« Il est curieux de voir que le gouvernement s’attaque à l’économie au lieu de s’attaquer à la maladie »
Dr Louis-Marie Kakdeu

Dr. Louis-Marie Kakdeu, président du Cameroon Forum for agricultural and advisory services (Camfaas) revient sur les enjeux de cette énième épizootie qui menace la filière porcine en pleine période de Covid-19 au Cameroun. Selon lui, l’Etat doit contrôler les mouvements entre les fermes, et veiller au respect des mesures d’hygiènes et salubrités.

La région de l’Ouest connaît en ce moment une peste porcine après celle de 2014. Que pensez-vous de cette autre crise qui touche le Cameroun ? 

La nouvelle épizootie de peste porcine africaine au Cameroun est la conséquence de la non-observation des mesures de biosécurité prescrites en la matière. En effet, l’on peut regretter que des leçons ne soient pas suffisamment tirées des épizooties et autres drames que nous traversons. Il s’agit simplement du respect des mesures de biosécurité pour la prévention, et de l’application du protocole de lutte contre les épizooties en cas de présence de la maladie.  Par exemple, l’on observe encore dans nos quartiers au vu et au su de tous, la divagation des animaux qui reste une des causes principales de propagation de la maladie. Or, en matière d’épizooties, les textes relatifs à leur gestion sont clairs au Cameroun. Il faut simplement les respecter pour éviter de tels drames. Il s’agit de la loi n°006/du 16 avril 2001 portant nomenclature et règlement zoo sanitaire des maladies du bétail légalement contagieuses à déclaration obligatoire. A l’annexe 1, l’on a bien cité les maladies des listes A et B de l’Office internationale des épizooties (OIE) et à l’annexe 2, l’on trouve toutes les définitions tirées du Code zoo sanitaire international. Tout est prévu, mai, rien n’est respecté. C’est aussi le cas du décret n°2001/955/PM du 01 novembre 2001 fixant les conditions d’octroi et d’exercice du mandat sanitaire applicable à la lutte contre les épizooties et à l’inspection des denrées alimentaires d’origines animale et halieutique. De nos jours, les côtelettes de porc que l’on importe ne subissent aucune inspection dans notre pays. L’on met sur le marché des aliments non-contrôlés et susceptibles d’être infectés. C’est un véritable drame national. Au niveau des fermes locales, le respect des règles d’hygiènes en matière d’exploitation des fermes d’élevage est régi par le décret n°76/420 du 14 septembre 1976 portant règlementation de l’élevage, de la circulation et de l’exploitation du bétail. Voilà en gros ce qui pose problème : le laxisme administratif et le laisser-aller.

Est-ce une situation qu’on pouvait éviter ou du moins limiter les dégâts ?

Oui, en effet. Au début de l’épizootie, l’on peut prendre les mesures les plus efficaces à travers la circonscription du foyer de contamination, l’abattage systématique des bêtes qui s’y trouvent, le nettoyage approfondi et la désinfection des fermes. Une fois que le zonage est rendu difficile par la propagation illimitée de la maladie, il devient difficile de prendre des mesures efficaces si ce n’est l’abattage des animaux à grande échelle. Tous les pays qui ont réussi à circonscrire la maladie l’ont fait au début. A défaut d’avoir la proactivité (sens de l’anticipation), il faut disposer au moins d’une certaine capacité de réactivité. C’est ce qui a manqué à notre gouvernement caractérisé par une certaine lourdeur administrative et un sens élevé de laxisme. L’on a suivi le ministre en charge de l’élevage déclarer le dimanche 1er août 2021, lors d’une émission dominicale sur la télévision nationale, que le virus n’avait jamais disparu au Cameroun et que l’épizootie passait normalement en deux ou trois semaines. Il s’agissait-là d’une position inconséquente prise dans le cadre de ce laxisme qui caractérise les pouvoirs publics. En effet, la peste porcine africaine (Ppa) fait partie des maladies à déclaration obligatoire à l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE). Cela veut dire que si l’on n’a pas le visa de cette organisation, le pays reste dans la zone rouge. Et pour avoir ce visa nécessaire à l’ouverture des marchés (à l’international), il faut respecter le protocole prescrit en la matière. Or, le Cameroun ne respecte pas le protocole et ferme ainsi le secteur porcin national à l’exportation et ce, depuis des années selon la déclaration insouciante du ministre. C’est normalement grave. D’autant plus grave qu’il s’agit d’une position très néfaste pour le tissu économique du pays. Oui, on pouvait éviter en circonscrivant le foyer d’infection et en détruisant tous les sujets se trouvant dans un rayon de 10 km. En effet, on suppose que les oiseaux qui peuvent aller picorer de fermes en fermes restent dans ce périmètre-là. Ce sont ces oiseaux qui sont, au départ, le principal vecteur de propagation. En l’état, avec la circulation des éleveurs et des objets souillés (contacts indirects), l’on peut dire que les mesures visant à stopper la circulation des bêtes (contacts directs) sont inappropriées. Et curiosité camerounaise, l’on est prompt à fermer les marchés alors que cela n’est prévu dans aucun protocole dans la mesure où la Ppa n’est pas néfaste à la santé humaine. Il est curieux de voir que le gouvernement s’attaque à l’économie (fermeture des marchés) au lieu de s’attaquer à la maladie (nettoyage approfondi et désinfection des fermes).

