Opposition politique : renversement du pouvoir, un tabou incompréhensible
Un parti politique d’opposition qui ne nourrit aucune ambition de conquête du pouvoir n’est qu’un club de commentaires. Si l’alternance par les urnes demeure l’idéal démocratique, elle ne saurait être l’unique horizon lorsque le pouvoir en place verrouille les institutions et neutralise les mécanismes du changement. Dès lors, pourquoi s’indigner qu’un ancien militant affirme avoir participé à des réunions visant à réfléchir au renversement du pouvoir ? Entre ambition politique, accusations de transfuges, amnésie partisane et déficit de formation idéologique, les organisations politiques gagneraient à sortir des postures enfantines pour affronter les véritables enjeux de leur combat.
L’OPPOSITION N’EST PAS UNE SALLE D’ATTENTE
Un parti politique repose d’abord sur une idéologie, une vision de la société et un programme. Lorsqu’il se situe dans l’opposition, il propose une alternative au système de gouvernance en place et ambitionne de mettre en œuvre son propre projet politique. Pour cela, il doit conquérir le pouvoir.
La question mérite d’être posée : à quoi sert un programme politique si ceux qui le défendent n’ont aucune intention de l’appliquer ? L’opposition n’est pas une salle d’attente où l’on espère obtenir quelques strapontins. Elle est une force politique qui entend remplacer les gouvernants et proposer une autre orientation au pays.
La conquête du pouvoir par les élections constitue l’idéal démocratique. Mais cet idéal suppose une compétition véritable, des institutions impartiales, des libertés garanties et une possibilité réelle d’alternance. Lorsque le pouvoir verrouille le jeu politique, neutralise les contre-pouvoirs et réduit les élections à une formalité dont l’issue semble connue d’avance, peut-on exiger de l’opposition qu’elle se contente éternellement de jouer les figurants ?
Dans de telles circonstances, la mobilisation populaire, les manifestations, les grèves, la désobéissance civile et d’autres formes de résistance collective peuvent devenir des instruments de lutte politique. L’alternance ne se mendie pas : elle se prépare, s’organise et se conquiert.
Cela ne signifie pas que tous les moyens sont acceptables. La violence aveugle, les atteintes aux populations et la destruction des libertés ne sauraient constituer un projet d’émancipation. Mais il est tout aussi problématique de faire de la légalité un sanctuaire lorsque ceux qui gouvernent en détournent les mécanismes à leur profit.
*La vraie question n’est donc pas de savoir si l’opposition veut renverser le pouvoir, mais ce qu’elle entend renverser, par quels moyens et pour construire quelle société. *
« NOUS FAISIONS DES RÉUNIONS POUR RÉFLÉCHIR A COMMENT RENVERSER LE POUVOIR » : OÙ EST LE SCOOP ?
Lorsqu’un ancien militant déclare : « Nous faisions des réunions pour réfléchir à comment renverser le pouvoir », faut-il nécessairement y voir une révélation scandaleuse ?
Si ces réunions visaient à élaborer des stratégies pour mettre fin au régime par les élections, la mobilisation citoyenne ou la résistance collective, où se trouve l’information ? Un parti d’opposition qui ne réfléchit pas aux moyens de remplacer le pouvoir en place devrait plutôt s’interroger sur sa propre raison d’être.
En revanche, si le mot renverser désigne une prise de pouvoir par la force ou une entreprise violente contre les institutions et les populations, le débat change de nature. La distinction n’est pas secondaire : elle sépare la lutte politique pour l’alternance de la violence comme mode de conquête du pouvoir.
Le contexte, les faits et les preuves doivent donc permettre d’établir ce que recouvre réellement cette déclaration.
Mais il y a une contradiction qui mérite d’être relevée. Hier, l’intéressé participait à ces réunions. Aujourd’hui, il les évoque comme s’il venait de découvrir une pratique dont il aurait été étranger. Pourquoi ce qui relevait de l’engagement collectif hier deviendrait-il soudain une pièce à conviction contre ses anciens compagnons ?
LE TRANSFUGE N’EST PAS UN HISTORIEN IMPARTIAL
L’être humain est, par nature, ondoyant et divers. Ses convictions évoluent, ses intérêts changent, ses désaccords s’accumulent et ses ambitions prennent parfois d’autres directions. Le militantisme n’est pas un mariage indissoluble. Chacun doit pouvoir quitter une organisation, critiquer ses orientations et rejoindre une autre formation.
Le changement de camp n’est donc pas un crime politique. Mais il ne transforme pas automatiquement celui qui part en détenteur exclusif de la vérité.
Un transfuge peut dénoncer des pratiques condamnables. Son témoignage mérite d’être examiné, confronté aux faits et apprécié à la lumière des preuves disponibles. Toutefois, son départ ne suffit ni à disqualifier sa parole ni à garantir sa véracité.
La difficulté apparaît lorsque le militant convertit son passé en arme de circonstance, sélectionne les épisodes qui servent sa nouvelle posture et présente comme des révélations accablantes ce qui relevait, hier, de son propre engagement.
Changer de convictions est un droit. Réécrire l’histoire pour se donner le beau rôle est une autre affaire.
*On peut quitter un parti sans renier tout ce que l’on y a fait. On peut dénoncer ses dérives sans prétendre que tout y était mauvais. Et l’on peut changer de camp sans exiger que l’histoire change de version. *
QUAND L’ANCIEN PARTI ORGANISE SA PROPRE AMNÉSIE
La responsabilité ne repose cependant pas sur le seul transfuge. L’ancienne formation politique ne peut pas répondre à toutes les critiques en criant à la trahison ou à l’hypocrisie.
Si la conquête du pouvoir constituait la finalité de son engagement, pourquoi s’indigner que cet objectif soit publiquement évoqué ? Si les déclarations de l’ancien militant sont mensongères ou déformées, pourquoi ne pas les réfuter par des faits précis ?
Un parti ne peut pas revendiquer le courage de la lutte lorsqu’il mobilise ses troupes, puis jouer les vierges effarouchées dès que ses méthodes sont discutées sur la place publique.
Certes, les organisations ont droit à la confidentialité de leurs délibérations stratégiques. Mais la confidentialité n’est pas un permis de falsifier le passé, pas plus que la liberté de parole ne donne à un ancien membre le droit de travestir les faits.
Le parti doit aussi reconnaître le sacrifice consenti par celui qui l’a servi. Un militant peut partir, se tromper, décevoir ou même combattre désormais les orientations qu’il défendait hier. Cela n’efface ni les années données à l’organisation, ni les risques assumés, ni les contributions apportées à son développement.
La rupture politique ne devrait pas devenir une entreprise d’effacement de la mémoire collective.
LES CELLULES STRATÉGIQUES NE SONT PAS DES ÉCOLES MATERNELLES
Ces querelles publiques révèlent une faiblesse plus profonde : l’insuffisance de la formation politique et la légèreté avec laquelle certains partis confient des responsabilités stratégiques à des militants insuffisamment préparés.
L’ancienneté ne garantit pas à elle seule la compétence. Mais les fonctions sensibles devraient revenir à des militants qui ont fait leurs classes, maîtrisent l’idéologie du parti, connaissent ses textes et comprennent les exigences de la lutte politique.
Former les cadres, transmettre l’expérience, organiser le débat interne et apprendre aux militants à gérer les désaccords sont des nécessités. La loyauté ne doit pas signifier obéissance aveugle ; elle doit s’accompagner de discernement, de responsabilité et d’une capacité à défendre ses convictions sans tomber dans les règlements de comptes.
Un parti qui néglige la formation de ses cadres prépare les crises qui l’affaibliront demain. Et lorsque chaque départ devient une guerre de révélations, c’est toute la crédibilité de l’organisation qui se trouve exposée.
LA LEÇON : CONQUÉRIR LE POUVOIR SANS PERDRE LE SENS DU COMBAT
Les partis politiques doivent apprendre une double leçon. D’une part, l’opposition a vocation à conquérir le pouvoir et ne saurait être enfermée dans l’obligation de respecter indéfiniment des mécanismes démocratiques que le pouvoir aurait lui-même neutralisés. D’autre part, la lutte pour l’alternance ne dispense personne de répondre de ses actes, de ses méthodes et de ses ambitions.
L’ancien militant a le droit de changer de camp. Son ancienne formation a le droit de contester ses accusations. Mais ni l’un ni l’autre ne devrait prendre le public pour un spectateur incapable de distinguer les faits des postures.
La politique n’est ni un sacrement qui interdit de partir, ni une lessiveuse qui blanchit les consciences à chaque changement de camp.
Une opposition crédible doit savoir pourquoi elle veut remplacer le pouvoir, comment elle entend y parvenir et ce qu’elle fera des libertés une fois aux commandes.
Car le véritable enjeu n’est pas seulement de mettre fin à un régime. C’est de faire en sorte que le pouvoir qui lui succédera ne reproduise pas les verrouillages, les exclusions et les abus qu’il dénonçait hier.
Renverser un pouvoir peut être un objectif politique. Libérer durablement le peuple doit être l’ambition.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Le texte est de l’auteur, les hyperliens de la rédaction.







