis une machine de fabrication de pavés, utilisée pour la réhabilitation de plusieurs axes routiers. Mais malgré ces efforts, la relance économique reste étroitement liée à la reprise des activités agro-industrielles, qui constituent l’un des principaux moteurs économiques de la ville.
À Tiko, l’économie locale dépend en grande partie de la Cameroon Development Corporation (CDC), premier employeur de la région et acteur historique des filières banane, hévéa et palmier à huile. Or la crise anglophone a fortement perturbé les activités du groupe. Selon le rapport 2021 de la Commission technique de réhabilitation des entreprises du secteur public et parapublic (Ctr), la CDC a enregistré environ 41,1 milliards de Fcfa de pertes entre 2019 et 2021, en raison notamment de l’insécurité, de l’abandon de certaines plantations et du ralentissement de la production.
Reprise lente à Limbe
À Limbe, à 18km de Tiko, ville côtière historiquement portée par le tourisme et les services, la reprise économique reste fragile. Les finances municipales montrent certes une amélioration progressive depuis la baisse des violences les plus intenses, mais les marges de manœuvre demeurent limitées. Selon les comptes administratifs adoptés lors de la première session ordinaire du Conseil de la communauté urbaine de Limbe tenue le 10 avril 2026, les recettes municipales sont passées de 1,5 milliard de Fcfa en 2023 à 2,5 milliards en 2024, puis à près de 3,43 milliards de Fcfa en 2025.
Malgré cette progression, la ville peine encore à transformer cette remontée des recettes en investissements visibles. Le budget 2025, fixé à 7 milliards Fcfa, n’a été exécuté qu’à hauteur de 48,94 %, avec seulement 327 millions Fcfa investis sur près de 2,84 milliards prévus pour les dépenses d’investissement. Autrement dit, les recettes augmentent progressivement, mais la municipalité dispose encore de faibles marges pour financer et achever les projets structurants attendus par les populations.
Cette prudence apparaît également dans les projections budgétaires récentes. Lors de la deuxième session ordinaire consacrée au vote du budget 2026, le Conseil municipal a adopté une enveloppe de 6,5 milliards de Fcfa, en baisse de 7,14 % par rapport aux 7 milliards de l’exercice précédent. La municipalité a présenté ce budget comme un exercice de prudence axé sur les activités génératrices de revenus et la gestion des déchets urbains.
Sur le terrain, à Limbe comme à Tiko, les habitants dénoncent encore la dégradation des routes secondaires, l’insuffisance de l’éclairage public et les difficultés de collecte des ordures, signe d’une reprise encore fragile malgré la remontée progressive des recettes communales. Les « ghost towns », estimés à 52 jours par an, continuent de perturber l’activité économique et de réduire les recettes fiscales locales. Dans certaines plantations, les calendriers de travail ont même été réorganisés afin d’éviter les lundis, souvent paralysés.
Une zone toujours classée économiquement fragile
Face à ces difficultés persistantes, l’État a renforcé depuis 2020 les mécanismes de soutien aux régions anglophones à travers le Plan de reconstruction des régions anglophones, lancé en 2020, finance des infrastructures sociales et économiques. En parallèle, le Fonds spécial d’équipement et d’intervention intercommunale (Feicom) a annulé en 2024 environ 75 % des dettes de 62 communes du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, soit près de 4 milliards Fcfa, décision confirmée lors des sessions d’août 2024. Malgré ces efforts, les attentes restent simples, routes praticables, éclairage public stable, services urbains fonctionnels.
Pour l’économiste Jean Marie Biada, la crise a désorganisé les économies locales : baisse des recettes fiscales, chômage des jeunes et ralentissement des investissements privés. L’économiste Dr Raoul Ongolo souligne que la reprise reste structurellement limitée tant que la stabilité sécuritaire et la confiance des investisseurs ne sont pas totalement restaurées. Selon lui, les efforts publics locaux restent insuffisants pour déclencher une dynamique économique durable.
Blaise Djouokep, de retour de Tiko et Limbe







