LES SECRETS ET CHIFFRES DE LA « PRIVATISATION INVERSÉE » AU CAMEROUN
Choix stratégique ou fardeau financier ? Un quart de siècle après avoir bradé ses bijoux de famille sous la pression des bailleurs de fonds, l’État du Cameroun opère un virage à 180 degrés. De la finance à l’énergie, en passant par l’agro-industrie, Yaoundé multiplie les rachats de parts et les nationalisations. Quel est le coût réel de ce retour en force de la puissance publique ? S’agit-il d’une reconquête de notre souveraineté économique ou d’une bombe à retardement pour les finances publiques ? Décryptage de la « privatisation inversée » à la camerounaise.
- DE LA PRIVATISATION FORCÉE À L’ÉTAT DES LIEUX DE 2018 : VINGT CINQ ANNÉES DE DÉSILLUSION
Pour comprendre ce grand retournement, il faut remonter aux années 1990 et 2000. Frappé de plein fouet par une crise économique sans précédent, le Cameroun plie sous les exigences des Plans d’Ajustement Structurel (PAS) imposés par le FMI et la Banque mondiale. La consigne est alors stricte : « Moins d’État, mieux d’État ». C’est l’époque des privatisations massives. La SONEL (électricité) est cédée à l’américain AES, la SNEC (eau) passe sous pavillon étranger, la REGIFERCAM (chemin de fer) devient Camrail sous la coupe du groupe français Bolloré, et le secteur bancaire s’ouvre grandement aux multinationales occidentales. Des secteurs entiers et stratégiques de notre économie basculent sous le contrôle d’intérêts privés et de puissances étrangères. En 2018, le bilan de cette politique est jugé catastrophique par l’opinion publique et une partie de la classe politique :
Énergie : Les délestages restent le quotidien des Camerounais, malgré l’arrivée du fonds britannique Actis au capital d’Eneo en 2014.
Transports : La tragédie ferroviaire d’Éséka en 2016 brise le mythe d’une gestion privée infaillible.
Souveraineté : L’État se retrouve spectateur impuissant face aux décisions stratégiques prises depuis Paris ou Londres, au détriment du consommateur local.
- CHRONIQUE EXHAUSTIVE DE LA RECONQUÊTE (2018-2026) : LES CHIFFRES DE LA NATIONALISATION
Depuis 2018, l’État a déployé le carnet de chèques pour reprendre le contrôle de plusieurs fleurons industriels et financiers. Voici la radiographie complète de ces opérations [2019-2022] Camrail (30% des parts)
[Mars 2021] NFC Bank (>90%) & Union Bank of Cameroon (~54%) ───► 48 milliards FCFA
[Juillet 2025] Sodecoton (30% rachetés, 89% au total) ──────────► 46 milliards FCFA
[Février 2026] Eneo / Socadel (51% rachetés, 95% au total) ─────► 78 milliards FCFA
[Mai 2026] Société Générale / GBC (58,08% rachetés, 83,68% total) ► 129 milliards FCFA.
(Transport ferroviaire) Période : 2019-2022*
Volume des parts : L’État augmente sa participation pour atteindre 30 % du capital (alors contrôlé par Bolloré, puis MSC).
Montant : Intégré dans les conventions de restructuration globale de la concession.
Raison : Reprendre un droit de regard sur la sécurité et les investissements lourds après le drame d’Éséka
- NFC Bank et Union Bank of Cameroon (UBC) (Secteur bancaire)
Date : Mars 2021
Volume des parts : Plus de 90 % pour NFC Bank et environ 54 % pour UBC.
Montant : 48 milliards de francs CFA d’injection globale (29 milliards pour NFC et 19 milliards pour UBC).
Raison : Opération de sauvetage d’urgence. Les deux banques étaient au bord de la faillite sous la tutelle du gendarme bancaire (COBAC). Laisser couler ces institutions aurait provoqué une panique financière systémique.
- Sodecoton (Agriculture / Agro-industrie)
Date : Juillet 2025
Volume des parts : Rachat des 30 % de parts du partenaire français Geocoton. L’État passe de 59 % à 89 % du capital.
Montant : 46 milliards de francs CFA.
Raison : Sécuriser la filière cotonnière (« l’or blanc »), qui fait vivre plus de deux millions de personnes dans les trois régions septentrionales du pays, suite au désengagement définitif du partenaire français.
- Eneo, renommée Socadel (Énergie)
Date : Négociations bouclées fin 2025, paiement soldé en février 2026, et décret de nationalisation signé le 4 mai 2026.
Volume des parts : 51 % des parts rachetées au fonds d’investissement britannique Actis. L’État contrôle désormais 95 % du capital (les 5 % restants vont au personnel).
Montant : 78 milliards de francs CFA.
Raison : Crise de confiance majeure et rupture de dialogue. Actis voulait quitter le pays en raison des impayés chroniques de l’État (estimés à 186 milliards de FCFA). Pour éviter un arbitrage international et reprendre en main la distribution de l’électricité, l’État a racheté les parts d’Actis.
- Société Générale Cameroun, renommée GBC (Secteur bancaire)
Date : Finalisé le 12 mai 2026 après validation de la COBAC.
Volume des parts : 58,08 % des parts à racheter au groupe français Société Générale. La participation globale de l’État grimpe à 83,68 %.
Montant : 129 milliards de francs CFA TTC.
Raison : Retrait stratégique de la banque française d’Afrique. L’État a exercé son droit de préemption pour éviter qu’un repreneur jugé « non stratégique » ne déstabilise le deuxième établissement bancaire du pays.
