Littérature : « Si Mossane réveille une seule conscience, je n’aurai pas écrit pour rien. »

Paul Sédar Ndiaye, cadre à la Sonatel, enseignant et par ailleurs auteur de 3 ouvrages revient sur son dernier ouvrage. Celui-ci est un cri de cœur qui expose l’histoire de  Mossane qui promue à un bel avenir, a été violée et chassée par sa communauté au Sénégal.

Le 18 février 2026, vous avez publié chez Le Lys Bleu Éditions un roman intitulé « Les larmes de Mossane ». Pourriez-vous nous parler de l’inspiration derrière cette œuvre et des réalités que vous souhaitez mettre en lumière à travers ce roman ?

Je préside une association d’entraide. À ce titre, j’entends et je vis beaucoup de drames. Celui de Mossane en fait partie : une jeune fille bien réelle, première de classe, promise à tout. Elle a été violée. Sa communauté, au lieu de la défendre, l’a chassée comme si la faute lui revenait. Elle a quitté son village pour se fondre dans l’anonymat de Dakar. Cette histoire m’a poursuivi des mois, jusqu’à devenir une obsession : combien de Mossane vivent parmi nous, le dos courbé sous un fardeau que personne ne veut voir ? J’ai écrit pour briser ce silence, ce silence presque organisé qui protège l’agresseur et réduit la victime au mutisme. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, 68 % de Sénégalaises ayant subi des violences n’en ont jamais parlé à quiconque. 68% qui se taisent. Mais Mossane porte une seconde plaie de notre jeunesse, celle de l’exil. La sécheresse vide les campagnes, les villes trahissent leurs promesses, et la mer finit par ressembler à une issue. Violence faite aux filles, départ vers l’inconnu : c’est la même dépossession qui frappe deux fois. Rien de tout cela n’est inventé. Ce sont nos morts, et ce sont nos silences.

Le titre évoque la souffrance et la douleur. Quelles émotions souhaitez-vous transmettre au lecteur à travers cette image ?

On me dit parfois que ce titre est triste. Il n’est pas triste, il est en colère. Les larmes de Mossane ne sont pas faites que de douleur : c’est de l’eau salée où surnage de la rage. Elle pleure, mais elle ne plie pas. Elle se relève, elle marche, elle va chercher sa dignité dans les ruelles de la ville. J’en avais assez d’une littérature qui ne raconte nos drames que comme des défaites. Je voulais une héroïne qui survive. Si ces larmes mettent mal à l’aise, tant mieux : c’est qu’elles vous regardent.

 Votre roman aborde des thématiques telles que le chômage, le changement climatique et la violence. Selon vous, quelles sont les causes profondes de ces problématiques au Sénégal ou en Afrique d’une manière générale ?

Presque tout commence par ce qu’on prend pour un simple malheur. Dans le roman, il a le visage d’une pluie qui ne vient pas. Le mil ne lève plus, le bétail maigrit, et un matin, un garçon plie trois chemises dans un sac pour descendre à Dakar, à Bamako, à Bangui, à Douala, convaincu que la ville le sauvera. La ville ne l’attendait pas : au Sénégal, près de quatre jeunes sur dix se déclarent sans emploi et en quête d’un travail, selon Afrobarometer. Or, quand on retire à un homme le droit de nourrir sa famille, on lui inflige une humiliation lente. Cette humiliation finit presque toujours par retomber sur quelqu’un de plus faible que lui : sa femme, sa sœur ou sa fille. Le chômage, le climat, les violences, on les range dans des tiroirs séparés. C’est pourtant le même fil qui se déroule, et, au bout de ce fil, il n’y a pas une malédiction, mais des choix que des hommes ont faits et que d’autres pourraient défaire. Nous vendons notre arachide, notre or et notre poisson à l’état brut, puis nous les rachetons transformés, en huile, en bijoux, en conserves, trois fois leur prix : faute d’usines et de courage politique, nous exportons d’abord nos propres emplois. Nous laissons encore le paysan affronter seul un ciel devenu fou, sans barrage, sans irrigation, sans semence capable de tenir la sécheresse, comme si la pluie demeurait une promesse fiable. Et nous avons enseigné aux familles à redouter le qu’en-dira-t-on plus que le crime : quand la justice détourne le regard, le silence tient lieu d’acquittement, et c’est la victime, jamais l’agresseur, que l’on chasse du village. Voilà les racines. Le chômage, les pirogues, les larmes de Mossane, tout cela n’est que la moisson de nos renoncements.

