Enseignement : « L’enseignant démotivé est un danger pour la qualité de l’éducation »
Dr joseph Bomda

Joseph Bomda, Conseiller d’orientation-Psychosociologue au département de psychologie et Sciences de l’orientation, de la Faculté des Sciences de l’éducation à l’université de N’Gaoundéré, Il fait une analyse des conditions de travail actuelles des enseignants au Cameroun et met en exergue les répercussions de la grève entamée le 21 février 2022.

Quelle appréciation faites-vous de cette énième grève des enseignants au Cameroun ?

Il me semble qu’il ne s’agit ni plus ni moins que de l’expression d’un ras-le-bol. D’où la dénomination OTS (On n’a trop supporté) du collectif qui l’a initiée. L’éducation est au cœur de tout. Sans elle rien de possible. L’UNESCO faisait d’ailleurs remarquer en 1996, qu’un trésor y est caché. Or, sous son versant formel, l’enseignant qui se trouve être le garant de sa qualité au Cameroun (cf. art. 31 § 1 de la Loi 98/004 du 04 avril 1998 d’orientation de l’éducation) ne peut être autant déconsidéré, clochardisé, paupérisé. Alors même que d’autres fonctionnaires d’autres corps, souvent peu diplômés et à indices solde faibles, insultent leur misère par l’arrogance de leurs avoirs et de leur paraître ostentatoire. Certes le métier d’enseignant est un sacerdoce. Mais, de là à faire subir aux enseignants autant de misère étonne et détonne. Il est en effet curieux que le ministère des Enseignements secondaires qui a fait de la pédagogie sa « vocation première » (cf. Circulaire № 02/14/C/MINESEC/CAB du 16 janvier 2014) se montre autant incapable de trouver des solutions aux problèmes vitaux, et aussi basiques, des enseignants.

Cette grève est donc pour moi l’expression hideuse de la forme repréhensible de la représentation sociale de l’enseignant dans notre société. Dernier dans la chaine des priorités, il semble être celui qui peut et doit tout subir : violence physique et psychologique de la part des parents et des élèves ; violation du droit à la rémunération ; absence de profil de carrière ; etc. Ce qui est inacceptable dans d’autres corps de métier au sein de la fonction publique. C’est dire que cette grève est le témoin du caractère résiduel de l’enseignant, pourtant le forgeron des esprits, dans la chaîne des priorités de certains décideurs.

A quoi d’autres pourrait-on s’attendre de la part des enseignants ?

La transmotivation risque de faire son nid au sein de notre système éducatif aux dépens de la qualité de l’éducation et de l’effectivité du droit et du devoir des enfants scolarisés de contribuer au développement futur de notre cher et beau pays. Je veux ici parler de cette forme de démotivation, de désimplication, de désinvestissement, de démobilisation, de désengagement ou de perte de moral relativement à l’action dans son activité professionnelle. La conséquence n’est pas l’éloignement de son poste de travail, le turn over. Que non ! Plutôt, on va assister à une forme d’encouragement paradoxal à y demeurer afin d’utiliser le salaire, le jour où il sera payé, pour satisfaire des besoins éloignés de ce pourquoi il aura été versé. Mieux, comme le dit si bien Verstraeten (2001) « je viens au travail et je fais le minimum. Je reçois l’argent tous les mois et ma femme est heureuse ». Ce n’est qu’un exemple.

On risque aussi de se retrouver avec des enseignants qui développent le cynisme et font payer à notre jeunesse les conséquences de leurs rancœurs face aux mauvais traitements dont ils se disent victimes. C’est dire que l’heure est grave. Cela l’est d’autant plus que le mouvement OTS a su capitaliser les réseaux sociaux pour exprimer une forme de grève qui échappe à la tradition. Ça rappelle l’opération 20/20 des années de grève ayant précédé la signature du décret n°2000/359 du 05 décembre 2000 fixant le statut particulier des fonctionnaires des corps de l’Éducation nationale. Sauf qu’ici, les nouvelles technologies de l’information et de la communication sont mises à profit pour davantage dire son ras le bol tout en étant à son poste de travail. Ce qui, administrativement complique les procédures de punitions administratives. La menace peut être convoquée comme on voit certains en faire. La contrainte dans ce cas risque de faire plus de mal que l’on ne l’aurait imaginé. Il convient de trouver au plus vite des solutions qui vont au-delà du dilatoire. Si on a pu avoir de l’argent pour gérer certaines priorités, il y a espoir qu’il en soit de même pour la cause enseignante. La qualité des ressources humaines qui bâtira notre chère nation en dépend.

Il y a lieu, en fin, de craindre que cela n’impacte négativement sur la qualité des acquis scolaires. Dans ce cas, le risque sera de voir les conséquences impactées durablement sur les compétences futures de nos enfants présentement scolarisés.

Cette autre grève pourrait-elle engendrer un problème plus profond que celui actuellement mis avant ?

Bien évidemment. L’éducation ratée charriera sur longtemps ses conséquences. Si on peut refaire un gâteau qui échoue, tel n’est pas le cas pour l’éducation. Il y a donc lieu de gérer ce problème. L’enseignant démotivé est un danger pour la qualité de l’éducation. La pertinence des acquis scolaires pour le développement personnel et social dépend de la qualité de son bien-être. En l’état, le bien-être des enseignants du mouvement OTS est négatif. Pour la qualité de notre éducation et des résultats scolaires, cela ne présage rien de bon. Il y a urgence de trouver solution aux griefs soulevés par ces enseignants.

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Que laisse entrevoir ces récurrentes revendications ?

La récurrence de ces revendications me semble être le témoin d’un malaise généralisé qui prend effet dans la déconsidération sociale de l’enseignant dans notre société et qui est matérialisée dans le traitement au rabais de leurs préoccupations. Dans la chaîne de gestion de leur carrière, il y a urgence d’identifier les goulots d’étranglement (GE) qui sont à l’origine des griefs soulevés. La qualité de notre éducation est mise à rude épreuve du fait de ces GE qui structurent et entretiennent la démotivation et la transmotivation aux dépens de la qualité de l’éducation. On a plus à perdre qu’à gagner en ayant à dos les forgerons de l’esprit de qui nous attendons de façonner la main d’œuvre utile au développement de ce pays.

Propos recueillis par Michèle EBONGUE

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