Mauvaises conditions de travail, manque de personnel, manque de moyens techniques et logistiques… Les multiples mouvements de grève des professionnels de santé n’ont pas soigné la gangrène. La thérapie gouvernementale toujours en gestation…

Alors que le Cameroun faire face à la pandémie du COVID-19 qui paralyse le monde entier, le ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative, a parmi les mesures de riposte, lancé le recrutement de 589 personnels de santé, le 25 mars 2020.

Aucun pays au monde n’était préparé pour cette crise sanitaire, le Cameroun encore moins. « Le personnel de santé vit cette période inédite avec peur, anxiété à cause de l’impréparation, de non capacitation des personnels, sous-effectif qualitatif et quantitatif du personnel, manque de moyens techniques et logistiques susceptibles de faire front efficacement contre la pandémie d’une part, mais aussi avec courage, professionnalisme par rapport à nos différents serments », a affirmé Sylvain Nga Onana, Président National du Syndicat National des Personnels des Établissements et Entreprises du Secteur de la Santé du Cameroun (CAP/SANTÉ).

Cette pandémie a en effet trouvé sur la table du Minsante le dossier de revendication des personnels médico-sanitaires. Une énième du genre, depuis environ dix ans. Des multiples plaintes qui se résument en l’amélioration de leur condition de travail. La dernière date du 14 février 2020.  « La situation du personnel soignant est déplorable de nos jours. Leur condition de travail n’encourage pas », déplore Nathalie Likane, la présidente régionale du Syndicat national des personnels médico-sanitaires du Cameroun (SYNPEMS) pour le Littoral.

Dans le communiqué du Synpems, du 7 janvier 2020, annonçant la grève générale dans les hôpitaux publics, il réclame entre autres, les primes médicaux du personnel médical et paramédical, les quotes-parts sur les prestations des hôpitaux publics, les meilleures conditions de vie et travail, l’harmonisation de l’âge de départ à la retraite par rapport à l’âge légal qui est 62 ans. « Pourquoi les enseignants vont à la retraite à 60 ans, et les médicaux sanitaires à 50-55 ans ?  Il y a une injustice qu’il faut corriger. Nous ne demandons même plus 60 ans, mais 65 ans désormais », relève un médecin.

Le Synpems décrie aussi le déficit du personnel dans les hôpitaux publics. « Les enfants qui sortent de l’école, ne sont pas directement intégrés à la fonction publique, alors que c’est l’Etat qui les forme. Nous avons émis le vœu que l’Etat recrute 75 mille personnels. Jusqu’aujourd’hui, on n’a pas encore recruté 2 mille. Parmi ceux recrutés dans la vague des 25 mille jeunes, certains ont déserté parce qu’ils préservaient 25-30 mille F CFa. Le gouvernement n’arrive pas à maitriser l’effectif, ceux qui sont partis perçoivent toujours leur salaire alors qu’ils ne sont plus en service. Nous serions satisfaits quand le recrutement suivra la formation », explique Nathalie Likane.

Selon les données 2017 de l’enquête régionale de l’OMS sur les ressources humaines, le nombre de personnel de santé au Cameroun est de 27 978 soit une densité calculée de 11,53 pour 10 000 habitants soit 1,5 médecin pour 10 000 habitants et 9,9 infirmiers pour 10 000 habitants.

Le rapport 2019 de l’enquête SDI/HFA/DQR sur les indicateurs de prestations des services de santé indique que les formations sanitaires (FOSA) disposant du plus grand nombre moyen de personnel soignant employé sont celles du Sud-Ouest (98 personnes en moyenne), de l’Adamaoua (79 personnes en moyenne), de Yaoundé (66 personnes en moyenne) et Douala (64 personnes en moyenne). En revanche, celles où les FOSA sont les moins fournies en personnel soignant employé sont celles du Centre avec FOSA privées lucratives (5,2 personnes en moyenne) ou privées non lucratives (6,7 personnes en moyenne), du Sud.

Désillusion

Selon les données 2018 de la Direction des Ressources Humaines (DRH) du MINSANTE, près de 5000 professionnels de santé paramédicaux et en moyenne 620 médecins sortent chaque année des différentes écoles de formation publiques et privées du pays depuis 2014. Cependant, intégré la fonction publique pour ces étudiants est un parcours de combattant. Germaine Meunoh (nom d’emprunt) une infirmière de 38 ans, s’est finalement refugiée dans le privé, après plusieurs échecs.

Ancienne étudiante de l’Ecole des infirmiers diplômés d’Etat de Ngaoundéré, son souhait d’être fonctionnaire s’est envolé avec ses 34 ans, âge limite, il y a 4 ans. Depuis la fin de sa formation, il y a 10 ans, ses multiples tentatives ont été vaines.   « A la fin de la formation, nous sommes soumis   au stage de perfectionnement qui ne sont pas rémunérés. Pendant ce stage, on travaille comme des personnels, on dépense beaucoup. On fait six mois, parfois même 1 ou 2 ans toujours en tant que stagiaire. Avoir un emploi n’est pas évident. Le fait que l’Etat ne nous prend pas en charge, fait en sorte que les patrons profitent de la situation, et nous font du chantage au quotidien parce qu’ils nous recrutent sans aucune garantie, aucun contrat de travail. On travaille sans horaire de travail, sans avantage de service, et on te rappelle qu’il y a plein de chômeur dehors », confie cette infirmière.

A en croire cette dernière, même le concours d’intégration, n’est pas une garantie pour les étudiants, pourtant formés par l’Etat.  « En une année seulement, on a au moins 5000 candidats formés. Mais lorsqu’on lance un recrutement, c’est pour 50 personnes. Donc, la probabilité de réussite est très faible. Il faut se battre dans les structures privées ou les hôpitaux où on vous paie des salaires dérisoires. Les aides-soignants reçoivent 30 mille et les infirmiers 50 mille F CFa, avec tout un centre à gérer, où on passe des nuits et jours », déplore-t-elle.

Pour les syndicalistes, améliorer les conditions de travail, passe par l’amélioration des salaires.  Le personnel contractuel perçoit 106 mille F Cfa, tandis que le fonctionnaire a 208 mille F Cfa. « En 92 les médecins fonctionnaires avaient 455 mille F Cfa, aujourd’hui il est à 206 mille F Cfa. On ne parlait pas de contractuel à l’époque. Aujourd’hui un diplômé d’Etat, Bac + 3, touche 85 mille F CFa. Est-ce que c’est normal ? il y a trop de discrimination. Il faut que le salaire soit revu à la hausse, même plus qu’avant la dévaluation », regrette la syndicaliste.

Comme recommandation, selon  CAP/SANTÉ, il faut organiser  les états généraux de la santé publique au Cameroun afin d’harmoniser les protocoles de soins, la tarification des prestations, éviter les ruptures de médicaments, d’intrants hospitaliers, de respect des textes (quote-part, primes, motivations, nouveaux corps de métiers) ;  mettre à jour les différents plateaux techniques des hôpitaux ; établir un plan massif de recrutement des personnels de santé pour pallier le déficit d’effectifs quantitatifs et qualitatifs dans les  formations sanitaires publiques.

Marie Louise MAMGUE

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