Pêche : Au Cameroun, plus de 40% des captures rejetées en mer
Alima en train de fumer le poisson.

Pêche : Au Cameroun, plus de 40% des captures rejetées en mer

Avec une production déficitaire de près de 20 mille tonnes de poissons par an, cette filière enregistre des pertes non répertoriées de plus de 40% des captures, rejetées en mer à cause de leur faible valeur marchande, et près de 20 tonnes dans l’exportation informelle.

Ce 26 avril 2022, deux chalutiers appartenant aux Chinois sont accostés au Port de pêche industrielle de Douala, capitale économique du Cameroun. Une dizaine de manutentionnaires les vident de leur contenu. Les poissons sont triés par espèce et emballés en ballot de 20 kg en fonction de leur taille. Ils sont ensuite stockés en majorité dans les camions isothermes. Seuls quelques ballots sont vendus sur place aux grossistes, détaillants et aux particuliers. « La grande partie du stock est commercialisée à Yaoundé », explique un manutentionnaire.

Sur le quai, les négociations se font directement avec un Chinois d’une cinquantaine d’années. L’homme présenté comme le responsable d’un des deux bateaux amarrés à quelques mètres de lui, surveille les travailleurs qui vont et viennent entre le navire et le camion. « En principe, les amateurs sont censés vendre en gros, mais de nos jours, ils sont détaillants et grossistes, et ce sont eux qui fixent les prix », s’insurge Henri, un semi-grossiste.

Pêche : Au Cameroun, plus de 40% des captures rejetées en mer

Plusieurs réseaux se sont développés pour contourner la vigilance des amateurs expatriés et satisfaire les nombreux clients qui approvisionnent par la suite différents marchés locaux. Toutes nos tentatives pour un échange avec cet amateur ont été vaines.

A l’entrée du Port, une quinzaine de femmes dont Hélène, une revendeuse au marché Madagascar dans l’arrondissement de Douala 3è attendent la sortie des semi-grossistes pour acheter les ballots de poissons. « Généralement, j’achète cinq à six ballots de 20 kg. Aujourd’hui, je constate que les prix ont grimpé, passant de 20 à 30 mille F Cfa. Finalement j’ai réduit la quantité. Je prends les moyens bars à 30 mille F Cfa au lieu de 20 mille F Cfa et les soles à 45 mille F Cfa », affirme la quinquagénaire.

Au Cameroun, la plupart des navires de pêche industrielle sont la propriété d’entreprises étrangères, relève l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui opèrent dans le cadre d’une entreprise commune, dans laquelle un partenaire national gère les questions administratives. Les pays de provenance des navires sont la Chine, la Grèce… Selon cette agence onusienne, en 2018, la flottille industrielle totale au Cameroun, était de 44 bateaux, dont 5 crevettiers, avec une capacité comprise entre 49 et 250 « Tonnage Jauge Brute ».  Selon nos sources, les amateurs sont à 90% des Chinois.

 Inflation

A Douala, les poissons frais ou fumés sont de moins en moins visibles sur les étals. Le poisson fait partie des produits alimentaires qui ont connu une hausse des prix au 1er trimestre 2022. « Ma recette hebdomadaire est passée de 300 000 à 100 000 F Cfa voire 50 000F Cfa certaines semaines », déplore Alima, une vendeuse de poissons fumés. Leur prix et celui des fruits de mer ont progressé de 5,7% et contribuent de 0,79% à l’inflation, selon l’Institut national de la statistique (INS).

Au marché de Youpwè, principal centre de commercialisation des produits de pêche à Douala et site de débarquement de la pêche continentale, la situation est alarmante. D’après Mbangsi Misper, le délégué d’arrondissement de Douala 2e du ministère de L’Élevage, des Pêches et des Industries Animales (MINEPIA ), de 2019 à 2021, la crise sanitaire liée à la Covid-19 a entraîné une baisse respective, de 39 à 14,9% de la production, passant ainsi de près de 700 à 200 tonnes de poissons produits.

Cependant, la Covid-19 n’est pas la seule raison, souligne-t-il.  Car, dans les profondeurs des eaux camerounaises, la ressource halieutique disparaît aussi du fait « de la surexploitation, de la pollution qui est une grande menace pour la vie aquatique, entre autres ». Cette chute de la production halieutique, s’étend dans la région du Littoral. « La population croît, mais l’offre ne croit pas. Le déficit est important, même avec les importations, on n’arrive pas à combler la demande locale », regrette le Dr Victor Banah Viban, délégué régional du Minepia.

