Services sociaux : Le triste sort des communautés Baka à l’Est

Sur un échantillon de 1000 pygmées du département de la Boumba-et-Ngoko, 95% n’ont aucune existence légale. Ils n’ont pas accès à la nationalité, à l’éducation, aux soins médicaux, à la justice, aux terres, et ne peuvent pas participer à la vie politique.

Anzuom Bernadette fait partie des couches sociales les plus défavorisées du campement Ekelemba Baka dans l’arrondissement de Moloudou, région de l’Est. Elle voulait aller à l’école quand elle était plus jeune, mais n’a pas pu le faire parce qu’elle n’a pas d’acte de naissance. Cette femme qui ignore son âge exact affirme que ses 03 enfants sont dans la même situation. Dans ce campement pygmée, la non-scolarisation des enfants est une évidence. Elle ne résulte pas seulement du manque d’actes de naissance, mais aussi de l’éloignement des écoles de leur milieu de vie. « Quand bien-même on parvient à inscrire leurs enfants à l’école sans actes de naissance, la plupart se retrouvent bloqué en classe du Cm2 au moment de constituer les dossiers de l’examen du Cep et de l’entrée en classe de sixième », explique Gilbert Ekounda, un enseignant du primaire exerçant dans la localité.

Dans le département de la Boumba-et-Ngoko, aucune statistique n’existe sur le nombre d’enfants Bakas scolarisés. Mais, il est certain que les chiffres soient élevés. Selon le même enseignant, plusieurs facteurs expliquent cette situation. « Il n’y a pas que le problème d’actes de naissance. Ajouter à cela le calendrier rigide de l’enseignement formel ; le déplacement constant de ces communautés d’un campement à un autre, et la non gratuité de l’école avec l’institution des frais des Associations des parents d’élèves et enseignants ; l’insuffisance des établissements scolaires dans les campements ; et le manque criard d’enseignants dans les écoles de ce département », relève cet enseignant.

Estimées à environ 10000 dans le département de la Boumba-et-Ngoko, les pygmées Baka restent l’un des groupes sociaux les plus défavorisés. A l’absence des données officielles sur l’enregistrement des naissances, la collecte des données effectuée l’année dernière dans une vingtaine de villages peuplés des Baka par l’Ong Fusion-Nature qui accompagne ces communautés locales dans le processus d’établissement des pièces officielles révèle que sur 1000 pygmées 5%, soit 50 Baka disposent un acte de naissance et 950 soit 95% n’en disposent pas. Dans le détail, 265 hommes, 304 femmes, 139 enfants de plus 5 ans et 242 enfants de 0 à 3 mois n’ont jamais été enregistrés à l’état civil. 

Longues distances

Les raisons de cette situation s’expliquent aussi bien par l’ignorance des parents que par l’éloignement des Centres d’états civils pour les déclarations de naissances. « Ceux qui existent sont basés dans les communes. Si on prend le cas de l’arrondissement Moloudou, plusieurs campements des communautés Baka sont éloignés de la ville. On a par exemple ceux de Mambélé situé à environ 65km. Ceux de Socambo sont presqu’à 200 km, ceux de Kika à 75 km, ceux de Ndongo et Adjala qui sont presque à 45km. Vous voyez un membre de la communauté Bakas parcourir toutes ces distances pour venir déclarer une naissance ? », s’interroge Michel Ndoedje, coordonateur de l’Ong Fusion nature. « Du fait que les actes de naissance sont délivrés uniquement dans les communes, il faut créer des Centres secondaires d’états civils proches de ces communautés » propose t-il. Sans aucune liaison téléphonique avec le monde extérieur, la plupart des campements des pygmées Baka du Sud-Est Cameroun ne sont accessibles que par des pistes forestières périlleuses.

Postes d’identifications

D’après les données de Fusion Nature, la situation est aussi préoccupante en ce qui concerne l’identification. Sur 1000 pygmées Baka 725, soit (72,5%) disposent une carte nationale d’identité et 275 soit 27,5% n’en disposent pas. Plus étonnant, la plupart des personnes détentrices d’une Cni ne disposent pas d’actes de naissance. Nonobstant, la majorité de ces cartes nationale d’identité seront expirées en 2021 et pour la minorité entre 2022-2023. Sans Cni, ils ne peuvent avoir accès aux terres, aux soins médicaux, à la justice, même quand leurs droits sont bafoués, encore moins participer de manière active à la vie politique et sociale de leurs localités.

Le problème évoqué ici est la fermeture depuis des années des postes d’identification des villes de Salapoumbè et de Moloundou. Pour un pygmée Baka qui réside à Moloudou par exemple, il faut effectuer 240 Km pour se rendre à Yokadouma où se trouve l’unique poste d’identification du département de la Boumba-et-Ngoko. Ce dernier doit au minimum prévoir 50.000 F Cfa en termes de transport, hébergement et de nutrition, avec tout ce que cela comporte comme risques d’accidents de circulation et tracasseries policières à chaque poste contrôle. « Moi je suis 100% camerounais, mais je n’ai pas l’argent pour aller établir la carte d’identité à Yokadouma », explique Edmond Doukoula du campement SEBC par Yokadouma.

Soins de santé

Pour les pygmées, vivre sans pièces officielles est un véritable calvaire. « Nous n’avons pas accès aux terres. Les exploitants forestiers nous chassent partout et nous ne pouvons pas nous plaindre devant la justice de notre pays », déplore Edmond Doukoula. Livrés à eux-mêmes, et plus que jamais vulnérables, ils sont contraints d’errer d’un campement à un autre à la recherche d’une nouvelle terre pour préserver leur survie. « Le manque de terre rend presqu’impossible la mise en place de nos activités agro-pastorales », décrie-t-il.

Le niveau de pauvreté est un déterminant de l’accessibilité aux soins de santé. Le revenu du ménage d’un pygmée étant à moins de 1000 F Cfa par jour, celui-ci n’est pas à mesure de supporter les frais liés aux soins de santé. En cas de maladie, leur premier recours est aux thérapies traditionnelles et à la sorcellerie qui souvent n’apportent pas de solutions aux cas nécessitant une intervention chirurgicale.

Les campements pygmées dans leur majorité sont caractérisés par l’absence totale des structures de santé. Les dispensaires et hôpitaux sont très éloignés. La carte sanitaire de la Boumba-et-Ngoko compte deux hôpitaux de districts à Yokadouma et à Moloundou; 11 centres de santés intégrés dans l’ensemble du département ; deux centres médicaux d’arrondissements à Kika et Gari-Gombo ; une PMI à Makoka ; une infirmerie de la société privée Alpicam à Kika et un centre de santé communautaire à Mambélé. Pour qu’un pygmée Baka s’y rendre dans l’une de ses localités, il faut non seulement un moyen de transport, de l’argent pour se payer les médicaments et la nourriture pour s’alimenter durant le temps qu’il passera à l’hôpital. Les malades, surtout les vieillards préfèrent mourir dans leurs huttes.

Ange-Gabriel OLINGA BENG à l’Est

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