Déforestation : quand la forêt ne nourrit plus à Campo-Kribi

Dans le Sud du Cameroun, cette destruction de la forêt bouleverse les conditions de vie des villages qui dépendent des ressources naturelles. La chasse, la pêche et la cueillette reculent, tandis que les habitants font face à une perte progressive de leur autonomie alimentaire.

Ce samedi 21 mars 2026, à Ebodjé, dans le département de l’Océan, région du Sud,  Jacques Lobé, 75 ans, ajuste son costume sombre avant de prendre la route pour Londji où il doit assister à un enterrement. Sous la véranda de son magasin, il attend son petit-déjeuner. Dans la cuisine en terre battue, son épouse s’affaire autour d’un repas modeste,  des restes de poulet congelé de la veille avec du riz blanc. Rien de ce qui compose cette assiette n’a été produit dans le village. Tout a été acheté à Campo, à une trentaine de kilomètres. Il s’agit d’un arrondissement  du département de l’Océan, à proximité de la frontière avec la Guinée équatoriale dans la région du Sud Cameroun.

Pour ce patriarche, cette scène résume à elle seule la transformation silencieuse qui touche sa région. « Nous souffrons énormément aujourd’hui parce que tout se perd , la mer, la forêt et la brousse », lâche-t-il en regardant la lisière des arbres. « Autrefois, la forêt nous donnait tout. Aujourd’hui, les sociétés exploitent le bois partout. Les engins détruisent la brousse et les animaux s’éloignent. Nous n’y trouvons plus la nourriture que  nous trouvions avant. » Dans cette partie du pays, la forêt n’est plus le garde-manger qu’elle représentait pour les générations précédentes. Longtemps fondée sur la chasse, la pêche, la cueillette et l’exploitation des produits forestiers non ligneux, l’économie locale repose désormais de plus en plus sur des denrées achetées à Campo ou à Kribi. Cette dépendance croissante à l’argent constitue l’un des changements les plus marquants causés par la déforestation.

La « chimie », ou l’art de survivre

« Même les plantes sauvages disparaissent progressivement », raconte Jacques Menga. Pour nourrir les 12 personnes de son foyer, il doit multiplier les stratagèmes. « Ici, nous appelons cela la chimie. Nous nous débrouillons avec ce que nous trouvons. Un jour, nous ramassons des huîtres. Un autre jour, nous attrapons des crabes ou des coquillages. Mais aujourd’hui, il faut au moins 10 000 Fcfa  par jour pour nourrir correctement une famille», confirme -t’il.  Pour certaines familles, les dépenses alimentaires représentent désormais le principal poste de dépense du ménage. À Mbendji, Julien Sando Mapeta partage le même constat. Autrefois, sa famille vivait largement des ressources de la forêt et de la mer. Aujourd’hui, elle dépend des produits achetés à Kribi.

Un massif forestier sous pression

Entre Campo et Kribi, le changement saute aux yeux. Par endroits, les grands arbres qui bordaient autrefois la route ont laissé place à des espaces ouverts. Les habitants désignent du doigt des zones autrefois couvertes de forêt dense, aujourd’hui occupées par des plantations, des pistes d’exploitation ou des emprises liées aux activités industrielles. Pour beaucoup de riverains, la déforestation n’est pas une statistique, c’est un paysage qui change sous leurs yeux. Le parc national de Campo-Ma’an, créé en 2000 dans le cadre des mesures de compensation environnementale du pipeline Tchad-Cameroun, couvre près de 264 000 hectares. Mais cette réserve  écologique ne représente qu’une partie d’un ensemble forestier beaucoup plus vaste estimé à plus de 700 000 hectares. Autour du parc, la forêt a disparu, cédant la place aux concessions agro-industrielles, unités forestières d’aménagement, forêts communautaires et projets d’infrastructures se superposent dans un espace devenu stratégique pour le développement économique de la région.

Pour plusieurs observateurs, le tournant majeur intervient au début des années 2010 avec la construction du port en eau profonde de Kribi. L’arrivée des routes, des infrastructures logistiques et des investissements industriels a profondément modifié les dynamiques territoriales.


