Commerce : Plus de 2000 tonnes de café en souffrance dans le Moungo

A cause de la chute du coût du kilogramme de café à 300-350 FCfa, les caféiculteurs du Moungo ont stocké leur production depuis 2018, pour attendre une revalorisation incertaine du prix sur le marché.

Ce mercredi 23 octobre 2019, les agriculteurs de Melong, une commune du Cameroun située dans le département de Moungo, région du Littoral participent à un séminaire sur la production de certaines variétés améliorées du maïs. Cette initiative d’une structure locale de distribution des produits phytosanitaires, a mobilisé une cinquantaine de producteurs locaux, constitués non seulement des cultivateurs de maïs, mais également des autres produits agricoles, y compris des caféiculteurs.

Ces producteurs du café, trouvent en cet atelier, une issue pour leur reconversion. « Ce champ de maïs, a autrefois été une grande plantation de café », confie Jean-Marie Mbialeu, caféiculteur, par ailleurs président national de la Confédération Nationale des Coopératives et Fédérations Agropastorales du Cameroun- CONAFAC, une association représentée dans les différentes régions du Cameroun, qui encadre les petits producteurs locaux.

Dans cette localité, qui dans les années 80 figurait parmi les grands basins de production de café (particulièrement le café robusta) au Cameroun, une caféière (plantation de café) sur5 est soit abandonnée, soit transformée pour une autre culture, jugée plus rentable. Entre autres, le maïs, le manioc, le cacao, la banane plantain, l’ananas. « Nous ne sommes plus qu’une dizaine de caféiculteurs sur une centaine, en ce moment dans la ville de Manjo. Je fais partie des rescapés, même si je n’en produis plus exclusivement», explique Ignias Tchomini, un caféiculteur. Fils de caféiculteur, ce père de 5 enfants, exploite depuis plus de 12 ans, une plantation de café d’1,5 ha. Cependant, depuis quelques années, Il a décidé de réduire progressivement le nombre de ses caféiers, au profit du cacao, banane et palmier huile.

Son objectif dans un futur proche, est de mettre un terme à la production du café. « Avant, avec un hectare, on pouvait produire près de 20 sacs de café, environ une tonne. De nos jours avec 15 ha, on produit à peine 15 sacs de café parce qu’on a plus les moyens pour investir dans la production. Les intrants agricoles sont chers et il est difficile pour le producteur d’entrer dans ses frais. Je ne suis plus disposé à produire le café. Je ne peux pas produire sans savoir à combien je dois vendre », regrette cet exploitant agricole.

Dans la région de l’Ouest, la situation est identique. La production est non seulement en baisse, mais les producteurs se font rares. « Le café ne nourrit plus son homme. La production baisse de jour en jour. Les champs sont transformés pour autre chose. Les producteurs sont découragés.Le prix du kilogramme n’est plus connu. On brade le café. Les « cokseurs » et les usiniers viennent acheter chacun à son prix. Dans notre association, nous avons 85 caféiculteurs, avec une unité de décorticage. Mais toutes nos productions sont stockées. Nous avons près de 45 tonnes stockées depuis l’année passée, non décortiquées, parce que nous n’avons pas d’acheteurs», confie Désiré Nkemani, secrétaire général CONAFAC Ouest.

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Spéculation

Un grand nombre de caféiculteurs du Moungo, a décidé de se retirer de cette filière qui constituait leur principale source de revenu avec le cacao, pour se tourner vers celui-ci et d’autres cultures de rente. La principale raison de ce désamour, est la chute drastique du prix du kilogramme, de plus 50%. Le kilogramme est parti de 1200, à 700, 600 avant de chuter à 300-350 F Cfa. « Depuis deux ans, les planteurs stockent leurs récoltes pour attendre l’amélioration du prix de vente. Nous n’avons plus aucune assurance en ce qui concerne le prix qui n’est plus communiqué chez nous. Actuellement, le kg est vendu à 300 mille F Cfa et un sac de 100-105 Kg nous revient à 17 mille F Cfa. C’est vraiment insignifiant, vue toutes les dépensesinvesties pour la production », déplore Ignias Tchomini.

Avec une production annuelle record de 132.000 tonnes en 1986 et 156.676 tonnes d’exportation en 1990, le Cameroun figurait auparavant parmi les premiers producteurs africains.Mais, avec la chute drastique de la production et des prix, explique Jean-Mbialeu, le Cameroun en général, oscille à 25 mille tonnes de production par an. « Nous sommes quittés de 160 milles tonnes à 25 mille tonnes. Mais, je crains qu’avec cette dégringolade, le Cameroun puisse encore être capable de produire 20 mille tonnes de café. Au cours des trois dernières années, la situation s’est empirée. Au sein de notre confédération, nous sommes passés d’environ 3700 tonnes en 2016, à 3000-3100 en 2017, pour chuter en moins de 2000 mille tonnes en 2018. La chute est vraiment considérable », indique le président de Conafac.

Cette dégringolade est un handicap pour les projections du gouvernement, qui cible 160 000 tonnes de café en 2020 grâce au Plan de relance des filières cacao et café adopté le 30 septembre 2014.Le Cameroun, 8e mondial en 1986, est aujourd’hui 8eproducteur africain de café et 30e au niveau mondial. En dépit des efforts conjoints de l’interprofession cacao-café et des pouvoirs publics, en vue de relever la production nationale du café, cette filière poursuit son déclin.

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 La lueur d’espoir acquise pendant la campagne 2013-2014, avec une production globale de 32 800 tonnes, s’est estompée en2016-2017 avec un résultat de 20 270 tonnes. En baisse de près de 20% par rapport aux 24 500 tonnes obtenues de la campagne 2015-2016. Des données communiquées par l’Office National du Cacao et du Café- ONCC. « Nous savons que le Conseil Interprofessionnel du Cacao et du Café (CICC), tout comme le Fonds de Développement des Filières Cacao et Café (FODECC) multiplie les efforts à travers de nombreux programmes, pour accompagner les petits producteurs. Il y a plusieurs projets qui existent dans la filière, mais l’impact n’est pas encore considérable »,note Jean-Marie Mbialeu.

Relance de la filière

Contrairement aux programmes de relance de la filière cacao qui porte ses fruits dans le Moungo, avec une hausse remarquable de la production, les initiatives menées dans la filière café peinent à éclore. « Il y a plusieurs projets qui existent dans la filière, mais l’impact n’est pas encore considérable.  Il faut un soutien assez efficace, réel pour les petits producteurs », explique le président de CONAFAC. Dans le Moungo, la délégation départementale de l’Agriculture et du Développement Rural (MINADER), a initié un projet dont le but est d’établir une base de données fiable du café et cacao, qui permettra de cibler les besoins des caféiculteurs afin de les accompagner vers une production durable. Ce projet entre dans la continuité du programme de relance decette filière dans le département, officiellement lancé en janvier 2018 par le Ministre de l’Economie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (MINEPAT) de l’époque, Louis Paul Motazé. Le programme porte sur le financement, l’accompagnement technique des producteurs et la transformation.

En effet, la faible consommation du café camerounais, avec moins de 8 tasses par habitant, est l’un des obstacles à l’essor de la filière locale. Selon le MINEPAT, 75% du café consommé au Cameroun, vient de l’extérieur. Le pays transforme   seulement 5% de sa production.« Nous pensons qu’il faut s’orienter vers une politique d’autoconsommation. Si le Cameroun consomme son café, suggère Jean-Marie Mbialeu, il y a aura forcement un impact dans la chaîne de production. L’Etat doit imposer le café camerounais dans la consommation locale ».

Marie Louise MAMGUE de retour du Moungo