KAMERUN : CHAMPION DES ROUTES… OU CHAMPION DES STATISTIQUES ?
Nous apprenons que le Kamerun serait désormais le champion africain du linéaire de routes bitumées, avec 10 575,57 kilomètres, loin devant la Côte d’Ivoire qui en compterait 8 100. Voilà une nouvelle qui devrait faire klaxonner les automobilistes de bonheur. Seulement voilà : il suffit de regarder certaines de nos routes pour se demander si le bitume dont parlent les statistiques est bien celui sur lequel roulent les Kamerunais. Car si ces chiffres sont exacts et comparables, une conclusion s’impose : si le Kamerun est le premier, c’est peut-être tout simplement que l’Afrique n’a pas de routes bitumées.
LE ROYAUME DU BITUME
D’abord, ne boudons pas notre plaisir. 10 575,57 kilomètres de routes bitumées, cela fait joli dans un classement. On pourrait presque organiser une cérémonie, sortir les tambours, distribuer des médailles et inviter quelques automobilistes à venir témoigner. Mais il y a un petit problème : les statistiques ont parfois cette faculté extraordinaire de rendre invisible ce que les citoyens voient tous les jours.
Que l’on quitte Yaoundé ou Douala pour emprunter certaines grandes liaisons nationales, le voyage devient rapidement une épreuve d’endurance. Des tronçons dégradés, des nids-de-poule transformés en cratères, des chaussées déformées, des portions abandonnées aux intempéries. Et parfois, cette étrange impression de rouler sur une route qui existe officiellement, mais dont la réalité physique demande encore à être démontrée. Alors, lorsque l’on nous annonce que le Kamerun est le premier pays africain pour les routes bitumées, une question naïve vient immédiatement à l’esprit : où sont-elles ?
LES ROUTES « QUATRIPHASÉES »
Peut-être faudrait-il revoir notre conception de la route bitumée. Car chez nous, certaines artères semblent avoir inventé un nouveau concept d’aménagement : la route « quatriphasée ». Une partie bitumée, une partie pavée, une partie en terre battue et une dernière partie généreusement décorée de trous. C’est peut-être cela, le secret de notre performance statistique.
Prenons certaines nationales. La N3, la N5, la N2 et tant d’autres tronçons dont l’état fait régulièrement l’objet de plaintes. À certains endroits, le bitume semble avoir livré bataille contre les pluies, les camions, l’absence d’entretien et les années, puis avoir finalement capitulé. Et que dire de certaines voies urbaines où l’automobiliste ne cherche plus la meilleure trajectoire, mais le trou le moins profond ? Pourtant, sur le papier, tout cela pourrait entrer dans la catégorie des routes bitumées. C’est précisément là que le classement devient intéressant.
LE MIRACLE DES CHIFFRES
Une statistique n’est jamais innocente. Elle dépend de ce que l’on mesure, de la manière dont on le mesure et de la définition que l’on donne à l’objet mesuré. Une route qui a reçu du bitume il y a quinze, vingt ou trente ans est-elle toujours une route bitumée lorsque sa chaussée est devenue pratiquement impraticable ? Le kilomètre compte-t-il encore comme « bitumé » lorsque le bitume a disparu sur plusieurs dizaines de mètres ? Et lorsqu’un axe est constitué d’une succession de portions rénovées, dégradées, reprises et à nouveau dégradées, comptabilise-t-on l’existence historique du bitume ou son état actuel ? Ce sont des questions essentielles.
Car un kilomètre de bitume ne vaut pas seulement par son existence sur une carte. Il vaut par sa capacité à permettre aux personnes et aux marchandises de circuler dans des conditions acceptables de sécurité, de rapidité et de confort. Une route n’est pas une ligne dans un tableau Excel. C’est une infrastructure vivante. Elle relie des villages, transporte des récoltes, rapproche des marchés, permet aux malades d’atteindre les hôpitaux, aux élèves de rejoindre leurs établissements et aux familles de se déplacer.
SI NOUS SOMMES PREMIERS…
Voilà donc le paradoxe. Si le chiffre de 10 575,57 kilomètres est exact, si les méthodes de comptabilisation sont identiques pour tous les pays et si ces 10 575 kilomètres correspondent réellement à des routes bitumées en état de fonctionnement comparable, alors il faut féliciter le Kamerun. Mais il faut surtout regarder le classement avec une autre paire de lunettes. Parce que si le Kamerun, avec son immense territoire, ses dix régions et ses milliers de localités, arrive à être le premier d’Afrique avec un peu plus de 10 000 kilomètres de routes bitumées, cela signifie surtout que le continent est extraordinairement sous-équipé en routes modernes. Autrement dit, si le Kamerun est véritablement champion, il faudrait presque en déduire que l’Afrique n’a pas de routes bitumées. Ou, plus exactement, qu’elle en a tellement peu que le premier du classement reste lui-même très loin de ce que devraient être ses infrastructures routières. Le problème ne serait donc plus seulement Kamerunais. Il serait continental.
LE VRAI CHAMPIONNAT
Il serait toutefois préférable de ne pas nous contenter d’un championnat du nombre de kilomètres. Le véritable classement devrait intégrer l’état des chaussées, la qualité des ouvrages d’art, la largeur des voies, la sécurité, l’entretien, la densité du réseau par rapport au territoire et à la population, ainsi que le temps nécessaire pour parcourir les différentes distances. Car 10 000 kilomètres de routes mal entretenues ne valent pas nécessairement mieux que 5 000 kilomètres régulièrement entretenus. Le Kamerun devrait donc chercher à être champion autrement : champion de la qualité, de l’entretien, de la sécurité et de la disponibilité de ses routes. C’est beaucoup moins spectaculaire qu’un chiffre affiché dans un classement. Mais c’est infiniment plus utile au citoyen.
LA ROUTE NE SE COMPTE PAS, ELLE SE PRATIQUE
Au fond, le débat n’est pas de savoir si le Kamerun possède 10 575,57 kilomètres de routes bitumées ou quelques milliers de kilomètres de moins. Le véritable sujet est de savoir combien de kilomètres de routes réellement praticables nous pouvons offrir aux Kamerunais aujourd’hui. Une route existe pour être empruntée, pas pour embellir une statistique. Et si nous sommes effectivement les champions africains du bitume, alors réjouissons-nous… mais posons-nous immédiatement cette question : comment un continent qui compte un pays champion avec seulement 10 575 kilomètres peut-il prétendre avoir véritablement construit ses routes ? Le jour où nos statistiques et nos routes raconteront enfin la même histoire, nous pourrons vraiment parler de progrès. D’ici là, méfions-nous des chiffres qui roulent mieux que les automobilistes.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction







