« Il s’impose la nécessité de mettre en œuvre une stratégie de Gestion Intégrée des Ressources en Eau aujourd’hui au Cameroun ».

Pr NataliKossoumna Liba’a ,Géographe, et actuellement Directeur Adjoint de l’Ecole Normale Supérieure et Chef de Département de Géographie (FALSH) à l’Université de Maroua, fait partie des trois chercheurs qui ont coproduit l’ouvrage  intitulé « Eau et Développement en milieu soudano-sahélien d’Afrique Centrale ». Dans cet entretien, il fait une analyse de la problématique de l’eau  en   milieu soudano-sahélienne, particulièrement au Cameroun et donne des pistes pour une gestion durable de l’eau.

Dans votre ouvrage intitulé « Eau et Développement en milieu soudano-sahélien d’Afrique Centrale »,vous mettez enévidence les enjeux de la production de l’eau dans la zone soudano-sahélienne. Qu’est-ce qui a motivé cette production qui a retenu l’attention de trois chercheurs et fait la particularité de cette zone,objet de l’étude ?

Dans la zone soudano-sahélienne, la problématique de l’eau recouvre une diversité d’enjeux aussi bien pour la nature que pour l’homme. L’eau est en effet un facteur déterminant de production, un moyen d’accès au développement et à l’exploitation des ressources biologiques, mais elle est aussi une ressource stratégique. Dans les régions arides, elle est souvent un des facteurs de dégradation ou de destruction des ressources bio productives ou des infrastructures (érosions des sols, salinisations, inondations…). En tant que réservoir et véhicule de dissémination des maladies hydriques, ce liquide représente des risques sanitaires importants. La rareté de cette ressource vitale pose le problème de son accessibilité, de ses usages et de sa gestion. Comme ressource commune, l’eau est par ailleurs au centre des préoccupations géopolitiques; ce qui crée des tensions et des conflits entre les acteurs individuels et institutionnels.

L’eau est donc au centre de plusieurs enjeux qui peuvent être analysés à diverses échelles (locale, régionale et même suprarégionale). L’accès à cette ressource constitue, depuis les indépendances des pays africains, une préoccupation majeure pour les ménages, les communautés rurales et urbaines, les collectivités territoriales et les États. Dans les zones soudano-sahéliennes notamment, la gestion durable des ressources en eau est un challenge permanent, dont la difficulté s’accroît au fil des années à cause des changements climatiques, de la croissance des populations et de celle de leurs besoins en eau. La construction des biefs, des digues et des barrages, le développement de l’hydraulique villageoise et la connexion des zones urbaines aux réseaux de distribution d’eau n’ont pas amélioré considérablement l’accès à l’eau et la durabilité de la ressource hydrique. Les besoins grandissants et les changements climatiques caractérisés par des déficits hydriques permanents rendent la situation complexe. Par conséquent, les périodes d’inondation devenant très courtes, déstabilisent les systèmes socio spatiaux (santé, éducation, sécurité, agriculture, pêche, élevage) ; elles alternent avec des périodes sèches qui impactent considérablement les pratiques agropastorales. Dans la zone soudanienne, notamment le Château d’eau du Cameroun (Adamaoua), les retards récurrents des pluies auxquels s’ajoute la variabilité pluviométrique ont des conséquences sur l’hydrologie de toute la partie soudano-sahélienne. Étant un composé essentiel de la vie, l’eau est d’une importance vitale pour l’Homme. Source de vie et de mort, objet de vénération depuis les origines de l’homme, l’eau est conjointement, un produit de l’économie et un élément majeur de l’environnement.

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Le changement climatique représente alors un grand risque pour l’Afrique sahélienne…

Le réchauffement de la planète aurait également des incidences non négligeables sur les ressources en eau. Des régions comme l’Afrique sahélienne pourraient connaître un assèchement dramatique avec des effets graves sur les activités humaines (agriculture, développement, énergie), et sur les relations diplomatiques. Appartenant très souvent à plusieurs États, les cours d’eau sont devenus des enjeux géopolitiques stratégiques déterminants. Ils sont aujourd’hui à la source de nombreux conflits entre États et usagers. La plupart des États sont conscients de ces enjeux déterminants, comme l’atteste la tenue régulière du forum mondial de l’eau et la mise en place du droit international dans le règlement des litiges autour de l’eau. L’évolution de leur qualité et de leur degré de pollution est également très inquiétante, voire dramatique.Le présent collectif rassemble diverses réflexions conceptuelles, théoriques et empiriques pluridisciplinaires de géographes, d’historiens, d’agroéconomistes, de sociologues, d’anthropologues. Ils abordent suivant différentes approches, la question de l’eau dans certaines parties du Cameroun et du Tchad, permettant ainsi de faire avancer les débats sur la question du développement en lien avec l’eau en zone soudano-sahélienne d’Afrique Centrale.

