[ENQUETE] Prison de Bertoua : 479% de taux de surpopulation

Ce pénitencier a atteint un ratio d’un encadreur pour 11 détenus contre 1 geôlier pour 3 selon la norme. Les dispositions de la loi visant le désengorgement des prisons au Cameroun, tardent à produire les effets attendus dans la capitale du soleil levant.

Les conditions de détention à la prison centrale de Bertoua, chef-lieu de la région de l’Est donnent froid au dos. Fin août 2019, lors de la remise d’un don aux détenus de ce pénitencier par la Fondation Rita Bayang, les statistiques communiqués par le régisseur de cette prison faisaient état de ce que ce pénitencier comptait 958 détenus parmi lesquels 261 personnes condamnées et 660 prévenus en attente de jugement, dont 20 femmes et 63 mineurs. Le tout encadré par 92 personnels tous grades confondus. Bien que présumés innocents, ce sont les 660 prévenus qui gonflent les effectifs de cette maison d’arrêt. Une situation contraire au principe de présomption d’innocence consacré par le préambule de la Constitution du Cameroun, et repris dans le nouveau Code de procédure pénal.

 

Selon Robert Elanga, magistrat à la retraite, « le manque de suivi des procédures en cours, les lenteurs judiciaires, une tendance à systématiser la délivrance des mandats de dépôt, des durées anormalement longues des détentions préventives contribuent à l’engorgement des prisons camerounaises ». Pour le Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies qui s’inquiète de la situation des prisons au Cameroun dans un rapport publié en février 2009, « le délai maximal de détention préventive qui est de 12 mois en cas de délit et de 18 mois en cas de crime n’est pas respecté dans la pratique au Cameroun ». Au mois de novembre 2018, une délégation de la Commission Nationale des Droits de l’Homme et des Libertés- CNDHL-avait visité ce pénitencier et bien d’autres prisons de la région de l’Est à l’effet de s’enquérir des conditions de détention des personnes interpellées et détenues. Cette mission s’était alors offusquée de la persistance du problème de surpopulation et des mauvaises conditions de vie des détenus.

Surpopulation carcérale

A ce jour, la prison centrale de Bertoua connait un taux de surpopulation de 479% pour un ratio d’un encadreur pour 11 détenus contre 1 geôlier pour 3 qui est le standard. Créée comme la plupart des prisons camerounaises pendant la période coloniale pour une capacité d’accueil de 120 places, les petits aménagements effectués dans cette prison ces dernières années ont augmenté sa capacité d’accueil à 200 places. « A la prison de Bertoua, la plupart des détenus dorment sur des cartons ou des nattes, faute de lits et de matelas, et en violation flagrante des règles minima de détention », renseigne Maxime N., un ancien pensionnaire de ce pénitencier. D’après nos investigations, cette surpopulation carcérale résulte de plusieurs situations parmi lesquels : l’accroissement du taux de criminalité dans la ville de Bertoua et l’arrivée massive des réfugiés centrafricains dans cette région. Les chiffres du HCR parlent de 180.000 réfugiés vivants à l’Est depuis 2013.

 

La faute également au système judiciaire qui n’a pas toujours intégré l’objectif principal du Code de procédure pénal dont l’application devrait permettre de décongestionner systématiquement les prisons. Pour Abraham Tchaobe Hoperfuson, Coordonateur national de Human Rigthts and Development Agency (HURDA) une Ong basée à Bertoua qui défend les droits de l’Homme, le mal est parfois plus profond. « Dans certaines juridictions, les rapports entre le procureur de la République et le juge d’instruction sont parfois difficiles en matière d’exécution des ordonnances et des mandats, ainsi qu’au sujet des détentions provisoires et des mises en liberté. Un conflit de compétence qui nuit au droit à la liberté reconnu à la personne faisant l’objet d’un procès pénal, puisque la liberté provisoire est la règle et la détention l’exception ».

La ration pénale

Selon une source interne à la prison centrale de Bertoua, le budget alloué par l’Etat pour la prise en charge des détenus est si maigre que ces derniers doivent parfois compter sur leurs familles pour bien manger, bien dormir et pour bien se soigner. Du coup, ceux qui sont abandonnés par leurs familles vivotent, se débrouillent ou meurent faute de soins. Une source ayant longtemps travaillé à la cuisine de cette prison indique que « la ration alimentaire est la principale cause de mortalité dans ce pénitencier ».

La ration journalière en question est composée de couscous fait à base de farine de manioc et de maïs, tandis que la sauce est un mélange de 50 litres d’eau, d’un demi-litre d’huile de palme, d’un zeste de pâte d’arachide et de colorant. A cela, on ajoute un mélange de levure chimique et de farine de manioc pour faire gonfler le tout.

La situation de la prison centrale de Bertoua n’est pas isolée. Elle est identique à celle de la plupart des prisons de cette région où de nombreux détenus abandonnés par leurs familles racolent pour vivre. La ration pénale, constituée pour la plupart de temps de maïs mélangé à du haricot ou de riz est loin d’assurer l’équilibre du détenu. Ceux qui reçoivent régulièrement des visites la comble de repas ramené par leurs familles ou de la nourriture acheté dans les restaurants gérés par d’autres détenus. Dans cette prison, la précarité des conditions d’hygiène est aussi à déplorer. Selon certains détenus, des malades cohabitent dans des locaux exigus avec des détenus sains qu’ils contaminent le plus souvent. Ceci, pour des raisons de risque d’évasion soutient-on.

Désengorgement

Cette promiscuité causée par la surpopulation de cette prison entraine des maladies opportunistes telles que la gale, la tuberculose et la diarrhée. Face à cette situation, des informations puisées à bonne source indiquent que quelques solutions ont été préconisées pour le désengorgement de cette prison. Il s’agit du transfèrement des détenus déjà condamnés vers d’autres centres pénitenciers secondaires de la région de l’Est.

Malheureusement, cette proposition est butée à de réelles entraves. Certains détenus font plusieurs mois après leur jugement à l’attente de leurs résultats d’audiences parce que les greffiers exigent de l’argent. Parfois, des personnes libérées, non informées restent en détention. Les détenus malades, (tuberculeux et ceux vivants avec le VIH/Sida) pris en charge dans cette prison ne peuvent pas être transférés.

L’on apprend aussi que les détenus relevant du tribunal militaire de Bertoua ne sont pas transférables. Conséquence, les efforts que déploie l’administration pénitentiaire pour améliorer les conditions de détention dans cette prison s’avèrent insuffisants.

Ange-Gabriel OLINGA BENG à Bertoua