Les producteurs se remettaient à peine de l’épizootie de 2014 et des répercussions néfastes de la pandémie de Covid-19 sur leur activité. Comment peuvent-ils surmonter celle en cours ?

Il faut dire que l’épizootie et la Covid-19 ne sont pas leurs seuls cauchemars. Nous sommes là dans un secteur qui était déjà en difficulté économique. Il s’agit notamment de l’organisation partielle des acteurs de la filière, de la non-maîtrise de l’itinéraire technique de production, du coût élevé des intrants, de la faible productivité des porcs de variété locale due à une généralisation très limitée des variétés améliorées, de la difficulté à produire à proximité des agglomérations (accessibles) en raison des plaintes sur les odeurs nauséabondes qui se dégagent des fermes, etc. Malgré cela, la viande de porc arrivait (avec environ 60 000 tonnes) en troisième position de la demande nationale en viande après la viande de poulet (environ 150 000 tonnes) et de bœuf (environ 125 000 tonnes). C’est un marché qui pesait environ 50 milliards de F Cfa par an. Même si officiellement seul un millier de bêtes est mort, il faut noter le développement d’un marché au noir qui pousse les éleveurs à liquider à moitié prix les produits de leurs fermes en vue de limiter les dégâts. Par conséquent aujourd’hui, il faut considérer au moins 50% des pertes. Il s’agit des pertes sèches dans la mesure où il n’est prévu aucune compensation. Vous aurez donc des éleveurs endettés auprès des établissements financiers et des tontines qui vont quitter le secteur à la recherche d’une autre activité refuge. En effet, seul l’Etat dispose des leviers pour permettre de surmonter la crise en cours à travers la prise des mesures de compensation.

La gestion gouvernementale de cette crise est-elle à la hauteur des attentes ?

Non, pas du tout. Dans une situation comme celle-ci, on attend du gouvernement d’anticiper. Cela n’a pas été le cas. On attend aussi une certaine capacité de réactivité. Cela n’a pas été aussi le cas. C’est depuis le mois de juin 2021 que le Réseau d’épidémiosurveillance des maladies animales du Cameroun (Rescam) avait reçu l’alerte. On aurait pu circonscrire la maladie et la détruire. Or, le gouvernement a choisi le laisser-faire en estimant que le mal passerait en deux ou trois semaines, puisqu’il n’a jamais disparu depuis 2014. Donc, c’était pour le gouvernement le train-train quotidien. Erreur ! La maladie s’est intensifiée. Il fallait faire le zonage et abattre systématiquement toutes les bêtes dans un rayon de 10 km. Cela n’a pas a été fait. Le 25 juin 2021, le ministre écrit à ses collaborateurs au niveau régional pour leur demander de prendre des mesures de lutte contre la maladie. C’est le 16 juillet 2021 (20 jours plus tard) que le Gouverneur de l’Ouest réagit par la fermeture du marché ; une mesure qui est contraire à ce qu’il faut faire. En effet, les autorités devaient prendre une décision d’utilité publique (Dup) pour procéder à la destruction des animaux. Or, jusqu’à ce jour, malgré la batterie des mesures, cette seule décision efficace n’a pas été prise. Dans un Etat de droit, les autorités ne sont pas fondées à procéder à la destruction des biens des citoyens. Par conséquent, elles procèdent par « sensibilisation », ce qui est ridicule. Comment voulez-vous que les éleveurs qui perdent des dizaines de millions collaborent avec le gouvernement s’il n’y a aucune promesse ou possibilité de dédommagement derrière les destructions des biens ? En effet, le gouvernement a fui ses responsabilités. Il ne veut pas dédommager et par conséquent, il laisse faire. Aussi, le gouvernement pouvait désinfecter systématiquement les fermes. Or, cela suppose de mettre à disposition un budget conséquent. Il ne veut pas dépenser et par conséquent, il laisse la maladie progresser. Voilà où nous en sommes avec le risque que la propagation atteigne les plus grands bassins comme le Logone comme c’était déjà le cas en 2014.

Qu’est-ce qu’il faut pour assurer une mesure de prévention épizootique efficace ? 

C’est l’observation des mesures de biosécurité qui permet de prévenir l’apparition et le développement des maladies pendant la période d’élevage des porcs. Ces mesures doivent être observées par toutes les personnes qui visitent ou qui travaillent dans la ferme. Le rôle de l’Etat, c’est de veiller à la stricte application de ces mesures pour l’intérêt général. L’on ne peut pas abandonner l’intérêt général à l’appréciation des individus qui peuvent être des éleveurs ou des revendeurs. D’une manière générale, il s’agit pour l’Etat de contrôler les mouvements entre les fermes, de veiller au respect des mesures d’hygiènes et salubrités dans les fermes, de veiller à la construction d’une clôture ou barrière pour limiter les entrées dans les fermes (personnes, animaux et oiseaux), de veiller à l’installation des pédiluves à l’entrée de tous les bâtiments d’élevage et à la construction d’un rotoluve à l’entrée des fermes, etc. On peut dire à ce jour que l’application de ces mesures n’est pas effective et que c’est ce qui justifie la prolifération de la maladie et la récurrence de l’épizootie.

Recueillis par Marie Louise MAMGUE 

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