Cameroun : Interdite par la loi, l’importation des réfrigérateurs prospère malgré les risques environnementaux

Pour protéger la santé et l’environnement, le Cameroun a ratifié plusieurs conventions internationales visant à interdire l’importation de certains appareils de réfrigération. Cependant, ni les douanes, ni les services environnementaux aux frontières n’empêchent leur entrée, et l’administration centrale ne fait guère d’efforts pour limiter l’introduction des réfrigérateurs dangereux une fois qu’ils sont mis en service.

Il est un peu plus de 11 heures ce mercredi 25 août 2021 au péage d’Edéa, sur la route nationale n°3 reliant Douala à Yaoundé, l’une des routes les plus fréquentées du pays et un corridor vers certains pays de la sous-région. Le commerce bat son plein.  Les commerçants se précipitent vers les frigos et congélateurs dangereusement délabrés. Ils en sortent des boissons fraîches pour les offrir aux voyageurs de passage. Ces congélateurs sont imposants et dépourvus des moteurs et autres appareils électroniques que l’on trouve habituellement dans un réfrigérateur en état de marche. Cependant, ils gardent les boissons au frais avec des glaçons, comme dans un réfrigérateur normal. “Cela nous aide beaucoup, car avec la chaleur, les clients demandent des boissons fraîches“, explique Pascal. Agé de 22 ans, le jeune homme vend des boissons depuis qu’il a 17 ans, pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa femme.

Comme lui, la dizaine de commerçants que nous avons rencontré dans cette localité s’approvisionnent en coques de réfrigérateurs et congélateurs auprès de plusieurs sources. Notamment auprès des ferrailleurs, des vendeurs des réfrigérateurs d’occasion et des vendeurs d’appareils électroniques usés. “Les prix varient selon l’état et la taille des réfrigérateurs et congélateurs, et peuvent aller de 2 500 à 10 000 F CFA“, explique Adèle, qui emprunte cette voie depuis 10 ans. Mais en fait, cette situation n’est que la fin d’une longue chaîne d’utilisation de réfrigérateurs et de congélateurs en provenance des pays occidentaux, parfois au mépris des normes environnementales et des réglementations régissant l’importation de ces appareils au Cameroun.

En effet, le Cameroun est fortement dépendant du commerce extérieur, et les réfrigérateurs et congélateurs sont l’un des produits électroniques les plus importés dans le pays. Ces produits sont principalement revendus sur les marchés locaux. La plupart des magasins qui les importent se trouvent à Douala, le long de la rue dénommée Équinoxe,  dans l’arrondissement de Douala 1er  et également à Bonaberi au lieu-dit “avant carrefour musique“, à Douala 4e. Malgré l’absence de données des services de la délégation régionale du Commerce pour le Littoral, il existe des milliers de magasins qui vendent ces produits au Cameroun, au nez et à la barbe de l’administration camerounaise.

Occident

Sur un échantillon de 16 magasins visités, 75% sont des revendeurs, tandis que les grossistes sont en contact avec des réseaux établis en Occident, principalement en France, Belgique, Allemagne, États-Unis et Canada. Bien qu’il existe des lois qui réglementent l’importation des appareils d’occasion au Cameroun, la pratique frise le désordre et la défiance de l’ordre établi sous le nez de ceux qui sont chargés de faire respecter ces lois. Ils entrent légalement dans le pays, moyennant le paiement d’une taxe à la douane pour le dédouanement. Ainsi, n’importe qui peut importer l’appareil qu’il veut, à condition de payer ladite taxe. “Les marchandises proviennent de plusieurs pays et les prix varient en fonction du pays et du prix du dédouanement. Beaucoup de choses viennent en conteneur et les prix des réfrigérateurs et congélateurs sont fixés en fonction de cela“, explique un commerçant dans l’une des boutiques de réfrigérateurs et congélateurs de la rue Equinoxe.

Ce commerce est florissant au Cameroun malgré les dangers que représentent les réfrigérateurs de seconde main en fin de vie et inefficaces pour l’environnement et la société en général.

Selon de nombreuses études, le Cameroun qui importe des réfrigérateurs de plus de 20 ans, court plusieurs risques et l’expose à certaines substances dangereuses pour la vie. Le fréon en est un exemple. Selon Géo, une plateforme de recherche en ligne, il “n’est pas toxique en cas de fuite ou d’inhalation mineure. Cependant, lorsqu’il est dispersé en grande quantité, il remplace l’air respirable et provoque l’asphyxie. Il peut provoquer des lésions pulmonaires semblables à des gelures lorsqu’il est inhalé en grande quantité. La molécule R12 est également responsable de problèmes d’arythmie cardiaque“.