- L’ONDE DE CHOC FINANCIÈRE : IMPACT BUDGÉTAIRE ET EXPLOSION DE LA DETTE
Cette boulimie de rachats n’est pas gratuite. Elle ébranle l’équilibre macroéconomique du Cameroun.
Un impact budgétaire immédiat et douloureux. Rien qu’entre 2025 et mai 2026, l’État doit décaisser plus de 253 milliards de francs CFA pour financer les transactions de la Sodecoton, d’Eneo et de la Société Générale. Cet argent provient en partie de l’émission de titres publics sur le marché financier régional (BVMAC). Conséquence directe : la trésorerie publique est extrêmement tendue. Le délai de paiement des fournisseurs locaux de l’État dépasse désormais les 200 jours, asphyxiant les PME locales au profit des nationalisations.
La dette publique sous haute tension
Au 31 mars 2026, la dette publique du Cameroun culmine à 15 416 milliards de francs CFA, soit environ 44,3 % du PIB. Si nous sommes en dessous du seuil de tolérance de la CEMAC (70 %), le vrai danger réside dans la dette cachée de ces entreprises nationalisées. En reprenant Eneo (Socadel), l’État hérite indirectement d’une ardoise commerciale colossale d’environ 800 milliards de francs CFA due aux fournisseurs d’énergie, constructeurs de barrages et transporteurs (KPDC, DPDC, Nachtigal, SONATREL…). Le ratio réel d’endettement public, si l’on intègre toutes les dettes des entreprises publiques, flirte désormais avec des niveaux jugés insoutenables.
- LES COULISSES DU PLAN DE L’ÉTAT : QUE VA-T-ON FAIRE DE CES ENTREPRISES ?
Le gouvernement camerounais s’en défend : il ne s’agit pas d’un retour au socialisme d’État, mais d’un portage financier temporaire, baptisé par les économistes « privatisation inversée ».
La stratégie de la revente en Bourse
La vision à moyen terme de Yaoundé est claire : l’État n’a pas vocation à gérer des banques ou des usines de coton à long terme. Pour la Sodecoton et la General Bank of Cameroon (GBC), le plan de sortie prévoit une restructuration, suivie d’une revente ou d’une introduction en Bourse à la BVMAC (Douala). L’État compte revendre jusqu’à 40 % de ses parts à des investisseurs privés camerounais et régionaux pour récupérer ses fonds et dynamiser le marché financier local. Quant aux dettes héritées, elles sont rééchelonnées sur le long terme grâce à des garanties souveraines, transformant la dette commerciale à court terme en dette publique à long terme.
Quel impact sur le quotidien du citoyen ?
À court terme, ne crions pas victoire. La nationalisation d’Eneo en Socadel ne fera pas disparaître les coupures de courant par magie. Le réseau de transport d’électricité nécessite un investissement lourd estimé à plus de 1 200 milliards de francs CFA que l’État devra lever. Pour le citoyen, le risque majeur est l’augmentation des tarifs de l’électricité voir des services bancaires, l’État devant rentabiliser ses investissements sous la pression de ses créanciers.
- LE VERDICT DU FMI : UNE GESTION SOUS HAUTE SURVEILLANCE
Le Fonds Monétaire International (FMI), qui maintient le Cameroun sous-programme d’assistance, ne cache pas son inquiétude. Le FMI classe toujours le pays dans la catégorie à « haut risque de surendettement ». Les recommandations fermes du FMI :
Transparence totale : Le FMI exige que les dettes d’Eneo (Socadel) et autres soient pleinement intégrées et consolidées dans les rapports trimestriels de la dette publique.
Fin des subventions à fonds perdu : Le gendarme financier international demande l’arrêt des subventions budgétaires massives visant à combler les déficits de gestion de ces entreprises.
Gouvernance stricte : Le FMI conditionne ses prochains décaissements à la nomination de managers indépendants et méritocratiques, loin des nominations politiques traditionnelles.
- RECOMMANDATIONS : COMMENT L’ÉTAT PEUT-IL SE PROTÉGER À L’AVENIR ?
Pour éviter que ces nationalisations ne se transforment en gouffres financiers et que le Cameroun ne revive le scénario noir des années 1990, une refonte stratégique est impérative. L’État doit appliquer trois mesures de sauvegarde :
- Créer un Fonds Souverain de Portage (FSP) : Le Cameroun ne doit plus puiser directement dans le budget de l’État pour racheter des entreprises. Il faut structurer un fonds d’investissement public capable de lever des capitaux privés et d’absorber ces chocs financiers sans asphyxier le Trésor public.
- Rénover le cadre juridique des Partenariats Public-Privé (PPP) : Les contrats signés au début des années 2000 étaient déséquilibrés. À l’avenir, tout contrat de concession (comme pour l’eau ou les transports) doit inclure des clauses de sortie progressives et négociées, ainsi que des audits techniques annuels obligatoires pour éviter la dégradation des infrastructures par le partenaire privé.
- Imposer des Contrats de Performance d’Acier : Finie l’époque où les directions des entreprises publiques servaient de rentes politiques. Chaque entreprise nouvellement rachetée doit être soumise à un contrat d’objectifs chiffrés avec obligation de résultats sous peine de révocation immédiate des dirigeants.
Le retour de l’État au cœur de l’économie camerounaise est un pari audacieux. S’il réussit, il jettera les bases d’un capitalisme national souverain. S’il échoue, il précipitera le pays vers une nouvelle crise de la dette que les générations futures mettront des décennies à payer. La balle est dans le camp des gestionnaires publics.
Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU
N.B : texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction







