« L’ascension sociale n’est pas basée sur le mérite, mais sur les accointances et le clientélisme »
Dr Louis-Marie Kakdeu

Consultant-Formateur, Dr Louis-Marie Kakdeu apprécie le système de fonctionnement de l’administration camerounaise. Pour ce Consultant, il faut décentraliser et externaliser l’administration publique pour la rendre plus efficace.  

Quelle est globalement l’appréciation que vous faites du fonctionnement actuel de l’administration camerounaise.

L’administration camerounaise fonctionne avec au moins quatre pesanteurs qu’il faut lever. Il s’agit du problème de centralisation, de mauvaise gouvernance, de politisation et de bureaucratie, c’est à dire de lourdeur administrative. L’on peut aussi voir le problème de fonctionnement encore dominé par le manuel dans un monde devenu électronique. Quand je parle de problème de centralisation, je mets en évidence la question de l’éloignement de l’administration centrale des administrés. En 2020, un agent public qui se trouve par exemple dans la partie septentrionale du pays est encore obligé de se rendre à Yaoundé pour suivre son dossier. S’il part de Maroua, il doit parcourir 1300 Km, ce qui est quand-même scandaleux. Pour établir un passeport par exemple, le citoyen ne peut se rendre qu’à Douala ou à Yaoundé, ce qui est très pénible et coûteux.

Le deuxième problème concerne la mauvaise gouvernance. Cette administration est encore largement corrompue. Les motifs sont variés. Quand on discute avec les fonctionnaires, ils disent qu’ils ne peuvent pas vivre des revenus qu’ils tirent officiellement de l’administration. Un cadre moyen au Cameroun gagne environ 250 mille F CFA, ce qui est insuffisant pour faire face à ses dépenses quotidiennes avec le renchérissement du coût de vie et l’inflation que subit notre pays. Par conséquent, cet argent public dit être obligé d’arrondir ses fins du mois autrement, ce qui passe par la marchandisation des services publics.

En troisième lieu, je relève la politisation de l’administration. Elle porte encore en 2020, la coloration politique du ministre. Et on observe très bien que pendant les périodes électorales, pour faire simple, les bureaux sont pratiquement vides parce que les agents publics sont obligés d’aller accompagner le ministre en campagne ou battre campagne pour son parti dans leurs localités respectives.  Il faut savoir que normalement dans un ministère, seul le ministre est une autorité politique ; l’administration qui est coiffé par le secrétaire général doit être neutre et prête à travailler avec n’importe quelle autorité ou n’importe quel citoyen sans distinction de conviction ou d’opinion politique. Au Cameroun aujourd’hui, même pour être chef de bureau, il faut avoir une coloration politique, ce qui est regrettable. On nomme le plus souvent celles et ceux qui sont dans le réseau de clientèle.

Enfin, il y a ce problème de bureaucratie. L’administration n’est pas digeste, car le fonctionnement est très lourd. La machine a de la peine à tourner, et donc à être efficace. C’est un problème d’approche. Les fonctionnaires n’ont pas la formation adéquate pour exécuter certaines tâches.  On recrute des gens qui font par routine, ce qui est peu créatif. L’administration a besoin de l’innovation pour avancer. Aussi, il n’y a pas de reddition de comptes. Au Cameroun, l’agent public en 2020 est encore l’ordonnateur, l’exécuteur, et le contrôleur. La personne qui ordonne doit être différente de la personne qui exécute, et de la personne qui contrôle. La personne qui exécute ou qui ordonne, est mal placée pour s’évaluer lui-même de façon objective. Donc, l’administration fonctionne d’année en année, à l’aide d’un contrôle interne dit « inspection générale » dont l’efficacité est très discutable. Une administration doit s’améliorer et s’ajuster régulièrement pour être efficace et efficiente.

Peut-être qu’on peut évoquer un cinquième point, qui est la nécessité de la dématérialisation de l’administration. On voit des agents croupir sous le poids des tas de documents, ce qui n’est pas propice pour accroître le rendement. On estime qu’un ingénieur par exemple, perd  en moyenne deux heures par jour pour trouver des informations dans ses archives. C’est un gâchis. C’est tous ces manquements qu’il faut résoudre, pour rendre notre administration efficace, efficiente et plus productive.

Est-ce que l’Etat a les moyens nécessaires pour avoir un service efficace, efficient, pertinent et durable ?

Dans le système actuel, je dirai non et oui. Nous avons un pays limité dans les ressources. Il faut reconnaître que le budget du Cameroun est très modeste, même si l’on table sur 5 mille milliards F Cfa. Je vais prendre comme exemple, l’établissement des passeports. Je disais tantôt que pour le faire, il faut se déplacer vers le niveau central. Normalement le service compétent, c’est la mairie, où l’on retrouve l’officier de l’état civil qui offre ou valide la citoyenneté. De nos jours, il y a tellement de paperasses dans l’administration parce que nos documents officiels ne sont pas établis par les autorités compétentes. Un maire ne demanderait plus à un citoyen de prouver sa citoyenneté puisque c’est lui qui détient le fichier de ceux qui sont citoyens dans sa commune. C’est donc lui qui devrait établir tous les actes de l’état-civil. C’est ce qui se passe en Suisse par exemple. Imaginez qu’il faut mettre la logistique pour établir les passeports dans les 360 communes du Cameroun, y compris les Mairies de ville, ce serait très lourd. Le Cameroun n’en a pas les moyens à l’heure actuelle.

