Citoyenneté : l’état civil en crise à l’Est

Paralysés par le manque de personnel, d’infrastructures et de financements, les centres d’état civil peinent à remplir leur mission dans cette région. Conséquences, plus de 70 % des actes de naissance recensés dans des villages à Mandjou seraient des faux, tandis que plus de 46 000 élèves étaient dépourvus d’acte de naissance au cours de l’année scolaire 2024-2025.

Âgé de 12 ans, Denis Gbatou, élève en classe de CM2 à Bétaré-Oya, dans le département du Lom-et-Djérem, regarde désormais l’école de loin. Il n’a pas pu déposer son dossier au Certificat d’études primaires (CEP) lors de la session 2024-2025, faute d’acte de naissance. L’absence de cette pièce reste une réalité dans la région de l’Est. « La distance entre notre village et le centre secondaire est d’environ 20 km. Les habitants sont pauvres et, lorsqu’ils parviennent à s’y rendre, ils trouvent souvent le centre fermé », déplore Georges Mpelé, habitant du village Ndanga Ndengue, dans l’arrondissement de Mandjou.

Une situation qui n’est pas sans conséquences. Marie Alexandre Yomo, directeur général du Bureau national de l’état civil (BUNEC), affirme qu’: « au cours de l’année scolaire 2024-2025, dans la région de l’Est, les départements de la Kadey, du Lom-et-Djérem et du Haut-Nyong totalisent plus de 46 000 enfants sans acte de naissance. » D’après le BUNEC, la Boumba-et-Ngoko, est le département le plus touché, en particulier dans les communautés Baka et Bororo.

Des centres secondaires en agonie

Pour rapprocher les services d’état civil des populations, l’État a créé des centres secondaires rattachés aux mairies. Dans la région de l’Est, près de 120 centres existent, mais la plupart fonctionnent dans des conditions précaires. « Nous ne bénéficions d’aucun appui de l’État », affirme François Ndongmi, secrétaire assermenté du centre secondaire de Yadia, à Bertoua II. Le constat est le même en zone rurale. À Bidjongo, dans l’arrondissement de Messamena, Sa Majesté Emmanuel Mvom Abolo, officier d’état civil, décrit des conditions de travail difficiles : « nous travaillons sans bureaux, sans matériel et sans aucune prise en charge. Certains maires accomplissent un ou deux mandats sans jamais nous convoquer. »

Pour Philippe Mpalla, acteur de la société civile spécialisé dans les questions de gouvernance et de citoyenneté, les difficultés de fonctionnement des centres favorisent les dérives. « La région compte 34 centres principaux et environ 120 centres secondaires, un nombre insuffisant au regard de son étendue et de sa population. La création d’un centre secondaire est longue et souvent entachée de corruption. Des sommes d’argent sont parfois exigées lors des procédures, ce qui favorise le développement des faux actes de naissance. » Le commissariat central de Bertoua confirme cette tendance en évoquant de nombreux rejets de demandes de Carte nationale d’identité pour double identité, modification frauduleuse de l’état civil, triple identité ou usurpation d’identité. Le même constat est dressé par l’Association de lutte contre toutes les formes de violence (ALUCOV), selon laquelle, dans les 25 villages de l’arrondissement de Mandjou, seuls 20 % des habitants disposent d’un acte de naissance et, parmi eux, près de 70 % seraient des faux.

Pour remédier à cette situation, le gouvernement a adopté la loi du 23 décembre 2024 portant organisation du système d’enregistrement des faits d’état civil. Selon les spécialistes, ce texte prévoit notamment la création d’un guichet unique destiné à centraliser les recettes issues des actes d’état civil afin de financer les centres secondaires. Toutefois, cette réforme reste inapplicable en l’absence du décret d’application.

Sébastian Chi Elvido, à l’Est

 

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