Médias : « La collaboration vous permet de dominer des handicaps financiers »
Maxime Koami DOMEGNI, Responsable Afrique Francophone du Global Investigative Journalism Network (GIJN), fait partie du panel qui a animé l’atelier sur l’impact du journalisme collaboratif aux 2e Assises Internationales du journalisme de Tunis. Pour ce journaliste, les médias et journalistes en Afrique ont tout à gagner dans la collaboration.

Le journalisme collaboratif est davantage prôné dans les médias. A quoi correspond t-il et pourquoi est-il  nécessaire pour  le  journalisme d’investigation ?

On parle de journalisme collaboratif lorsque des journalistes de différents médias, pays et/ou continents se mettent ensemble pour travailler ensemble sur un projet éditorial. Cela est particulièrement développé ces dernières années dans le domaine des investigations. Si vous avez déjà entendu parler des massives révélations de journalistes ces dernières années au niveau international sous les noms de Panama Offshore Leaks, LuxLeaks, SwissLeaks, Panama Papers, Paradise Papers, Implant Files et FinCEN Files, Suisse Secret… alors tous ces projets ont été possibles grâce à du journalisme d’investigation collaboratif. Et cela s’oppose quelque part à la concurrence traditionnelle qui existe de fait entre entreprises et organisations de médias.

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 Quel est  l’intérêt  pour  un  journaliste de s’associer à d’autres ? 

Il y a beaucoup d’intérêt à s’associer à d’autres journalistes, particulièrement lorsque le projet que vous souhaiteriez développer est une enquête lourde ou sensible. Vous entendez souvent des responsables de rédactions se plaindre de manques de ressources financières, humaines et techniques pour mener des enquêtes ambitieuses. Justement, la collaboration vous permet de dominer des handicaps financiers. Vous savez, les milieux de crimes sont de plus en plus complexes avec des tentacules aux quatre coins de la terre, et représentent des dangers de plus en plus considérables. Dans des régions comme en Afrique francophone, il apparaît presque impossible pour la majorité des médias de pouvoir payer des voyages à leurs journalistes pour faire le tour du monde sur les traces d’un homme d’affaires ou d’un homme politique corrompu qui auraient dissimulé ses biens mal acquis loin de son pays. Face à ce défi, beaucoup de rédactions déposeraient les armes. Seulement, dans une démarche de collaboration avec des journalistes d’autres pays, on peut aisément recueillir des informations sans quitter sa rédaction, parfois sans dépenser un rond.

L’autre intérêt, non moins important, réside dans le fait que cela apporte plus de sécurité. Lorsqu’un individu sait que vous êtes seul.e à détenir une information compromettante sur lui, la tentation est forte de vous éliminer et tuer ainsi l’affaire. En revanche, lorsqu’ils se rendent compte que c’est plutôt un réseau de journalistes qui enquête sur eux, il devient compliqué pour eux de vous intimider, menacer, ou de tenter de vous éliminer.

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Un troisième intérêt réside dans l’impact. Lorsqu’un groupe de médias publie des enquêtes, que ce soit simultanément ou non, sur le même sujet ou la même base de données, cette enquête ou série d’enquêtes a de loin plus d’impact que si un seul l’avait fait. C’est ainsi que les Panama Papers, Pandora Papers et autres ont eu des impacts d’envergure planétaire, parce qu’ayant mobilisé des rédactions situées aux coins du monde.

Comment initier et réussir une enquête collaborative ? 

Je vante les mérites de la collaboration, mais cela ne devrait pas se faire à tout prix. Comme dans la vie normale, on choisit avec grand soin nos confidents parce qu’on partage avec eux, des informations intimes ou sensibles. En investigation, il s’agit d’informations ultrasensibles qui engagent la réputation, la carrière, la vie de différentes personnes (les personnes concernées, les sources, vous-mêmes, vos proches, etc.) et parfois peuvent engager la vie de toute une communauté ou provoquer des remous sociopolitiques. Évidemment qu’on ne peut pas se permettre de travailler sous ces genres d’informations, sans un minimum de confiance mutuelle. Il faut donc prendre le temps de bien connaître les autres journalistes/médias impliqués, demander des avis d’autres journalistes/organisations crédibles sur eux pour s’assurer que leur niveau de professionnalisme et de fiabilité vous satisfait. Ensuite, il faut définir tout de suite les règles de la collaboration et engager chaque partie à les respecter rigoureusement. Cela devrait inclure de rigoureuses règles de sécurité des communications. Certains décident par exemple de toujours travailler dans une base de données en ligne, sans télécharger les informations sur leurs machines, clé ou discs. D’autres choisissent de ne même pas parler du projet à d’autres membres de la rédaction ni à toute autre personne. Ensemble, les différentes parties définissent un calendrier commun, la période pour approfondir les enquêtes, pour contacter les personnes impliquées, pour solliciter un avocat ou juriste au besoin afin d’auditer l’enquête et vérifier les risques de diffamation et poursuite, pour publier/diffuser les résultats, etc.

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L’initiative d’une collaboration peut naître de plusieurs manières. Par exemple, un journaliste ou une rédaction reçoit des informations et choisit de mobiliser d’autres journalistes ou rédactions autour de l’enquête. Plusieurs rédactions peuvent aussi, sur la base d’un constat, émettre une hypothèse et décider de creuser ensemble.

Il est crucial que dans le cadre d’une collaboration toutes les parties respectent scrupuleusement les règles définies et aussi s’engagent à se soutenir mutuellement en cas de pressions extérieures.

Comment en faire une dynamique en Afrique ?

Les médias et journalistes en Afrique ont tout à gagner dans la collaboration, pour des raisons évoquées plus haut liées à l’indisponibilité des ressources, à l’aspect sécuritaire et à l’impact des enquêtes. Mon travail en tant que responsable Afrique francophone du réseau international du journalisme d’investigation (en anglais Global Investigative Journalisme Network-GIJN) consiste à mettre des journalistes de différents pays en contact. Alors que je couvre l’Afrique francophone, d’autres collègues de notre organisation couvrent les autres régions du monde. Si vous êtes un journaliste d’un pays africain et que souhaiteriez être mis en contact avec un journaliste de confiance ou un expert sur un sujet d’investigation précis d’un autre pays, que ce dernier soit en Afrique ou sur un autre contient, nous pouvons vous aider.

Par ailleurs, je voudrais souligner qu’il n’a jamais été favorable de mener des enquêtes que maintenant. Des techniques, des outils, des réseaux, des ressources qui n’existaient pas auparavant rendent relativement plus aisée l’investigation. Il suffit juste de s’y intéresser. À GIJN, nous relayons chaque jour des opportunités, des retours d’expériences, des tendances, des nouveaux outils, sur notre site Internet https://gijn.org/francais et sur Gijn Afrique via Facebook et Twitter. Vous découvrirez, dans une dizaine de langues y compris en français, des tonnes de ressources qui vont de comment trouver idées d’enquête ou des ressources pour les financer à comment promouvoir lesdites enquêtes, en passant par comment bien les rédiger/produire, comment créer un média d’investigation, ou comment vendre votre sujet à un média international, etc.

Propos recueillis par M.L.M à Tunis

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