Covid-19 : A Bétaré-Oya, la crise sanitaire plombe le business de l’or
Le chantier minier Chaloupe

Dans cet arrondissement de l’Est d’environ 80 mille habitants, la fermeture des frontières a entrainé une chute de prix de l’or qui passe de 2200 à 1700 F Cfa la bûchette, avec pour conséquence, une baisse des activités artisanales et du niveau de vie de la population.

Mamadou Camill est resté à son domicile ce mercredi 24 mars 2021, au quartier Laï 2 dans la ville de Bétaré-Oya, département du Lom et Djerem, région de l’Est Cameroun. D’ordinaire à cette heure de la matinée (11 heures), ce sexagénaire et sa famille explorent les sites miniers en quête des pépites d’or. Mais depuis avril 2020, les activités de cette famille sont quasiment à l’arrêt. Leur revenu journalier est passé d’une moyenne de 5000 F Cfa à parfois rien.  « Afin de respecter les mesures barrières imposées par le gouvernement, on ne partait plus au chantier tous les jours comme avant la crise. Donc, c’était vraiment difficile », se plaint ce père de 7 enfants.

Contrairement à ce sexagénaire qui a opté pour un retrait, la vie suit son court au chantier « Chaloupe », l’un des sites miniers en exploitation de Longa Mali, à 3 km du centre-ville de Bétaré-Oya. Sous l’une des centaines de cases de fortune construites en matériaux provisoires qui pullulent dans le campement, Seni, un quadragénaire reçoit discrètement les orpailleurs qui ont les paillettes à vendre. Sur une petite table à proximité, un petit flacon de mercure y est disposé. Il se sert de ce liquide pour transformer les paillettes. Un luxe que ne peut s’offrir tous les orpailleurs du coin. Une aubaine pour ce collecteur qui en profite pour monter les enchères.

Sur ce site minier d’environ mille âmes, une dizaine de collecteurs sont discrètement installés dans plusieurs coins. Ils achètent au quotidien la trouvaille des artisans. Mais seulement, la relation entre ces orpailleurs et collecteurs s’est dégradée avec la survenue de la pandémie de Covid-19, qui a crispé le business de l’or, principale source de revenu de plus de 80 milles habitants de Bétaré-Oya. 80% de la population, selon les données de la commune de Bétaré-Oya, dépend en effet de l’exploitation minière artisanale.

« Les collecteurs profitent de la pandémie pour créer une spéculation du marché, ceci au détriment des petits exploitants que nous sommes », déplore Laurent Bilamo, un artisan minier.  Entre le 18 et 23 mars 2021, par exemple, explique cet artisan, la bûchette, (10 bûchettes équivalent à 1 gramme d’or Ndr) est passée de 2600 à 1400 F Cfa dans cette localité, sans aucune explication logique. « Les collecteurs dictent leur loi sur le marché », décrie-t-il. Au début de la pandémie, entre le mois de mars et mai 2020, les collecteurs ont unanimement baissé le prix de 1800 à 1000 F Cfa, voire moins. « Il a fallu l’intervention du Programme « Cadre d’appui et de promotion à l’artisanat minier (CAPAM) pour que les prix soient maintenus à la hausse », explique un observateur.

Marché mondial

Même s’il faut déplorer le comportement des collecteurs, qui tirent profit de la situation, on constate que le marché de l’or n’a pas résisté à la Covid-19, avec la chute de la demande du métal précieux sur le marché mondial, déplore Kevin Kamhoua, l’un des exploitants miniers du chantier « Chaloupe ».  Dans son rapport publié le 28 janvier 2021, le Conseil mondial de l’or (CMO) relève que la demande totale est tombée à 3759,6 tonnes en 2020 alors qu’elle n’était plus passée sous la barre des 4000 tonnes depuis 2009.

Le marché devenu instable, les activités minières artisanales ont considérablement baissé et affectent en amont le niveau de vie de la population. Selon Salihou, le président de la Coopérative des artisans Miniers de Bétaré-Oya (Scoops Batene) qui compte plus de 100 membres, la pandémie de Covid-19 a beaucoup impacté le secteur minier local.

Avec la fermeture des frontières, les principaux acheteurs de l’or local (Chine, Dubaï, Hong-Kong…), ne se déplacent quasiment plus. « Présentement le gramme d’or oscille entre 16 et 21 mille F Cfa en fonction de la variété, alors qu’avant la pandémie, la même quantité était vendue entre 25-32 mille F Cfa. Le quotidien devient difficile pour les populations qui vivent dans cet arrondissement. Au niveau de notre coopérative, nous estimons les pertes liées à l’instabilité du marché à des centaines de million F Cfa », déplore Salihou.

Survie

En effet, dans cet arrondissement, le niveau de vie de la population a pris un coup du fait de l’instabilité du marché aurifère. Ici, les habitants vivent au jour le jour des revenus incertains de la vente d’or. La survie dépend des fruits de leur recherche dans les chantiers miniers. Parfois, au bout d’une journée de fouille, la quête peut s’avérer infructueuse. « Les populations refusent de vendre l’or et acceptent supporter en conservant les produits pour attendre que le prix change. Le train de la vie a baissé considérablement dû au manque d’argent », relève l’ONG Forêts et Développement Rurale (FODER) dans son rapport sur la « variation du prix de l’or dans la localité de Meiganga et Garoua-Boulai ». Selon Landry Chekoua, chef projet FODER, après le relâchement des mesures barrières contre la Covid-19, les prix ont repris avec une hausse vertigineuse, et le marché semble plutôt se stabilisé depuis janvier 2021.

Pour tenir jusqu’au lendemain, les orpailleurs sont contraints de se tourner vers les collecteurs pour solliciter un prêt remboursable lors d’une prochaine probable vente. « On note une baisse des activités artisanales et du niveau de vie de la population. Certaines populations se sont lancées dans les activités agricoles pour tenir », souligne Landry Chekoua. Mamadou Cammil, fait d’ailleurs partie de ces habitants qui font désormais recours à l’agriculture pour faire face à l’instabilité du marché de l’or. Un impact plutôt positif de la pandémie, remarque Landry Chekoua.

Un choix que compte bien exploiter la commune de Bétaré-Oya. Bien que très peu pratiqué, la mairie trouve en l’instabilité du marché aurifère une aubaine pour développer et encourager la population dans la pratique de l’agriculture. « La mairie travaille pour que la population dispose d’une source de revenu autre que l’exploitation de l’or. L’arrondissement a des zones de forte production agricole qu’il faut fiabiliser et rentabiliser », explique le responsable de la communication de la commune de Bétaré-Oya, Eugène Phaussard.

Travaux réalisés dans le cadre du projet « Accès à l’information en période de Covid-19 » avec le soutien de Free Press Unlimited.

Marie Louise MAMGUE de retour de Bétaré-Oya

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