Quelle est l’analyse que vous faites de l’accès à une eau de qualité dans cette zone ?Nécessite-t-elle, un déploiement et un investissement particuliers du gouvernement ?

De nombreux facteurs d’ordre politique, social, économique et environnemental entravent la bonne gestion des eaux dans la zone soudano-sahélienne. Cette dernière regorge de nombreux cours d’eau, des mares et une nappe phréatique qui affleure. Cependant, toutes ces potentialités sont soumises à la rudesse climatique qui influence leur proportion en eau, et par conséquent, leur assèchement complet en saison sèche. L’adoption massive des projets de multiplication des mares d’eau constituent à présent une réponse adéquate de la part de l’Etat et des organismes de développement qui œuvrent dans la zone.

La problématique d’accès à l’eau potable est encore d’actualité au Cameroun et dans la plupart des pays de la sous région. Qu’est-ce qu’il faut pour améliorer la performance des services d’eau au Cameroun ?

Plusieurs facteurs entravent la performance dans l’offre à l’eau potable au Cameroun. Ces facteurs portent essentiellement sur l’immobilisme des acteurs en charge des questions de l’eau, le chevauchement des compétences, le carence des moyens financiers, l’approche sectorielle de la résolution des questions relatives à l’eau, la politique unilatérale du « haut vers le bas », l’inefficience du l’exploitant principal de distribution d’eau potable, le contexte socio-politique marqué par une pseudo-stabilité, le manque de capacités humaines dans les services publics de gestion de l’eau, l’absence de textes appropriés et de structures adéquates. Les conséquences sont émouvantes et affectent considérablement le processus de développement local. Ainsi, l’inéluctable réduction de l’eau, sa permanente détérioration en qualité et son inégale distribution sont autant de signes visibles qui indiquent une gestion calamiteuse de l’eau et engendre de façon expressive à l’appauvrissement des populations rurales comme urbaines dans les domaines de la santé humaine et animale, de l’urbanisation, de l’économie locale…

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Des initiatives bilatérales et multilatérales axées vers l’approvisionnement en eau, l’appui au programme d’irrigation, la pêche sont restées mitigées en termes de résultats probants. Le Cameroun a adhéré à différents organismes de gestion des bassins (Autorité du Bassin du Niger, Commission du Bassin du Lac Tchad, Commission du Bassin du Congo). Il a ratifié différents traités internationaux sur les questions relatives à l’eau. Ce qui constitue des atouts pour une amélioration du cadre national de la gestion intégrée des ressources en eau. Il s’impose la nécessité de mettre en œuvre une stratégie de Gestion Intégrée des Ressources en Eau aujourd’hui au Cameroun.

Aujourd’hui, les défis qui attendent le Cameroun, c’est de fournir de l’eau potable aux populations, améliorer la qualité des eaux, mettre en place un cadre dynamique interactif de gestion de l’eau, prévenir et mieux gérer les catastrophes et risques naturels et distribuer de façon judicieuse les ressources en eau. Il est donc,  urgent de mettre en place un cadre logique de gestion qui concourt à l’atteinte de ces objectifs. Pour être efficace, ce cadre logique devra tenir compte du contexte local et s’appuyer sur une bonne connaissance des ressources en eau.

Qu’est-ce qu’il faut selon vous, pour une gestion durable de l’eau en zone soudano-sahélienne, voire dans tout le pays ?

Le constat de la dégradation croissante des ressources en eau, son inévitable réduction et sa gestion approximative au Cameroun posent de dramatiques problèmes de santé, d’urbanisme, d’économie et de développement durable. Nonobstant la kyrielle des structures étatiques, paraétatiques et privées, il manque un cadre logique, opérationnel et dynamique pour la gestion durable des ressources en eau. Les actions localisées doivent être analysées et revisitées afin de tenir compte de tous les paramètres liés à la gestion des ressources en eau. Il peut s’agir de la mise en place d’une politique générale des eaux, la création d’un environnement institutionnel, juridique et réglementaire favorable au bon fonctionnement de la gestion intégrée des ressources en eau, le renforcement des capacités pour tous les intervenants du secteur de l’eau, l’implication des populations dans cette gestion suivant un espace géographique bien défini. Dans le cadre de la décentralisation, les collectivités locales doivent s’approprier les nouveaux paradigmes et enjeux de gestion durable des eaux à travers une gouvernance locale adaptée à chaque situation, acteur et problématique de développement local durable.

Réalisé par Marie Louis MAMGUE