PAD : « La gestion en régie (…) est à écarter parce que porteuse des germes d’inefficacité inhérente au secteur public »

Dr Ariel Ngnitedem Economiste et Enseignant- chercheur à l’Université de Yaoundé II, Pour une gestion durable et rentable du Port de Douala, l’idéal serait de s’en tenir exclusivement à la solution du marché qui consiste à retenir la meilleure offre possible en termes de rentabilité financière obtenue à l’issue d’une libre concurrence.

Au mois d’octobre dernier, le Président de la République a ordonné la suspension de l’attribution de la concession du terminal à containers du PAD à TIL, filiale du groupe italo-suisse Msc, confortant ainsi DIT dans sa gestion. Comment avez-vous apprécié ce nouveau revirement ?

Il me semble tout simplement que le Président de la République a voulu être légaliste. Etant donné qu’il y avait une procédure judiciaire pendantedevant une juridiction Camerounaise du fait qu’un candidat qui s’estimant lésé lors de la procédure d’attribution de la concession dudit terminal, a saisi le tribunal compétent en la matière. Il était de bon ton et tout à fait logique qu’on attente la décision du tribunal afin de continuer la procédure d’attribution de la concession dans le respect des droits de tous les candidats, tout en garantissant l’équité l’égalité de chances, seul gage d’une saine concurrence.

C’était d’autant plus important que le candidat en question, est celui-là même qui assure actuellement la gestion de ce terminal à containers. En se faisant,la démarchedu Président de la République s’inscrit dans la promotion de l’Etat de droit et de l’assainissement de l’environnement des affaires, toute chose primordiale dans l’attractivité de la destination Cameroun relativement aux investissements directs étrangers.

A votre avis, qu’est-ce qui a motivé cette décision, quand on sait que la gestion du groupe Bolloré ne fait pas l’unanimité ?

Nous avons à faire à une entreprisequi représente des intérêts économiques relativement importants pour son pays et derrière elle un homme d’affairesqui entretiennent des rapports et autres relations de proximité avec les dirigeants de son pays. Du coup, on ne peut s’empêcher de penser à l’action agissante de la diplomatie économique de ce pays. En effet, dans le cadre de la coopération entre Etats, il n’est pas rare de voir ceux-ci défendre les entreprises qui présentent des intérêts économiques importants pour eux.

Nous avons d’un côté, le Groupe Bolloré qui est une société française, avec une présence assez significative dans plusieurs pays africains d’expression française, qui pèse également d’un poids considérable dans l’économie française, et de l’autre le groupe Italo-suisse classé premier à l’issue du dépouillement des offres. Du coup, on peut à juste titre penser que l’Etat français, ou les pouvoirs publics français, dans le cadre de la diplomatie économique, a intervenu pour mettre la pression sur les pouvoirs publics Camerounais enfin d’influencer la procédure d’attribution à leur faveur. C’est en tout cas la lecture que je fais en tant qu’observateur averti des relations franco-Camerounaises à l’aune du timing de la décision du Président de la République prise au lendemain de la visite de Mr Le Drian, Ministre français des affaires étrangères.

Je suis conforté dans ce constat par la rencontre au Palais de l’Unité entre le Président de la République et l’Ambassadeur Suisse au Cameroun juste quelques jours après la visite du Ministre Le Drian. Cette rencontre qui intervientaprès la visite du chef de la diplomatie française et la décision du Président de la République qui semble avoir remis en selle le groupe Bolloré, sonne comme une contre-attaquede la diplomatie suisse pour protéger le groupe italo-suisse TIL arrivé en pole position dans laprocédure d’attribution du terminal contre la piètre septième etdernière position occupée par Bolloré Logistics.