Pêche : Au Cameroun, plus de 40% des captures rejetées en mer

La région dispose d’une quarantaine de bateaux (chalutiers poissonniers et crevettiers) dans la pêche industrielle, qui représente 30% de la filière, avec une production moyenne de 10 mille tonnes de poissons par an. Entre 2019 et 2021, ce secteur est passé de 10 à 9 mille tonnes environ.

 

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Alima en train de fumer le poisson.

 

Pour ce qui est de la pêche artisanale maritime qui contribue à près de 63% et celle de table (10%), la production est beaucoup moins importante. Soit une moyenne respectivement de 1 600 et 600 tonnes par an au niveau régional.

D’une manière globale au niveau national, explique Baba Inoussa, expert consultant en pêche, ce secteur contribue à 1,6% au PIB. L’estimation de la production de la pêche au Cameroun elle, est de 212 mille tonnes par an (pêche et aquaculture) contre une demande annuelle de 400 mille tonnes.

Le Cameroun dépend donc de près de 70% de l’importation. En 2019, le Minepia a annoncé avoir délivré aux opérateurs économiques locaux « 34 avis techniques d’importation de produits halieutiques […], pour un quota global de 249 857 tonnes », pour compléter la production locale estimée à 93 000 tonnes, entre janvier et octobre 2021. Le poisson reste l’un des produits les plus importés au Cameroun avec le riz. Cependant, même avec la vulgarisation de l’aquaculture dans le but de booster la production nationale, l’offre est toujours déficitaire. Une situation qui découle en partie des pratiques illicites.

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Pêche illégale

Selon la FAO, le sous-secteur de la pêche artisanale maritime est caractérisé par des exportations informelles du poisson sous forme « fumés/séchés », vers certains pays limitrophes. Ces exportations informelles, non contrôlées sont estimées à 15 000-20 000 tonnes de produits. « On a d’énormes quantités qui sont distribuées de part et d’autre hors de nos frontières, mais on n’a pas connaissance sur ces quantités », relève Baba Inoussa L’exportation par les circuits officiels concerne en majorité les crevettes, dont le principal marché est constitué par les pays de l’Union européenne et la Chine. Dans une autre étude publiée en 2019, Maurice Beseng, chercheur en sécurité et développement durable à l’Institut pour le développement international (SIID) de l’Université de Sheffield, souligne que la pêche illégale est une menace permanente, qui coûte au Cameroun environ 20 milliards F CFA chaque année. A côté de cela, il relève aussi des pratiques frauduleuses et criminelles qui ont des répercussions sur la filière.

Captures accessoires

A en croire Baba Inoussa, certaines activités illégales passent inaperçues. Notamment les captures accessoires. Il s’agit dans la pêche industrielle, des produits de faible coût, triés de ceux qui ont une valeur marchande élevée, qui sont rejetés dans l’eau. En effet, explique-t-il, l’administration autorise seulement 25% de capture accessoire. Mais généralement les bateaux de pêche excèdent cette quantité. Et pour éviter les sanctions, les pêcheurs préfèrent ne pas rapporter cette quantité. « Dans une étude que j’ai réalisée en 2019, j’ai trouvé près de 48 tonnes pour une marée. Les résultats de cette étude montrent que le taux de rejet en mer varie entre 40 et 92% de capture principale », déclare l’expert.

Malheureusement, le Cameroun ne dispose pas de données officielles sur ces rejets. « Ces rejets sont énormes. Mais ces données, nous n’en disposons pas. Les données dont nous disposons, sont des études conjecturées, menées sur le Golfe de Guinée. Quand on fait l’état de production au Cameroun, on imagine ces quantités qui ne sont pas incorporées dans les données nationales », redoute cet expert.

Captures accessoires

Selon le Minepia, des mesures sont prises pour contrôler le secteur et lutter contre les trafics illicites à travers la brigade de contrôle des activités de pêche. Cependant, les actions sont handicapées par l’insuffisance des moyens financiers et matériels selon un agent du Minepia.

Outre le volet informel, Baba Inoussa évoque comme autres lacunes, la non maîtrise des ressources halieutiques au Cameroun. « C’est le plus grand problème dans l’activité de la pêche en ce moment. C’est en fonction du stock qu’on détermine le nombre de bateaux par exemple. Dans ces conditions, on est obligé de vivre de l’extérieur parce qu’on ne maîtrise pas le stock », relève-t-il. Pour ce consultant, l’Etat doit prendre des dispositions pour asseoir une bonne mesure de gestion qui va produire des résultats pour une gestion durable des ressources halieutiques.

Marie Louise MAMGUE

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