[Série] Education : le lustre perdu de l’enseignant
Une manifestations des enseignants au Cameroun[529]

Au fil des années au Cameroun, l’enseignant a progressivement perdu sa place de détenteur exclusif du savoir.

Dans le contexte camerounais, tenir la craie n’est plus si noble, même aux yeux de celui qui en a fait sa profession. Les censeurs et les surveillants généraux sont accusés de se sentir supérieurs à leurs collègues restés dans les salles de classe. Même au ministère des Enseignements secondaires, leur maison commune, les enseignants manquent de chaises pour s’asseoir lorsqu’ils arrivent comme usagers. Parfois, ils doivent attendre debout durant des heures dans les couloirs. S’échapper de cette condition ; voilà qui devient un projet. Une course aux nominations est engagée ; et plusieurs sont laissés sur le carreau. Le profil de carrière n’est plus respecté. Des jeunes sont promus alors que certains anciens attendent jusqu’à la retraite. Il n’est pas exclu que beaucoup de ces hommes et femmes promènent une mine terne, triste et pitoyable en salle de classe et dans la société.

Cette société en question, prend-elle l’enseignant pour ce qu’il est devenu ou alors contribue-t-elle à le dévaloriser davantage ? Les deux voies sont empruntées selon l’explication du Dr Moïse Tameken Ngoutsop qui affirme : « Le mépris naît chez l’élève quand celui-ci se rend compte qu’il vit mieux que son enseignant, que celui-ci est financièrement vulnérable. Par ailleurs, notre société est ouverte et importe de nouveaux modèles qui confèrent une certaine suprématie à la femme et à l’enfant. Conséquence, l’élève peut se permettre de tenir tête à l’enseignant, de le violenter et même de le tuer. »

Le spécialiste des sciences sociales pense aussi que l’enseignant perd progressivement sa place de détenteur exclusif du savoir ; il n’est plus indispensable comme auparavant. Du primaire au supérieur en passant par le secondaire, l’apprenant a accès à d’autres moyens de socialisation et d’apprentissage, notamment Internet et la télévision. Dans une société de plus en plus ouverte, la responsabilité de la famille est engagée. Deux phénomènes contradictoires sont observés par le sociologue. D’une part, les parents sont devenus surprotecteurs, allant jusqu’à agresser physiquement l’enseignant qui aurait puni leur progéniture.

Cette tendance est renforcée par les textes sur l’enseignement qui, selon plusieurs pédagogues, valorisent à l’excès les apprenants. En effet, la loi du 4 avril 1998 portant orientation de l’éducation au Cameroun stipule en son article 35 : « l’intégrité physique et morale de l’élève est garantie dans le système éducatif. Sont de ce fait proscrits les sévices corporels et toutes autres formes de violences. » D’autre part, les familles abandonnent l’éducation des enfants à l’école et ne se soucient plus de leur apprendre le respect et la politesse.

« Dans une société comme la nôtre, je suis à la fois admiré et négligé, craint et méprisé, détesté et aimé », lâche un professeur. Il dit avoir volé au secours d’une consœur dont la tenue était moquée par un taximan. Tout comme il rappelle le geste de ce parent dont la fille, élève au Collège bilingue Marie Albert Prestige à Awae à Yaoundé, a été reçue au baccalauréat en 2019. Ce père a offert une réception à l’honneur des enseignants de son enfant. Chacun d’eux est reparti avec un cadeau symbolique.

Il existe bien des façons de valoriser les hommes et les femmes qui acceptent encore de tenir la craie dans les salles de classe, faisant face à l’adversité dans les villes ou dans les villages les plus enclavés. Le ministère des Enseignements secondaires s’est engagé dans cette voie. Des palmes académiques sont décernées aux enseignants qui tiennent la craie depuis au moins 15 ans. Il ne s’agit que d’une distinction honorifique sans incidence matérielle. Par contre, des primes d’excellence sont données aux enseignants et élèves qui se distinguent sur le territoire national.

La nouvelle école
Malgré cet encouragement de la tutelle, les enseignants ont déploré la sortie de la ministre Pauline Nalova Lyonga au lendemain de l’assassinat du professeur de mathématiques Boris Kevin Njomi Tchakounté. « Dans son communiqué, elle a déclaré que notre jeune collègue n’était pas à son poste d’affectation au lycée classique de Nkolbisson. Pourtant nul n’ignore la débrouillardise à laquelle sont soumis les enseignants en cours d’intégration qui sont sans salaire », s’indigne Jacques Bessala. Il y a de quoi indigner les enseignants, surtout qu’au Minesec, la cellule de la communication explique que l’amélioration de la condition des enseignants est une question structurelle qui dépasse le cadre des compétences d’une seule administration.

Les syndicats sont engagés dans un bras de fer avec le gouvernement. Les forces du maintien de l’ordre ont empêché la procession organisée le 30 janvier 2020, jour de la mise en bière de Boris Kevin Njomi Tchakounté. Plusieurs enseignants ont été arrêtés, molestés puis relâchés. Après la répression, les pourparlers ont toutefois commencé dans les services du Premier ministre avec le Collectif des enseignants indignés du Cameroun. « Nous avons été reçu par le ministre secrétaire général des services du Premier ministre. Il nous a demandé de patienter jusqu’à la fin du processus électoral des législatives et municipales du 9 février. Nous sommes encore dans l’attente », indique Jacques Bessala, le président du Collectif.

Trois revendications principales sont sur la table du gouvernement. D’abord la sécurisation de l’école et la discipline des élèves. Ensuite, la modification et l’application immédiate du statut particulier de l’enseignant. Sont principalement visés l’article 61 sur les primes et l’article 71 sur le respect du profil de carrière. Enfin la tenue d’un forum national de l’éducation. Au cours de ces assises, l’école devra être repensée. Il faudra réunir autour de la table les mouvements syndicaux et les membres du gouvernement impliqués dans la gestion des carrières des enseignants, de la maternelle au supérieur.

Assongmo Necdem

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