En donnant une voix à des jeunes souvent invisibilisés par les statistiques, quel message souhaitez-vous transmettre aux autorités et à la société en général ?

Un chiffre ne saigne pas. C’est pour cela qu’on aime tant les statistiques : elles permettent de gouverner sans rien ressentir. Aux dirigeants, je demande de regarder les visages que cachent les bilans. Quand six jeunes Sénégalais sur 10 songent à partir, selon Afrobarometer, ce n’est pas une vague migratoire, c’est un vote de défiance. À la société, je rappelle qu’en se taisant, elle choisit le camp de l’agresseur. Salir une victime pour préserver une réputation, cela revient à cosigner le crime. Mais je refuse de réduire ces jeunes à leurs blessures. Ils ont une endurance qui force le respect, ils tiennent debout où beaucoup s’effondreraient. Donnez-leur une chance honnête, et ils porteront ce continent plus loin que nous ne l’avons fait. Les rendre visibles, ce serait avouer notre échec et reconnaître, enfin, ce que nous leur devons.

 Les personnages de Moussa et Mossane représentent-ils des figures symboliques de la jeunesse sénégalaise confrontée à des défis spécifiques ? Comment avez-vous construit leurs destins croisés ?

Moussa et Mossane ne sont pas des symboles que j’aurais plaqués sur une thèse. Ce sont d’abord deux gamins que la vie à coincés. Moussa vient d’une région qui meurt de soif. Pour lui, la pirogue n’a rien d’une aventure : c’est la moins mauvaise des morts disponibles. Mossane, elle, avait l’intelligence pour s’élever, mais on a fait d’elle une paria pour un crime qu’elle a subi. C’est la double peine des femmes, frappées une première fois par la violence, une seconde par le rejet de ceux qui devaient les protéger. Je les ai fait se rencontrer dans les marges de Dakar, là où échouent les naufragés du système. Quand on a tout perdu, les apparences ne servent plus, et deux solitudes finissent par se reconnaître. Leur amitié devient un acte de résistance. Je voulais montrer que, même au fond du trou, notre jeunesse continue de fabriquer du lien et du sens.

La traversée en pirogue vers l’Espagne est un symbole puissant dans votre récit. Que représente cette migration dans le contexte actuel pour la jeunesse africaine ?

Une pirogue de pêche, c’est normalement fait pour rapporter du poisson. On la charge aujourd’hui de centaines de vies qui jouent leur dernier souffle contre l’océan. En 2024, la route de l’Atlantique vers les Canaries est devenue la plus meurtrière au monde, avec près de 10 000 morts et disparus, selon l’ONG Caminando Fronteras. Ces jeunes connaissent le danger. S’ils choisissent quand même la mer, c’est que la terre ferme ne leur laisse plus rien à perdre. Cette traversée est un acte d’accusation contre nos États, incapables d’offrir un avenir à leurs propres enfants. Elle accuse aussi un monde qui verrouille ses frontières d’une main et puise nos richesses de l’autre. Et pourtant, regardez ce qui vit encore dans cette barque : cet appétit d’exister intact. On ne monte pas là-dedans pour mourir, on y monte pour vivre enfin. Chaque embarcation qui s’éloigne emporte une part de ce que nous serions devenus. Nous la regardons disparaître sans bouger. Cela devrait nous empêcher de dormir.

Quels sont vos espoirs pour l’avenir de la jeunesse sénégalaise ou africaine, et quels changements espérez-vous voir suite à la prise de conscience collective que vous appelez dans votre roman ?

Le pessimisme est un luxe que l’Afrique n’a pas les moyens de s’offrir. Le mien n’a rien de naïf : il s’appuie sur ce que je vois partout, une jeunesse inventive, débrouillarde, qui n’attend plus qu’on pense à sa place. De la prise de conscience que ce livre appelle, j’attends des actes plutôt que des discours. Que stigmatiser une victime de viol devienne intolérable, et que la honte change enfin de camp pour aller loger chez l’agresseur. Que nos dirigeants quittent la photo de groupe des sommets climatiques pour repenser une agriculture capable de retenir nos jeunes sur leur terre. Il suffirait de comprendre une chose : la jeunesse n’est pas une bombe à désamorcer, c’est le moteur qui peut faire décoller ce continent. L’Afrique n’attend pas qu’on la sauve du dehors. Elle attend qu’on cesse de sacrifier ses enfants. Si Mossane réveille une seule conscience, je n’aurai pas écrit pour rien.

Propos recueillis par Hyacinthe Teintangue

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