APE-CAMEROUN : 5% DES GRANDES ENTREPRISES CONFISQUENT 75% DES PROFITS

Ouvrir ses frontières à l’Europe sans électricité stable ni PME compétitives : le pari était risqué, les chiffres parlent aujourd’hui. Dix ans après le début du démantèlement, l’agro-industrie camerounaise peine à transformer ses matières premières à forte valeur ajoutée.  Analyse sans concession d’une opportunité en or que le Cameroun a sous les yeux, mais qu’il refuse encore de saisir.

 1-Comprendre l’APE : Qu’est-ce que c’est ?

 Pour comprendre l’APE, il faut imaginer un contrat commercial géant signé entre le Cameroun et les 27 pays de l’Union européenne. Entré en vigueur en août 2014 et appliqué progressivement depuis 2016, cet accord repose sur un principe de réciprocité asymétrique.

Le volet export (Pour le Cameroun) : Depuis le premier jour, le Cameroun bénéficie d’un accès libre, sans droits de douane et sans quotas, pour toutes ses marchandises entrant en Europe (banane, cacao, aluminium, bois).

Le volet import (Pour l’UE) : En contrepartie, le Cameroun a accepté d’ouvrir progressivement ses propres frontières à 80 % des produits européens sur une période de 15 ans. Ces produits ont été classés en trois groupes, allant des plus nécessaires (machines, médicaments taxés à 0 %) aux plus sensibles.

L’implication majeure : Moins de taxes à la frontière signifie des produits importés moins chers pour les entreprises et les consommateurs. Cependant, la conséquence directe est une baisse immédiate des recettes douanières de l’État camerounais, qui doit trouver d’autres moyens de financer son budget.

  1. Face aux négociations : Qui s’y opposait et pourquoi ?

Avant sa signature, l’APE a suscité une levée de boucliers historique au Cameroun. Quatre grands blocs d’acteurs se sont dressés contre le texte :

Bernard Njonga et l’ACDIC (Société civile) : le regretté leader de l’Association Citoyenne de Défense des Intérêts Collectifs (ACDIC) craignait une catastrophe humanitaire et sociale en milieu rural. Son argument ? Le poulet, le porc et les produits maraîchers européens, massivement subventionnés par la Politique Agricole Commune (PAC) de l’UE, allaient inonder le marché et détruire l’agriculture locale.

Le GICAM (Secteur privé) : le principal syndicat patronal de l’époque dénonçait un manque de préparation. Pour le patronat, ouvrir les frontières sans avoir préalablement mis à niveau les usines camerounaises (confrontées aux coupures d’électricité et au coût du crédit) s’apparentait à envoyer un boxeur poids plume sur le ring face à un poids lourd.

L’économiste et ingénieur financier Babissakana : Il a été le premier à chiffrer scientifiquement le risque d’un « choc fiscal ». Selon ses projections, l’effondrement des recettes douanières allait asphyxier le Trésor public et limiter les investissements de l’État dans les hôpitaux ou les écoles.

Le Professeur Touna Mama (Monde universitaire) : Cet éminent universitaire mettait en garde contre la destruction de l’intégration régionale. Signer un accord bilatéral isolé brisait la solidarité de la zone CEMAC.

  1. Le bilan à date : Les craintes se sont-elles vérifiées ?

Dix ans après le début du démantèlement en 2016, le bilan donne raison aux économistes, mais nuance les peurs des agriculteurs.

Bilan de l’APE au Cameroun (2016-2026) :

── Pertes fiscales de l’État : -103,6 milliards de FCFA

── Hausse des exportations vers l’UE : +33%

└── Concentration des gains : 5% des entreprises captent 75% des profits

Le choc fiscal est bien réel : Les chiffres officiels sont sans appel. Au compteur de cette année 2026, les moins-values fiscales cumulées (l’argent que la douane n’a pas perçu) s’élèvent à 103,6 milliards de FCFA. L’apocalypse agricole a été évitée : Sur ce point, l’État a bien négocié. Le Cameroun a exclu 20 % de ses produits de la libéralisation. Les viandes, les huiles végétales, le sucre et la farine sont restés protégés par des barrières douanières strictes. Le poulet européen n’a pas tué le poulet camerounais.

