« La première responsabilité de tout gouvernement, c’est de préserver et sauvegarder nos vies »
Kah Walla, présidente nationale du CPP

Edith Kahbang Walla, la Présidente de Cameroon People’s Party (CPP), fait une analyse de la situation dans les régions du Sud-Ouest et Nord-Ouest, en proie à la crise sécuritaire depuis 2016. Cette leader d’opinion prône le dialogue avec des personnes indépendantes pour une sortie de crise.

Il y a eu le 14 février 2020, un massacre à Ngarbuh dans la région du Nord-Ouest, donc le nombre de victime continue de diviser les organisations de la société civile et le gouvernement. Que pensez-vous de ces évènements ?

Je crois que toutes les informations que nous avons pu recouper en attendant une commission indépendante, nous laissent croire que le nombre de mort est au-delà de 20, et qu’effectivement, il y a environ 9 enfants de moins de 5 ans qui ont été tués pendant ce massacre. Il y a eu beaucoup de morts ces trois dernières années, beaucoup de moment où on a été ému par la mort. Mais d’avoir ce nombre de non combattant… Pour tout pays, la vie de la femme enceinte, la vie de l’enfant est sacrée. Qu’on ait pu tuer une femme enceinte, des enfants, sur ce point, l’Etat est d’accord avec les ONG et l’ONU, c’est le nombre qui fait différence, c’est absolument choquant. Et c’était un massacre de trop.

En hommage aux victimes, toute d’une série d’activité a été organisée à Douala dans le cadre de la célébration de la Journée internationale de la femme…

Ce drame a eu lieu un jour où partout dans le monde, on célébrait l’amour, et en plus on était très proche du mois de mars. Nous avons décidé de marquer ce 8 mars différemment. Une semaine plus tard, Me Alice Kom, Me Michelle Ndoki, Me Charlotte Tchakounté et moi-même, avions discuté dans le cadre du Stand-Up of Cameroon et du groupe la « Mère de la Nation », qui a déjà mené plusieurs actions au Cameroun, avions décidé de mener une action et de célébrer le 8 mars en noir. Nous avons porté le noir le 8 mars, pour marquer et pleurer notre deuil. C’est extraordinaire dans notre pays depuis 2012 où les gens sont tués dans les conflits armés sur notre terrain, que ce soit au niveau de Boko-Haram, ou de cette crise anglophone, nous n’avons pas marqué une minute de silence de deuil national. C’est extraordinaire. On perd des milliers de personnes. Et en tant que nation, on n’a pas la conscience de se dire qu’on doit s’arrêter. Nous nous sommes dits, le 8 mars c’est notre jour à nous. Nous avons le droit de décréter un deuil national. C’est ce que nous avons fait. Ce noir, c’est pour être en solidarité avec nos sœurs qui sont dans toutes les communautés affectées par les conflits. Nous avons dit aussi que nous sommes en solidarité avec toutes les victimes de violence, parce qu’en dehors des zones de conflit, les femmes font l’objet de beaucoup de violence dans notre société. Le troisième message que nous avons passé avec le noir, c’était notre force. Nous sommes des femmes noires, qui avons la capacité d’agir, de lever nos voix et de dire, stop à ces violences, stop à ces morts, nous voulons la vie pour les camerounais, les camerounaises, pour nos enfants et la nation toute entière. Nous avons à cet effet, organisé trois jours d’activité. Nous avons été soutenus par les religieux.

La communauté internationale a exigé une enquête indépendante consécutivement aux massacres de Ngarbuh. Cependant, tout laisse penser que le gouvernement ne se remue pas assez. Que dites-vous à ce sujet ?

Je suis presque sans mot aujourd’hui. La première responsabilité de tout gouvernement, c’est de préserver et sauvegarder nos vies. C’est notre sécurité. Si on n’est pas en vie, tout le travail du gouvernement est sans objet. Si on est mort, l’éducation, la santé, l’électricité, les routes, ne serviront à rien. Le fait que c’est d’autres personnes à l’extérieur du Cameroun qui doivent dire au gouvernement camerounais qu’il y a eu des morts chez vous et il faut chercher à comprendre ce qui s’est passé, je suis complètement perplexe en tant que citoyen.

Le travail du gouvernement c’est quoi ? Si ce n’est pas de sauvegarder nos vies, de s’assurer que nous sommes non seulement en vie, mais en de bonne condition. Qu’il y ait eu ce type de massacre et que c’est de l’extérieur qu’on doit lui demander, et que le gouvernement jusqu’aujourd’hui reste flou. J’ai lu plusieurs communiqués qui ont dit que le chef de l’Etat a mis en place une commission d’enquête. Où est cette commission d’enquête ? qui est sur la commission ? Elle travaille comment ? Qu’est-ce qui a été mis en place pour garantir l’indépendance de la commission et la transparence dans son travail ? Le gouvernement est accusé dans cette affaire. Il ne peut pas faire une commission sans nous informer, sans nous dire qui travaille sur la commission, en s’assurant qu’il y a une indépendance, une objectivité, et de nous dire comment elle va travailler pour assurer toujours cette indépendance et comment elle doit rendre son rapport. D’habitude, pour s’assurer qu’il n’y a pas de jeu bizarre qui se fait, on dit que la commission va rendre son rapport directement au public, comme ça on s’assure qu’il y a transparence et que personne ne va manipuler les résultats de la commission. Ici, on a une commission dont on a aucune idée. Dans combien de jour elle va rendre son rapport, on n’en sert rien. Je crois que les 8 jours avancés sont déjà passés. Qu’est-ce qui se passe au Cameroun ? Qu’est-ce qui arrive à ce régime au point où la vie des citoyens ne compte plus ?