Les données compilées montrent l’ampleur des transformations foncières intervenues dans le paysage Campo-Ma’an au cours des quinze dernières années. À elle seule, l’ancienne Unité forestière d’aménagement (Ufa) 09-025, déclassée au profit du projet agro-industriel Camvert, représente près de 60 000 hectares. À cela s’ajoutent les superficies occupées par les plantations industrielles, les forêts communautaires et d’autres concessions présentes dans la zone. Pour plusieurs organisations environnementales, cette multiplication des affectations réduit progressivement les espaces accessibles aux communautés riveraines et fragilise leurs activités traditionnelles.

Quand les éléphants descendent dans les champs

Les conséquences de cette transformation ne concernent pas uniquement les populations humaines.  La faune sauvage elle-même semble chercher de nouveaux équilibres dans un paysage de plus en plus fragmenté. « Les éléphants sont en divagation permanente », affirme François Casimir Lobé, chef de troisième degré de Bouandjo. « Ils traversent nos champs et détruisent tout. En une seule nuit, un troupeau peut ravager deux hectares de cultures. Finalement, nous n’avons plus rien pour nourrir nos familles. » Pour les habitants, ces incursions sont devenues plus fréquentes.

Les projets de barrières végétales ou de dispositifs de protection avancent lentement faute de moyens. Cette situation pousse les paysans à bout, d’autant plus que la loi protège fermement la faune sauvage, laissant les communautés locales sans défense. Dans les bureaux du ministère des Forêts et de la Faune (Minfof), le son de cloche est pourtant bien différent. Un haut cadre, sous couvert d’anonymat, recadre fermement les priorités étatiques : « On ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs. Il faut bien développer le pays, et la région côtière de l’Océan est un pôle stratégique majeur pour le Cameroun. Le port de Kribi, les grands chantiers et les projets agro-industriels sont de grands pourvoyeurs d’emplois pour la jeunesse et des moteurs indispensables pour notre croissance économique. On ne peut pas éternellement geler le développement de toute une nation. Quant aux conflits homme-faune, nous comprenons la détresse des villageois, mais les éléphants sont des espèces intégralement protégées et il est strictement interdit de tuer ou de blesser ces animaux.»

A cause de cette intrusion des animaux sauvages dans plusieurs villages riverains du parc, certains habitants affirment avoir réduit les superficies cultivées. Les champs les plus éloignés des habitations sont souvent les premiers abandonnés. Certaines familles ont concentré leurs cultures autour des maisons, quitte à produire moins. « Quand vous passez des mois à nettoyer un terrain, à planter puis à voir tout détruit en une nuit, vous réfléchissez à deux fois avant de recommencer », explique un agriculteur.

Une forêt qui protégeait aussi des vents

À Bouandjo, les habitants évoquent également une autre conséquence, plus difficile à mesurer,  l’exposition croissante aux vents violents venus de l’océan. « Beaucoup de personnes ont perdu leurs maisons lors des tempêtes », affirme François Casimir Lobé. « Avant, les arbres formaient une barrière naturelle. Aujourd’hui, l’espace est beaucoup plus dégagé. » Plusieurs riverains partagent cette perception. Toitures arrachées, arbres déracinés, cultures détruites. À Mimboso repère de la communauté Bagyéli, Gilbert Ndongo observe cette transformation depuis plusieurs années. Selon lui, même les ressources autrefois abondantes se raréfient. « Les arbres médicinaux disparaissent. Les ignames sauvages deviennent rares. Le poisson se fait plus difficile à trouver. Nous sommes obligés de consommer du riz ou du couscous achetés au marché. La forêt nous donnait de la viande, du miel et beaucoup d’autres choses. » Pour les peuples autochtones, cette évolution représente bien plus qu’une perte de revenus. Elle remet en cause un mode de vie transmis de génération en génération. Avec la disparition progressive des ressources forestières, ce sont aussi des savoirs, des pratiques culturelles et des repères identitaires qui s’effacent.

Pour Clovis Nguiema, facilitateur du Centre pour l’environnement et le développement (Ced), la déforestation agit comme un accélérateur de vulnérabilités. « La coupe massive réduit les revenus des populations, fragilise leur alimentation et menace leur patrimoine culturel. Les produits forestiers se raréfient, les sites sacrés disparaissent et les tensions foncières se multiplient. »

Mélanie Ambombo, de retour de Campo

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