Publicité : Les influenceurs web, une menace pour la presse classique.

S’appuyer désormais sur des influenceurs pour aguicher leurs cibles, telles semble être la stratégie de positionnement digital des grandes entreprises. Une offensive marketing que ne voient pas d’un bon œil, les médias classiques dont plusieurs contrats de publicité leur filent désormais entre les doigts.

Parti des kermesses, des podiums tels que ceux de Délire et de Challenge Vacances, Hubert Martial Tagne Tagne, connu sous le nom de Moustik le Karismatik, figure désormais parmi les influenceurs (personne très suivie sur les réseaux sociaux) les plus courus au Cameroun. Notamment avec plus de 710 000 abonnés sur Facebook. Ce comédien qui découvre cette plateforme en 2008 à l’époque des cybercafés, a décidé de créer son compte pour publier ses textes et sketchs. « C’est parti de là que je découvre YouTube. Je commence alors à poster des vidéos que je partage sur ma page Facebook. Et puis de fil à aiguille, cela a créé la communauté d’aujourd’hui », raconte-t-il.

Cette passion de l’art dramatique a en effet permis à Moustik le Karismatik de signer son premier contrat. C’était en 2014, avec la marque Tchakap pour qui, il a été brand ambassadeur. « Mon contrat avec Tchakap était de 8 millions F CFa l’année. La prime de signature était de 2 millions F Cfa », dévoile-t-il. Le comédien affirme néanmoins que les barèmes de paiement varient selon les avoirs de l’entreprise, mais aussi selon la renommée de l’influenceur web, car pour lui, « un artiste c’est comme une boutique. Elle a plusieurs étagères, maintenant en fonction de l’engouement et de la sollicitation que tu as, on te prend une étagère qui est en première ligne », explique-t-il. Un point de vue qui aurait pu être affirmé ou infirmé par ses confrères. Seulement, de ceux contactés, notamment Muriel Blanche (964 804 abonnés Facebook) et Marcelle Kuetche (701 000 abonnés de la même plateforme numérique Ndlr), aucune ne s’est rendue disponible pour répondre à Data Cameroon. Certainement très occupées à signer de nouveaux contrats…

La presse menacée

Un « luxe » de plus en plus rare chez certains médias classiques. D’ailleurs, Michel Ferdinand, journaliste et chef desk Littoral et Sud-Ouest du quotidien Mutations relève que la presse papier perd progressivement de sa notoriété, au détriment d’internet, avec « un écroulement de tous les revenus publicitaires ». Même s’il ne dispose pas de données de cette décadence au Cameroun, le journaliste s’appuie sur une étude réalisée aux Etats-Unis. « Les ressources financières de la presse écrite américaine ont chuté de deux tiers entre la fin des années 1990 (60 milliards de dollars) et 2011 (20 milliards de dollars) au profit d’internet. Une étude du Pew Research Center’s Project for Excellence in Journalism auprès de 121 journaux américains montre qu’en moyenne, pour chaque nouveau dollar de revenu publicitaire engrangé par les journaux sur Internet, ceux-ci perdent sept dollars de revenu publicitaire dans leur édition papier. Conséquence directe de la concurrence rencontrée sur le marché publicitaire, les entreprises de presse ont modifié la manière de percevoir la production de l’information et sa valeur », soutient-t-il de cette situation qui ne saurait être contraire au Cameroun dont les tendances indiquent cette voie.

A ce sujet, Marion Obam, Directrice générale de Well’Done Sa, une agence de conseil spécialisée dans les médias, explique que la communication est en perpétuelle évolution. D’où le changement important observé dans la répartition du budget sur les messages portés par la presse traditionnelle. « Aujourd’hui, toutes les entreprises communiquent sur le digital avec comme leviers des influenceurs. Certains sont payés sur l’année avec contrat, et d’autres le sont en fonction de leur affinité et des actions ponctuelles à mener », explique-t-elle. D’autant plus que les stratégies marketings ont été réorientées durant la pandémie actuelle, avec un accent un peu plus poussé sur le digital.

Dans cette logique, Nestlé Cameroun affirme que le choix de se tourner vers les influenceurs web s’explique par le fait de savoir s’adapter, afin de rester pertinent. Selon cette multinationale, le recours aux blogueurs et influenceurs offre de nombreux avantages, dont une meilleure crédibilité. « Le message porté par un blogueur ou un influenceur web semble plus crédible auprès des consommateurs que celui porté directement par l’entreprise elle-même », croit savoir Rostand Banzeu, responsable de communication à Nestlé Cameroun. Il ajoute qu’en plus de cette crédibilité, les influenceurs web apportent plus d’interactivité, grâce aux plateformes de communication digitale que sont les blogs et les réseaux sociaux. Des espaces qui permettent de créer une interaction entre le porteur et le destinataire du message. D’où la possibilité pour le consommateur, de se faire écouter par l’entreprise communicante.

Sauf que, malgré ces multiples avantages, Henri Lotin, spécialiste du marketing digital, ne recommande pas les influenceurs web, car pour lui, c’est du gaspillage et une grande arnaque. « Les gars sont connus, ont une certaine notoriété, mais, n’ont aucune influence sur les publics cible des différents annonceurs. Parce que ce n’est pas évident d’établir la corrélation entre le post d’un pseudo influenceur, et l’augmentation des ventes », explique-t-il.  Et d’ajouter : « Tu vas demander à tous ces annonceurs qui utilisent ces influenceurs, quel est l’augmentation de leur part du marché ou de leur chiffre d’affaires par rapport à l’utilisation de l’influenceur, ils ne pourront pas te le dire. Pour l’instant, c’est une perte de temps, parce que les gens ne savent même pas comment s’en servir ».

Un gaspillage peut-être, qui pour autant, ne décourage pas ces nombreuses entreprises qui ont opté pour les influenceurs web pour mieux porter leur marque, ou encore le produit qu’ils veulent mettre en avant. Le cas de MTN Cameroun qui n’a malheureusement pas souhaité s’exprimer dans le cadre de ce reportage pour éviter tout conflit avec la presse.

La radio épargnée

Si la presse écrite subit de plein fouet cette concurrence, la situation est plutôt stable dans les médias audiovisuels,  le cas de Radio Balafon.  Son service commercial témoigne que son chiffre d’affaires, qui n’a pas été communiqué, croît au fil des années. « Ce n’est pas tout le monde qui souhaite solliciter les influenceurs web », souligne-t-il. Un constat que relève également Well’Done Sa, qui cite les grandes entreprises brassicoles, agro-alimentaires, et de téléphonie mobile comme celles qui sollicitent le plus les médias classiques. « Il faut relever que le média traditionnel qui souffre le plus c’est la presse écrite dont les budgets ont été diminués de 50%. Cependant, les budgets des télévisions et radios qui ont un pendant web se sont stabilisés », déclare Marion Obam.

Michèle EBONGUE

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