L’intégration régionale est en panne : Le Cameroun reste le seul pays de la CEMAC à appliquer l’APE. Cela crée une porosité douanière complexe avec ses voisins (Gabon, Congo, Tchad), qui refusent toujours de s’ouvrir à l’UE sous ce format.

L’échec majeur réside dans la confiscation des gains : 5 % des entreprises majoritairement des multinationales agro-industrielles et des grands importateurs confisquent 75 % des retombées positives. Les PME locales, faute d’accès aux circuits internationaux, regardent le train passer.

  1. Analyse comparative : Le Cameroun face au reste de l’Afrique

Le Cameroun n’est pas seul, l’UE appliquant des APE avec 33 pays africains, caribéens et pacifiques. Mais les trajectoires divergent :

Le modèle ivoirien et ghanéen (Afrique de l’Ouest) : Tout comme le Cameroun, la Côte d’Ivoire et le Ghana ont signé des accords intérimaires isolés. Cependant, la Côte d’Ivoire a mieux joué sa carte industrielle. Elle a utilisé l’APE pour booster la transformation locale de son cacao (beurre, pâte de chocolat), exportant désormais 42 % de produits transformés vers l’UE, contre seulement 32 % en 2016. Le Cameroun, lui, exporte encore 90 % de ses fèves à l’état brut.

Le modèle de la SADC (Afrique du Sud, Maurice) : Ces pays disposent d’économies très diversifiées. Ils exportent du textile de pointe, du vin ou des composants techniques. De plus, disposant d’une fiscalité interne robuste (TVA efficace, impôts sur les sociétés formalisés). Ils amortissent beaucoup mieux les pertes douanières que le Cameroun.

  1. Août 2026 : Les enjeux de la nouvelle phase

Le 4 août 2026, le ministre des Finances Louis Paul Motaze a acté le déclenchement de la 11ème phase de démantèlement tarifaire.

Ce qui change : les produits du Groupe 3 (les biens à fort rendement fiscal) voient leurs droits de douane baisser de 70 %.

Les produits ciblés : les carburants, le ciment, les véhicules de tourisme et les motocycles.

Les conséquences en vue : le manque à gagner va bondir de manière exponentielle au second semestre 2026. Heureusement, ce choc est amorti par la diversification : la Chine est devenue le premier fournisseur du Cameroun (plus de 52 % des parts de marché des équipements). Les taxes perçues sur les produits non européens permettent aux recettes de la douane camerounaise de se maintenir au-dessus du cap historique des 1 000 milliards de FCFA.

Enfin, pour le consommateur, l’impact sera minime : les importateurs répercutent rarement ces baisses de 70 % sur les prix de vente en magasin.

  1. Plan d’urgence : Comment inverser la tendance ?

Pour que l’APE profite enfin à l’économie camerounaise, cinq mesures urgentes s’imposent :

Garantir l’énergie : Exonérer les machines ne sert à rien si les usines n’ont pas d’électricité stable pour produire. L’accès à l’énergie est la priorité numéro un.

Créer un Fonds de Garantie pour les PME : L’État doit aider les banques locales à prêter aux PME pour qu’elles puissent acheter le matériel industriel européen désormais taxé à 0 %.

Financer un « Choc de conformité » : L’Europe est ouverte à 0 %, mais impose des normes sanitaires et environnementales drastiques (comme la réglementation anti-déforestation RDUE). Il faut moderniser d’urgence les laboratoires de l’ANOR pour certifier les produits camerounais aux normes européennes.

Imposer la transformation locale : Subventionner massivement l’agro-industrie pour ne plus exporter de matières brutes, mais des produits finis à forte valeur ajoutée.

Négocier un APE régional : Le Cameroun doit convaincre la CEMAC de rejoindre l’accord pour offrir aux investisseurs européens un marché unifié de 50 millions de consommateurs, augmentant ainsi l’attractivité du pays.

Conclusion

L’Accord de Partenariat Économique n’est ni le monstre destructeur annoncé par certains, ni la formule magique promise par d’autres. Il demeure, fondamentalement, une formidable opportunité de croissance que le Cameroun peine encore à saisir.  Tant que le pays n’aura pas transformé son modèle économique pour devenir un exportateur agressif de produits finis, l’APE restera un costume trop grand, taillé pour les multinationales, et payé au prix fort par le contribuable camerounais.

Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU

N.B :  texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction

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