Guerre russo-ukrainienne : Vivre à Kiev la peur dans le ventre

Menacée de drones et de missiles balistiques, la capitale ukrainienne connaît des alertes répétitives de jour comme de nuit. Alors que 95% d’Africains ont quitté le territoire selon le Conseil africain d’Ukraine, ce conflit est, de ce fait, devenu l’un des plus meurtriers pour des armées régulières depuis 1945.

   Il est un peu plus de 11h ce 11 mai 2026 à Kiev, la capitale de l’Ukraine. La ville connaît une accalmie, en raison d’un cessez-le-feu décrété plutôt en début du mois en cours par Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, puis autour du 10 du même mois, par Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie. Parti de Varsovie en Pologne par train la veille aux environs de 18h, en raison du ciel ukrainien fermé aux avions depuis les premières attaques russes de 2022, nous entrons en gare après 17h de voyage. C’est sans compter les nombreux contrôles et interrogatoires des polices polonaise et ukrainienne, les uns pour savoir la raison de notre présence et les autres pour s’assurer qu’en tant qu’Africain, les documents de circulation en notre possession sont authentiques.

Aux premiers pas posés sur le quai, tout semble calme. Les populations vaquent à leur occupation, la circulation est fluide par ici, embouteillée par là. Rien n’indique que le pays traverse depuis 2022 une période sombre de son histoire avec l’invasion de la Crimée en 2014. Pourtant, il plane sur la ville, une peur permanente. Dès la soirée du 11 mai 2026, des rumeurs courent sur de possibles attaques le lendemain. Alors que nous étions en pleine discussion à l’Université nationale Shevchenko de Kiev, l’alerte retentit dans toute la ville, se diffusant sur les smartphones des Ukrainiens possédant l’application de signalement des drones, utilisée pour rester en alerte en permanence. Aussitôt, ces alertes se multiplient, pas moins d’une demi-dizaine, poussant les occupants des hôtels et autres habitations à se terrer dans les sous-sols en attendant leur levée. C’est ainsi que nous sommes informés par l’armée de l’air ukrainienne que 216 drones ont été lancés par l’ennemi et 192 interceptés.

La nuit du 13 au 14 mai aurait pu être la plus redoutable depuis la reprise des hostilités quelques heures avant (12 mai 2026, Ndlr), faisant 24 morts de sources officielles.  Le journal en ligne Aleteia, la décrit comme étant l’une des plus meurtrières contre Kiev depuis plusieurs mois. Vers 5h04 de Kiev, l’armée de l’air repère 22 drones en provenance de Kremenchuk et se dirigeant vers la région de Kiev. Il est à noter que Kremenchuk, ville située au centre de l’Ukraine, occupe une position stratégique à la fois industrielle, énergétique et logistique.

Au total, les autorités ukrainiennes pour cette seule nuit, recensent 56 missiles et 675 drones. En ajoutant les attaques de la veille, près de 1 500 attaques aériennes auraient été menées en 24h. Faisant dire à certains observateurs qu’il s’agit-là, de : « la plus grande offensive aérienne contre l’Ukraine depuis le début de l’invasion à grande échelle ».

Mais, les attaques du 23 au 24 mai ont finalement surpassé celles du 13 au 14 mai 2026 en intensité. Selon l’armée de l’air ukrainienne, elles ont fait 4 morts et provoqué de nombreux blessés, évalués entre 80 et 100 victimes. Les dégâts matériels de ces nouvelles frappes sont particulièrement considérables à Kiev où des édifices publics ont été détruits. Il s’agit entre autres du musée consacré à l’histoire de Tchernobyl, pourtant récemment rénové à la suite d’une première attaque russe.  Des installations d’eau, des écoles, des camps résidentiels et des bâtiments commerciaux ont également été touchés. L’armée de l’air ukrainienne affirme que 600 drones et 90 missiles balistiques ont été lancés durant cette offensive, parmi lesquels, des missiles hypersonique Oreshnik, tirés pour la 3ème fois depuis le début de cette guerre.

Plusieurs équations

Au-delà des dégâts causés en Ukraine, cette guerre a aussi des répercussions en Afrique. D’après le président du Conseil africain en Ukraine, Issa Sadio Diallo d’origine guinéenne, « environ 95% d’Africains qui vivaient ici, sont partis ». Une situation qui prive également le continent de certaines opportunités commerciales, notamment, l’exportation vers l’Ukraine de produits africains tels les légumes, céréales ou encore les fruits tropicaux. Au milieu de cette situation, Dr Johnson Aniki, homme d’affaires d’origine nigériane, présenté comme l’un des Africains les plus anciens et influents d’Ukraine déplore pour sa part, le rôle joué par certains Africains dans ce conflit. Arrivé dans le pays il y a 40 ans comme étudiant, il a vécu la chute de l’Urss, l’indépendance de l’Ukraine et l’invasion russe en 2022. Selon lui, les Africains doivent cesser de s’engager aux côtés de la Russie dans cette guerre.