En réalité, ceci aurait été un épi phénomène si ce n’était pas le groupe Bolloré. Tellement ce groupe polarise l’opinion Africaine de par son influence du reste, très importante en Afrique, et surtout de par ses pratiques d’affaires jugées sans scrupules et peu orthodoxes par plusieurs Africains.On peut citer à titre d’exemple le cas du Benin où les pouvoirs publics ont non seulement bouté ce Groupe hors du Port de Lomé mais aussi et surtout ont engagé une campagne médiatique devenue virale dans les réseaux sociaux pour qu’il soit chassé de tous les ports d’Afrique. En effet, le Groupe Bolloré est perçu par beaucoup d’Africains et plus particulier par la jeunesse Africaine comme un instrument de recolonisation ou alors de perpétuation de la colonisation française, du moins sur le plan économique. Son omniprésence en Afrique renforce l’idée selon laquelle l’indépendance acquise par les pays africains d’expression française à l’orée des années 60 n’était qu’un leurre, une indépendance factice. Le Groupe Bolloré est avec le franc CFA l’une des choses qui alimentent le plus le sentiment anti-français devenu très prégnant dans la société africaine ces dernières années.

D’un côté, on avait un groupe Italo-suisse et de l’autre, un groupe français. Faut-il penser que les enjeux de ce revirement sont beaucoup plus diplomatiques qu’économiques ?

Comme indiqué plus haut,il y a là une coïncidence très intéressante à observer. A savoir, que cette affaire se déclenche au lendemain de la visite du Ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, au Cameroun, arrivé à Yaoundé dans un contexte particulièrement remarquable. Et pour cause ! En effet,le chef de la diplomatie française arrive au Cameroun, le jour même où se tient en Saint Petersburg le tout premiersommet Russie-Afrique, ou le Président Paul Biya est attendu à plus d’un titre. En plus d’être le président du pays le plus important du golfe de guinée au plan économique, il est président en exercice de la CEMAC, il est en charge du processus de rationalisation entre la CEMAC et la CEEAC, un espace économique de plus de 150 millions de consommateurs avec un sous-sol qui contient au moins le tiers des matières premières de l’Afrique. C’est dire que la France a voulu marquer le coup et envoyer un message fort à la Russie de Poutine ainsi qu’aux Suisses et Italiens dont le Groupe TIL était en pole position pour gagner ce marché oh combien juteux.

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Lorsqu’au lendemain de la visite du ministre Le Drian le Président BIYA prend la décision de suspendre la procédure d’attribution de la concession du terminal, il ne fait aucun doute dans l’esprit des Suisses que les deux événements sont liés. C’est probablement la raison pour laquelle juste quelques jours après, on voit l’Ambassadeur deSuisse au Cameroun à la Présidence de la République. En tout cas c’est l’avis des observateurs avertis qui ont vu en cette coïncidence, un lien étroit entre la visite du Ministre français des Affaires étrangères, la décision du Président et la visite du diplomate suisse à la Présidence.

In fine, au regard de ce ballet diplomatique au sommet de l’Etat Camerounais sous forme d’attaques et de contrattaques entre français et Suisses, il va sans dire que la gestion du terminal à containers du port de Douala charrie des intérêts économiques considérables.

Quelle appréciation faites-vous de la gestion du groupe français depuis son arrivée au PAD ?

Aux termes des résultats de l’appel d’offres initié par le PAD dans le cadre de procédure d’attribution de la concession du terminal à containers le GroupeBolloré a été classé septième alors que TIL occupait la première place. Evidemment ce n’était pas la gestion du groupe français depuis son arrivée au PAD qui était en examen mais son offre technique et financière au regard des prescriptions et critères édictés dans le dossier d’appel d’offre (DAO). Autant ce classement ne peut permettre d’évaluer la gestion du groupe Bolloré autant il ne nous renseigne pas sur la gestion du groupe italo-suisse TIL. 

Par contre on peut dire sans risque de se tromper que l’offre de TIL a non seulement été de loin meilleure que l’offre de Bolloré, mais aussi et surtout qu’elle était meilleure que ce que le groupe Bolloré verse annuellement au PAD en guise de la contrepartie de sa gestion de ce terminal. Selon certaines indiscrétions glanées à bonne source le groupe TIL aurait proposé dans son offre de payer annuellement au port de Douala en contrepartie de la gestion du terminal à containers une rondelette somme de 23 milliards de francs CFA contre une minable somme de 800 millions de francs CFA que le groupe Bolloré paye au PAD pendant son bail. Sur la base de cetteinformation, il est évident que la procédure suscitée était objective et ses résultats pertinents au regard de la préservation des intérêts du Cameroun et du peuple Camerounais. Sur cette base, on comprend pourquoi les pratiques d’affaires du groupe Bolloré sont régulièrement décriées.