Par contre, je dis bien par contre, il est possible de capitaliser sur l’existant ou de mutualiser les dépenses pour être plus efficace. Quand on n’a pas les moyens, on ne s’alourdit pas avec certaines tâches administratives. On est tous témoins, par exemple, des scandales sur les frais de carburant qui coûtent très chers. L’Etat ne peut pas continuer à maintenir dans son portefeuille, ce genre de dépenses qui finalement plombent l’action publique. L’agent public vous dit qu’il lui manque le carburant pour se déplacer et accomplir sa mission. Il faut externaliser ces tâches. On n’est pas un état riche, mais ce mode de fonctionnement pouvait nous permettre d’optimiser les acquis.

Plus de 10. 000 fonctionnaires fictifs ont été dénichés après une opération de comptage physique du personnel de l’Etat. Pensez-vous que c’est une conséquence du système de fonctionnement ? 

Honnêtement, Je ne veux pas trop accuser le système sur cet aspect. C’est un phénomène de fraude. Pour éviter la fraude, il faut que le mécanisme de fonctionnement soit sécurisé. La question objective est de savoir si le Cameroun en a les moyens. Il y a des problèmes que nous connaîtrons en tant que jeune Etat. Tout ce qu’on reproche au système actuel, c’est l’opacité et la centralisation. Comment l’Etat fait pour contrôler un agent qui travaille à Kousséri dans l’Extrême-Nord ? C’est pratiquement impossible, en plus, dans un système non informatisé. Combien de temps faut-il, même en cas de bonne foi, pour faire remonter l’information selon laquelle un agent est décédé en périphérie ? C’est très long dans un système centralisé. Dans un système décentralisé ou fédéral où les communes ont la compétence sur l’administration locale, le maire a les moyens pour assurer le contrôle des habitants et de son administration parce que la taille est maitrisable et raisonnable. Il faut donc numériser les services et procéder à la décentralisation pour résoudre ce problème.

Qu’est-ce qui vous fonde à croire qu’elle est instrumentalisée ?

L’ascension sociale n’est pas basée sur le mérite, mais sur les accointances et l’appartenance à un réseau de clientèles. Si vous rejetez le clientélisme politique c’est-à-dire que l’on ne vous tient nulle part, ou si vous ne payez pas le service, alors vous n’avancerez pas ou encore, vous ne verrez pas vos dossiers traités avec diligence. On voit des gens qui sont de la même promotion, mais qui n’ont pas le même plan de carrière en fonction de l’itinéraire politique pris par chacun. Ou encore des gens qui ont les mêmes problèmes au niveau de l’administration, mais qui n’ont pas les mêmes solutions, ou qui déposent leurs dossiers le même jour, mais cela ne prend pas le même itinéraire.  Ces exemples montrent qu’il y a une instrumentalisation de l’administration qui mérite d’être décriée.

Les reformes que vous avez proposées, qui portent entre autres, sur le changement du mécanisme de promotion et d’ascension, la dématérialisation de l’administration, l’externalisation et la délégation de certaines tâches suivant les principes de subsidiarité, d’efficacité et d’efficience, sont-elles suffisantes pour améliorer le fonctionnement de l’administration ?

Certainement pas. La réflexion n’est pas figée. Il est possible que quelqu’un d’autre puisse proposer mieux. D’autre part, je m’inscris clairement dans le cadre d’une réflexion libérale. Je suis libéral, les gens qui ne voient pas la société comme moi, par exemple les socialistes, peuvent avoir un point de vue différent. Chacun défendant sa chapelle. Les socialistes par exemple, vont penser qu’il faut consolider la bureaucratie et recruter d’avantage dans la fonction publique au lieu d’externaliser. Or, ils ne tiennent pas compte des charges que cela suppose et de l’obligation de la productivité du service public. Il faut, d’après eux, garder tout le monde quitte à ce que l’Etat fasse faillite. Donc, il y a plusieurs façons de penser.

Comment envisagez-vous les services administratifs après la mise en place de ces réformes ?

En tant que libéral, nous pensons qu’une administration qui a bénéficié de ces reformes sera plus digeste, structurée, svelte, efficace, efficiente (le fonctionnement coûtera moins cher et l’impact sur l’usager sera meilleur). Donc, on aura une administration qui fonctionnerait mieux. Pour résumer les mesures-clés, il faut : décentraliser, c’est à dire rapprocher l’administration de l’administré pour permettre que le circuit soit court ; externaliser pour permettre aux agents de se concentrer sur leur cœur de métier et d’être efficaces ; dépolitiser pour permettre aux agents de traiter les usagers et les politiques avec égalité de traitement ; dématérialiser pour permettre de gagner en temps, en énergie et en ressources déployés.

Entretien réalisé par M.L.M.

 

 

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