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Parlant des vies de citoyens, on enregistre quasiment chaque jour, des morts dans les régions anglophones. Le gouvernement est-il en mesure de trouver une solution définitive à cette crise qui s’empire ?
La réponse honnête et directe, c’est non. En début de cette crise, au niveau de Stand-Up of Cameroon, nous avons dit qu’il faut que les autres camerounais choisissent, parce que notre analyse c’est que les anglophones et les régimes Biya, ne pourront plus jamais cohabiter dans ce pays. Donc, le choix, c’est à nous de le faire. De savoir avec qui on veut rester, avec nos frères et sœurs anglophones, ou avec le régime ? c’est le choix auquel les Camerounais font face aujourd’hui. Il faut qu’on le comprenne bien. Ce régime a eu quatre ans. Cette crise était non violente au début. D’octobre 2016 jusqu’en septembre 2017, il n’y avait personne qui avait une arme, qui a tué, qui a usé de la violence sur les autres êtres humains. La seule violence qu’on pouvait attribuer aux Séparatistes à cette époque, était de bruler les écoles. Mais aucun être humain n’était touché.

Le gouvernement a refusé de dialoguer, de traiter les problèmes de fond. C’est la période où Peter Essoka a écrit aux Médias, pour leur dire qu’ils ne pouvaient pas prononcer le mot fédéralisme. Tout le monde oublie ça aujourd’hui. C’est la période pendant laquelle on a brutalisé les avocats, les étudiants de Buea, arrêter les Agbor Nkongho et autres. Mais on a aussi arrêté selon nos informations, parce qu’il n’y a de liste nulle part, des milliers de jeunes, accusés d’avoir de mauvaises images dans leurs téléphones. Des images que nous avons tous dans nos téléphones puisque les séparatistes faisaient de la propagande et envoyaient toutes ces images à tout le monde. Donc, c’est incroyable qu’on ait gaspillé tout ce temps, ou c’était encore possible de faire un dialogue, d’apporter de réelle résolution, à accroitre la violence sur la population. Quand le problème commence avec les avocats et les enseignants, c’est un petit groupe, c’est la minorité de la population. Qui en a fait le problème de toute la population, c’est le gouvernement. Quand on coupe l’internet à tout le monde, ça devient le problème de tout le monde. Pendant cette période, le Southern Cameroons Broadcasting centers s’est établi. Cette télévision sécessionniste, étaient le seul canal de communication vers la population. Le gouvernement du Cameroun a radicalisé la revendication des anglophones.

Que faut-il donc faire pour sortir de cette crise anglophone qui perdure depuis 2016 ?

Aujourd’hui on doit faire avec. Nous avons été contre la lutte armée dès le premier jour, et jusqu’aujourd’hui. Mais peu importe. On a beau être contre, aujourd’hui on a des groupes armés qui contrôle le territoire, et nous sommes dans l’obligation de traiter avec ces personnes. Il faut dialoguer avec ces groupes qui sont sur le terrain. Le gouvernement disait qu’on ne sait pas avec qui dialoguer. A cette époque-là, il y avait environ trois groupes sur le terrain, et on savait qui les dirigeait. On ne sait plus qui est qui, qui contrôle quoi aujourd’hui ? On a plusieurs groupes sur le terrain. La solution aujourd’hui serait d’aller département par département, négocier avec les groupes armés sur le terrain, les populations, la société civile, les religieux qui sont là. Seules les personnes qui habitent une localité, sont en mesure de dire ce qui s’y passe. Et il faut négocier avec toutes ces personnes-là, le cessez- le feu, des voies de sortie de crise.