Etant donné que la qualité de la gestion des entreprises est appréciée à l’aune de la valeur qu’elles créent pour leurs propriétaires, la qualité du concessionnaire du terminal à containers du PAD doit être évaluée au regard de ce que ce dernière paye au PAD en contrepartie de la concession. Si cette information est avérée il va de soi que la qualité de la gestion du groupe Bolloré est des plus piètres au regard de ce que le groupe italo-suisse se proposerait d’offrir à l’Etat du Cameroun unique propriétaire de ce terminal.

Au tribunal, la chambre administrative de la Cour suprême du Cameroun a tranché en faveur du groupe français, en demandant la suspension du processus de recrutement d’un nouvel opérateur devant exploiter le terminal à conteneurs à Bonabéri.  Peut-on croire à une continuité de la décision présidentielle ?

Il me semble que la décision de la chambre administrative sans être la continuité de la décision présidentielle s’inscrit dans la mêmelogique que cette dernière. En effet, la décision de la chambre à voulu préserver le droità la justice d’un candidat à une procédure d’attribution d’un marché. Il était question d’attendre que la juridiction saisie par le groupe français juge les faits et rende sa décision au regard du droit positif Camerounais en la matière. En le faisant la chambre a voulu préserver l’état de droit au Cameroun garanti par le pouvoir judiciaire dont il constituel’une des pièces maîtresses.

Cependant, à l’issue du conseil d’administration tenue le 31 décembre dernier, le PAD a créé une régie(Régie du terminal à conteneurs) pour gérer, dès le 1er janvier 2020 et pendant un an, ledit terminal en lieu et place de Bolloré dont la concession expire cette fin d’année. Que pensez-vous de cette décision saluée par bon nombre de personne ? Le PAD sera-t-elle à la hauteur du défi ?

Je me joins à ceux et celles qui ont salués cette décision. J’applaudis cette décision de deux mains d’autant plus qu’elle me semble très importante à plus d’un titre. Au plan symbolique c’est une décision patriotique ne serait-ce que sur la forme. C’est aussi une décision courageuse. J’en appelle au courage des pouvoirs publics qui se doivent d’entériner cette décision dans l’intérêt du Cameroun. Sur le fond, à travers cette décision les dirigeants du PAD s’engagent à relever plusieurs défis. Il s’agit pour eux de montrer aux pouvoirs publics Camerounais qu’ils sont capables de gérer le terminal à containers du PAD et que ceux-ci devraient par conséquent leur faire confiance. Mais là n’est pas le défi le plus difficile à relever. Le véritable défi que les dirigeants du PAD devront relever est celui de montrer concrètement qu’ils sont à mesure de gérer ce terminal beaucoup mieux que le groupe Bolloré et au moins autant que le groupe TIL. Il s’agira de faire rentrer dans les caisses de l’Etat au moins 23 milliards de francs CFA au cours de l’année 2020, tel que le propose l’offre de TIL. C’est à cette performance financière que les dirigeants du PAD se sont engagés devant l’Etat et le peuple Camerounais en prenant la décision de faire gérer en régie le terminal à container du port de Douala. Ils seront évalués à l’aune de cette performance en fin décembre 2020. Ce sera aussi l’occasion d’évaluer cette décision. Les dirigeants du PAD ont désormais ledos au mur et les Camerounais les observent.

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Avant cette décision, on était habitué avec une structure étrangère, faut-ilcroire que les opérateurs économiques locaux ne sont pas capables de jouer le même rôle ?

