Cameroun : Trois mesures pour limiter les affrontements intercommunautaires
Dr Kakdeu, expert

Comme solution face à la montée des conflits communautaires au Cameroun, Louis-Marie Kakdeu propose dans cette analyse publiée en deux parties, la promotion de la citoyenneté résidentielle, la protection de la propriété privée et la libre entreprise. (1ère partie)

Au Cameroun, Les violences et affrontements intercommunautaires font désormais partie du paysage quotidien des citoyens du pays à la fois dans le monde virtuel (réseaux sociaux) que dans le réel. Au-delà des velléités de sécession qui secoue la partie anglophone depuis novembre 2016, l’on a noté depuis 2019 une dizaine d’affrontements intercommunautaires. Hier 04 septembre 2020, les Sawa ont signé un mémorandum et manifesté contre la nomination des « chefs allogènes » chez eux. Aussi, des appels à la haine tribale se multiplient sur les réseaux sociaux, compromettant sérieusement la paix dans le pays. Notre préoccupation est de savoir ce qui pose problème et ce qu’il faut faire pour apporter des solutions.

Sur ce chemin de la recherche de la solution, certains proposent le fédéralisme comme étant une panacée. Ils expliquent que le fédéralisme viendra résoudre les problèmes communautaires, ce qui est très discutable dans la mesure où notre société, camerounaise ou non, est une réalité cosmopolite. Il n’y aura JAMAIS homogénéité culturelle et ethnique dans une localité au Cameroun. Le fédéralisme n’a pas vocation à homogénéiser les communautés. Cela veut dire que les gens proposent une mauvaise solution pour un vrai problème. Nous avons L’OBLIGATION de réfléchir sur un projet de vivre-ensemble dans le cadre d’une société multiculturelle et cosmopolite. Voici mes trois propositions :

  1. Réformer le statut inégalitaire des citoyens et promouvoir la citoyenneté résidentielle

Toutes les localités du Cameroun sont cosmopolites mais, la citoyenneté reste identitaire au lieu d’être résidentielle. Je défends la citoyenneté résidentielle. C’est elle qui est en droite ligne avec les exigences démocratiques appliquées dans les Etats modernes. La migration est un phénomène courant voir normale et naturelle, mais certains l’envisagent encore comme étant un problème pour la cohésion sociale. Mon hypothèse d’intervention est que si nous voulons créer une paix durable, alors nous devons éviter de créer de par la Constitution, deux catégories de citoyens dans un même pays : l’autochtone (citoyen plein) et l’allogène (sous-citoyen). Le piège est que chaque citoyen est tantôt autochtone tantôt allogène en fonction de sa situation géographique dans le pays. C’est en décalage avec les exigences du fonctionnement d’un Etat moderne. On tend à oublier au Cameroun/Afrique qu’un Etat fonctionne grâce aux impôts et que celui qui paie ses impôts à le droit de regard sur sa cotisation. Et donc, l’on fabrique un Etat dans lequel les Autochtones et les Allogènes sont soumis aux mêmes devoirs civiques et aux droits différents. C’est un projet d’escroquerie politique. La citoyenneté est résidentielle dans tous les Etats modernes du monde. Si le Cameroun veut aussi être moderne un jour, il devra s’y accommoder. Un digne fils ou fille d’une localité n’est pas, au sens moderne, celui ou celle dont les parents sont installés depuis plusieurs générations (nous sommes toutes et tous des migrants) ; mais, celui ou celle qui contribue dignement à construire la localité.

Que faut-il faire pour promouvoir la citoyenneté résidentielle ? Il faut réformer la Constitution sans forcément changer la forme de l’Etat (ceux qui me lisent savent déjà que je ne trouve pas que le fédéralisme soit une panacée). Bien qu’au Titre premier, Article premier, Alinéa 2 de la Constitution, il soit prévu que la République du Cameroun assure l’égalité de tous les citoyens devant la loi, on observe que la même Constitution, au même Titre premier, même Article premier et même Alinéa 2 reconnaît les valeurs traditionnelles sous réserve du respect des valeurs démocratiques qui ne sont pas requises dans les faits. Par conséquent, les personnes qui sont « dans leur village [où elles ont une descendance multiséculaire) » ont la primauté sur celles qui résident au village avec une descendance récente (allogène). Ces villages sont organisés autour d’une chefferie traditionnelle où les allogènes n’ont ni rang ni classe en violation des « valeurs démocratiques ». Pire, la même Constitution engage l’Etat à préserver les droits des populations « autochtones ». En ne définissant pas le terme « autochtones », cette Constitution crée le doute et la confusion ; toutefois, il s’agit au sens du Haut-commissariat des Nations Unies pour des Droits de l’Homme des « descendants de ceux qui habitaient dans un pays ou une région géographique à l’époque où des groupes de population de cultures ou d’origines ethniques différentes y sont arrivés et sont devenus par la suite prédominants, par la conquête, l’occupation, la colonisation ou d’autres moyens ». Dans cette définition, c’est la notion de minorité qui ressort et qui nécessite une protection juridique. Comme dans tout Etat moderne et démocratique, il faut plutôt introduire la notion de minorité dans la Constitution et assurer leur protection. J’ai l’habitude de dire que les problèmes sont mal posés au Cameroun.

Le terme « allogène » est violent dans sa forme actuelle et la dichotomie autochtone/allogène contenue dans la Constitution camerounaise est inappropriée. En matière de droits humains, l’on protège les minorités ; or, aucun texte législatif ou réglementaire ne définit les minorités ethniques au Cameroun. A la rigueur, seuls les pygmées méritent actuellement d’être protégés. Pour le reste, il est difficile de dire qu’il existe des « peuples autochtones » au Cameroun au sens des instruments internationaux.

Ce concept à connotation primitive importé dans la Constitution camerounaise est source de confusion. Dans le droit international, le terme anglais « indigenous/indigena » a été traduit en français par « autochtone » pour éviter le terme « indigène » qui renvoie à la catégorie juridique des « sujets indigènes » de l’Empire colonial français (« Code de l’indigénat »). Il convient pour les Camerounais/Africains d’utiliser ces termes avec modération. Le Cameroun doit respecter son engagement constitutionnel de garantir que « Toute personne a le droit de se fixer en tout lieu et de se déplacer librement [sur l’ensemble du territoire national]».

Par Louis-Marie Kakdeu, PhD & MPA

*Le chapeau est de la rédaction et les propos du Dr Louis- Marie KAKDEU

 

 

 

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