Le régime ne peut pas le faire. Il ne peut que l’initier, et avoir des groupes de personne qui sont indépendantes, qui ont encore un peu de crédibilité auprès de cette population. Ce n’est que ces personnes qui peuvent aller négocier. Le régime a perdu toute crédibilité auprès de cette population. Il serait dans l’intérêt du régime, d’avoir des personnes qui peuvent négocier. Il y a des ONG, des religieux qui ont de la crédibilité. Ils peuvent aller vers l’international, à notre niveau on préfèrerait les africains, pour enlever toute ambigüité des personnes qui sont à la solde de on ne sait qui, on ne sait quoi. Il y a des africains qui ont vécu des situations similaires, qui sont capables de nous aider sur le terrain à trouver des solutions. Avant d’aller sur le terrain, la première chose est de relâcher les centaines de jeunes qui sont en prison, surtout ceux arrêtés en 2017 quand il n’y avait pas de violence. Les Mancho Bbc, Ngalim Felix, Pen Terence… Ils font encore quoi en prison, face à un Etat qui dit que si tu as pris l’arme, et que tu l’as déposé, on va t’accompagner. On le dit aux groupes armés, mais à ceux qui ont fait des manifestations sans arme, ils sont encore à Kondengui en train de purger des peines de 10 ans. Comment vous voulez avoir de la crédibilité auprès d’une population avec de telle contradiction ? Donc, il faut relâcher les prisonniers, ils sont encore des centaines. Nous qui sommes sur le terrain, on traite des cas. Des mamans viennent vers nous soumettre leur doléance. Il y a des enfants encore dans les prisons à Buea, à Kondengui, à Bafoussam, à Bamenda. Il faut les relâcher. Ça va apaiser la situation dans la population, et ça va permettre de recommencer à avoir confiance. Deuxième chose : constituons des groupes neutres, et sachions qu’on a du travail. On a perdu du temps, on a laissé la situation pourrir, et aujourd’hui, pour trouver une solution, on doit aller étape par étape, département par département sur le terrain. Troisième chose : asseyons-nous pour définir une vraie voie de sortie, de justice transitionnelle, de comment est-ce que nous allons organiser les différentes étapes pour arriver à la justice pour les victimes et à la paix dans ces communautés, comment est-ce que nous allons reconstruire les économies, compenser certaines victimes, aider les populations à reconstruire les maisons que l’armée à bruler. Toutes ces questions doivent être sur la table. Voilà trois étapes clés pour revenir à la paix. Mais honnêtement, ce sont des propositions que nous avons fait et refait depuis trois ans. Je pense que ce régime ne va pas le faire, et la solution pour eux, sera tout simplement de démissionner. Les Camerounais n’en peuvent plus, ils ont atteint leur limitent de capacité et de volonté en ce qui concerne la gestion du Cameroun. Ils peuvent démissionner et nous laisser entrer dans une transition politique où on pourra gérer la fin de cette crise.

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Tout juste quelques semaines après le drame de Ngarbuh, surviennent des attaques d’envergure, que le gouvernement attribue à des terroristes. Est-ce que vous vous êtes montrée émue par ces situations récentes que par les évènements de Ngarbuh ?

Je ne comprends pas notre gouvernement. Presque tous les acteurs que je connaisse ont dénoncé des atrocités de la part du gouvernement que des groupes armés. J’ai vu le gouvernement s’acharner sur Human Rights Watch et en particulier, sur la chercheuse Ilaria Allegrozzi. Cette chercheuse a écrit des rapports qui sont disponibles à un clic. Human Rights Watch est une organisation internationale qui travaille partout dans le monde, et leur rapport sont sur internet. Dans chaque rapport cette organisation condamne les atrocités du gouvernement et des groupes armés. Il y a eu un moment où les Ambazoniens ont mené toute une campagne contre elle parce qu’elle avait dit qu’ils ont commis des atrocités.

A notre niveau, nous avons déclaré dès le premier jour, que nous sommes contre la violence. J’ai fait une vidéo pour demander aux Ambazoniens de baisser les armes à l’époque où c’était encore possible. Aujourd’hui, je ne ferai pas ce type de déclaration, ça ne servirait absolument rien. Nous avons systématiquement condamné les atrocités des Ambazoniens. Je ne connais personne qui pense que c’est normal de couper la tête à des soldats. J’ai interpellé les Ambazoniens sur ces crimes. J’ai lu ce que les ONG, les religieux ont produit, tous les acteurs condamnent ces actes du gouvernement, comme les actes des groupes armés.

Toutefois, ces deux acteurs ne sont pas les mêmes. Je paie les impôts au gouvernement. Je paie les salaires des soldats, c’est mon argent qui achète ces armes. L’armée camerounaise quand elle agit, elle le fait à mon nom. Je n’ai aucun lien avec les groupes armés. Je ne les ai jamais donnés 5 F ou quoi que ce soit. Je ne peux alors pas leur demander les mêmes comptes que je demande à mon Etat. Il faut qu’on sache que dans ce conflit, c’est l’Etat du Cameroun qui a introduit la violence. Pendant un an c’est lui qui a radicalisé la population. Et ce n’est que l’Etat du Cameroun aujourd’hui qui peut initier une réelle voie de sortie. Les groupes armés ne peuvent appelés la société civile, les religieux à une discussion. Ce n’est que l’Etat qui peut le faire. On ne peut pas mettre ces deux acteurs au même niveau. J’ai fait l’objet des menaces parce que j’ai dénoncé ces luttes armées. Ce n’est pas un jeu de communication entre l’Etat et les Ambazoniens, mais c’est la vie des camerounais qui est en jeu. La plupart des personnes décédées sont des non combattants.

Réalisé par M.L.M.

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