Pas du tout. Gérer un terminal à containers, n’est pas aussi compliqué que ça. Il s’agit pour l’essentiel de charger et de décharger les containers.  Il existe de toute évidence des opérateurs locaux capables de gérer le terminal à containers du PAD. L’avantage de confier la gestion de cette plateforme à une entreprise ou un groupe d’entreprises camerounaises, se trouve dans la limitation des sorties des devises et la création d’emplois. En plus cela permettra de développer une expertise locale et développer les capacités locales en la matière qui pourra ensuite s’exporter dans la sous-région CEMAC et la région Afrique Centrale et pourquoi pas sur tout le continent dans le cadre de la ZLECAf.

Qu’est-ce explique souvent cette préférence pour des structures étrangères, qu’on observe également dans d’autres secteurs d’activité ?

On est là en plein dans la guerre économique et la géopolitique, la géostratégie mêlée aux affaires. On se trouve là dans le champ d’action des multinationales, ces entreprises qui ne connaissent niles frontières géographiques ni la souveraineté des Etats et dont la zone d’influence est constituée de toute la planète terre et même au-delà. Par conséquent celles-ci mettent en œuvre des stratégies pour gagner ce genre de marché et se faire de l’argent à tout prix et quelque fois à tous les prix. Dans ces conditions, les dirigeants de nos petits pays se trouvent sous le coup des convoitises et autres pressions de toute sorte de la part des dirigeants des pays à la solde de ces multinationales plus puissantes les uns que les autres. Ils ne sont pas assez courageux pour résister à ces pressions doublées des menaces et même des mises en demeure à peine voilées. En définitive, il me sembleque c’est plutôt un manque de courage politique de la part de nos dirigeants, que leurs préférences aux structures étrangères au détriment des opérateurs locaux. Les Chefs d’Etat africains n’ont pas assez de courage, encore moins le soutien de leur peuple, pour tenir tête aux puissances étrangères. N’a-t-on pas vu des Chefs d’Etat être débarqués par la France pour ne citer que ce cas pour avoir refusé d’attribuer des contrats aux multinationales françaises ? 

En tout état de cause, au regard de l’état dans lequel se trouvent les économies africaines, il me semble qu’il est plus que jamais temps que nos dirigeants prennent leur courage à deux mains, et attribuent ce genre de marchés sur la base des intérêts bien compris de leurs pays. Ils devront en cela, être soutenus par leurs populations ainsi que toutes les forces politiques de leurs pays. Les enjeux relèvent de la géopolitique et ont un caractère géostratégique. Ils sont par voie de conséquence au-dessus d’un seul individu fut ils président d’un pays africain.Le principal enjeu pour les grandes puissances et la perpétuation de la domination économique de l’Afrique. La France par exemple tient à garder toutes ses colonies sous son giron, question de garder les parts de marché substantiels pour développer l’économie française d’une part et constituer des situations de rente pour les dirigeants français d’autre part.

Qu’est-ce qu’il faut à votre avis, pour une gestion durable et rentable du PAD ?

Pour une gestion durable et rentable du PAD l’idéal serait de s’en tenir exclusivement à la solution du marché qui consiste à retenir la meilleure offre possible en termes de rentabilité financière obtenue à l’issue d’une libre concurrence guidée uniquement par la main invisible d’Adam Smith et sans intervention étatique de quelque nature que ce soit. Dans ces conditions la gestion en régie tel que décidée par les dirigeants du PAD est à écarter parce que porteuse des germes d’inefficacité inhérente au secteur public, dont elle en est l’émanation et en constitue un démembrement.Il en est de même du groupe Bolloré qui est loin de figurer parmi les prétendants à cause de ses accointances avec l’Etat français et sa propension à compter sur l’intervention de l’Etat Camerounais ;ce qui est de nature à introduiredes distorsions propres à toute intervention étatique dans le marché. Il n’est pas non plus question de penser aux entreprises Camerounaisesà cause de la faiblesse des capacités financières dont elles se rendent souvent coupables à l’épreuve de l’expérience.  Une fusion entre une société Camerounaise jouissant de capacités humaines et techniques avérées et d’une société étrangère ayant une surface financière conséquente et des expériences avérées de gestion réussies en la matière peut produire une solution qui en alliant nationalisme et efficacité pourrait garantir une gestion durable et rentable du terminal à containers en particulier et du PAD en général.

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