Une position que ne partage pas Malick Diop, prisonnier de guerre, détenu dans les geôles ukrainiennes. « Personne ne nous a forcé à signer le contrat, je l’ai fait volontairement », insiste-t-il, sans regretter son enrôlement dans les forces russes.  Son co-détenu, Claude militaire congolais, parti initialement pour un stage avant de se retrouver au front, n’en démord pas. « On m’a dit de rejoindre ma position et non de tuer les enfants et les femmes », précise-t-il. « Je préfère la mort plutôt que de rentrer dans mon pays », poursuit Malick Diop qui ne comprend pas pourquoi l’Ukraine veut le rendre à son pays d’origine alors qu’il est détenteur d’un passeport russe avec lequel il a un contrat.

A ce jour, selon des documents du Centre de traitement des données de guerre consultés par Data Cameroon, la Russie a enrôlé au total 28 394 combats issus de 135 nationalités. Le même document fait état de 5 149 décédés déjà enregistrés. L’Afrique représente environ 9 % des nationalités engagées sur le front, avec un peu plus de 2 982 recrues et 486 décès au moment où nous nous apprêtons à publier. Derrière ces enrôlements des Africains aux côtés de l’armée russe, se cachent, principalement des difficultés économiques, des fragilités sociales et dans certains cas, le climat politique dans leur pays d’origine. C’est dans ce contexte que Koulekpato Dosseh, lui aussi prisonnier de guerre d’origine togolaise, nous charge d’adresser un message aux dirigeants africains qu’ils : « ne reviendront que lorsque le système politique aura changé en Afrique ».  Par ailleurs, comme le relèvent plusieurs rapports, le Cameroun reste la 3ème nationalité avec deux prisonniers de guerre détenus par l’Ukraine d’après le centre de gestion des données de guerre de l’armée ukrainienne.

Dans ce contexte, le 15 mai 2026, les deux parties ont procédé à un échange de prisonniers. À cette occasion, 205 Ukrainiens ont été rapatriés par la Russie. L’armée ukrainienne, en revanche, n’a pas souhaité commenter le nombre de prisonniers russes remis à leur pays, même si les échanges concernent principalement des soldats russes, et dans une moindre mesure des Nord-Coréens. Situation qui s’explique notamment par les accords militaires entre la Russie et la Corée du Nord, qui prévoient une assistance mutuelle en cas de conflit, comme le souligne Leonid Kuriata, chef adjoint du programme Afrique chez ADASTRA, un Think tank indépendant ukrainien. Une analyse également partagée par Kenza Rharmaoui, chercheure senior chez Truth Hound.

Selon le Centre de traitement des données de guerre, les noms des Africains apparaissent rarement sur les listes de prisonniers transmises par la Russie dans le cadre des échanges. C’est pourquoi, dans plusieurs cas, l’Ukraine se tourne directement vers les pays d’origine des détenus africains pour tenter de négocier leur retour. Mais face au silence ou à la lenteur de certaines réponses diplomatiques, nombreux prisonniers passent de longues périodes en détention. 


Des morts à n’en plus finir

Au milieu de ce décor, Maidan, la place de l’Indépendance du centre-ville de Kiev, en dit long sur l’ampleur de cette guerre qui ne semble pas près de s’arrêter. Difficile d’en cerner avec précision le nombre de soldats morts ou disparus, tant chaque jour des familles viennent y déposer des photos et des drapeaux. Ces derniers, parfois sans photo, symbolisent un soldat tombé au front. Des médias comme  Associated press ont qualifié cet endroit de « forêt de drapeaux ». Aussi, les belligérants sont très peu diserts sur le nombre de morts au front. Attitude relevant du silence militaire comme le laisse entendre l’armée ukrainienne. Néanmoins, le Centre pour les études stratégiques et internationales (Csis), ainsi que le projet BBC/Media Zona proposent des estimations pour la période allant de fin 2025 au début 2026. 140 000 soldats ukrainiens tués, selon une étude du Csis publiée en janvier 2026, entre 100 000 et 140 000 soldats ukrainiens ont déjà été tués contre 275 000 à 320 000 côtés russes. Le Pentagone et le renseignement britannique estiment de leur côté, environ 250 000 morts et 800 000 blessés.

Désormais réduite à ne plus progresser sur le terrain vers l’Ukraine, la Russie est accusée de privilégier d’autres moyens d’attaque, notamment les drones et les missiles balistiques, dont l’Ukraine disposerait désormais des algorithmes d’analyse des composants. C’est du moins l’avis de la Délégation de l’Union européenne en Ukraine, qui se félicite de l’évolution du rapport de force militaire tout en condamnant ces méthodes russes visant, selon elle, des infrastructures civiles. Elle affirme par ailleurs avoir elle-même été touchée, avec plus de 60 % de ses ordinateurs endommagés par des cyberattaques russes.

Contactée pour un souci d’équilibre de l’information, l’Ambassade de Russie à Yaoundé n’a pas souhaité réagir. Si elle venait à le faire, ces éléments seraient mis à jour.

Paul Joël Kamtchang, de retour d’Ukraine

Leave comment

Your email address will not be published. Required fields are marked with *.

Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.