L’étude indique également que « le plus gros inconvénient du fréon est l’environnement. Sous l’effet des rayons du soleil, ce gaz se transforme en fluor et en chlore, deux substances responsables de la décomposition de la couche d’ozone, le “bouclier” stratosphérique qui absorbe une grande partie des rayons UV nocifs pour les êtres vivants ».

Toutefois, les commerçants affirment qu’ils sont conscients des dangers du gaz réfrigérant contenu dans les bouteilles notamment. “On nous a dit que le gaz n’est pas bon pour la santé et l’environnement, mais comme il n’est pas interdit, nous essayons juste de faire de l’argent“, explique Astride, importateur de réfrigérateurs et de congélateurs. “Mais nous savons que le gaz réfrigérant est dangereux s’il est libéré dans l’air, principalement par les fuites des vieux réfrigérateurs inefficaces ou par les ferrailleurs qui le libèrent dans l’air“, poursuit-il.

La plupart des réfrigérants ont des propriétés qui appauvrissent la couche d’ozone. Les substances appauvrissant la couche d’ozone (SACO) sont des halocarbures qui contiennent du chlore. Ce chlore réagit avec l’ozone dans la stratosphère et détruit ainsi la couche d’ozone. La majeure partie de l’ozone est concentrée dans une bande située entre 10 et 40 km au-dessus de la terre, dans la stratosphère. Cette couche nous protège des rayons ultraviolets et de leurs effets néfastes.

De nombreux vendeurs et ferrailleurs libèrent tout simplement ces fluides frigorigènes dans l’atmosphère lorsqu’ils cassent les réfrigérateurs usagés pour en récupérer la ferraille. Ainsi, sans aucun processus de conservation dans la nature, on les retrouve dans des poubelles, au coin des rues, parfois dans les cours d’eau pendant la saison des pluies. A en croire Noëlle Kengne, technicienne en réfrigération et climatisation, il existe de meilleures façons de se débarrasser ou de changer ces réfrigérants. “Il y a deux méthodes pour changer les fluides frigorigènes : soit vous utilisez un récupérateur pour récupérer votre fluide frigorigène, puis vous le mettez sous vide complet et rechargez votre système, soit vous rincez le système, le mettez sous vide complet et rechargez votre système. La plupart du temps, nous nous contentons de rincer le système car l’unité de récupération du réfrigérant est très chère. Mais certains techniciens le font. “au réchauffement de la planète“.

Des conventions non respectées ? 

Bien que les importations de ces appareils passent par plusieurs services gouvernementaux, notamment les douanes, l’environnement et le commerce, elles ne font l’objet d’aucun contrôle technique, notamment la détermination de leurs composants et de leur qualité selon un importateur avec lequel nous nous sommes entretenus. Cependant, selon la réglementation camerounaise, les appareils devraient être contrôlés à l’arrivée conformément à la loi n° 2016/004 du 18 avril 2016, régissant le commerce extérieur au Cameroun. Plus précisément dans son Article 17 au chapitre III ” Les produits importés ou exportés sont soumis à un contrôle douanier. Ils peuvent également faire l’objet de contrôles techniques”.

“Les importateurs, une fois qu’ils ont géré toutes les formalités administratives nécessaires, les marchandises elles-mêmes ne font l’objet d’aucun contrôle spécifique pour savoir si certains articles comme les réfrigérateurs et congélateurs respectent les différentes conventions ratifiées par le Cameroun. La marchandise est simplement vendue“, explique Jonas, un importateur.

Le Cameroun a par ailleurs ratifié plusieurs conventions qui lui permettent de contrôler et d’interdire certains appareils sur son sol. Il s’agit de la Convention de Vienne pour la protection de la couche d’ozone. Elle a été ratifiée par le Cameroun le 30 août 1989. Elle a été suivie de plusieurs protocoles et amendements signés par le Cameroun dont le protocole de Montréal. ” Les lois sont élaborées juste pour se conformer aux normes internationales“, déclare l’écologiste Paul Lodry Dongmo.

En d’autres termes, au regard des conventions, traités et protocoles signés par le Cameroun, l’importation de ces appareils est soumise à une réglementation. Mais cette réglementation n’est pas appliquée par l’administration. Les contrôles ne sont pas très efficaces, même si certaines personnes sont au courant de l’existence de ces textes, des fluides frigorigènes interdits et des appareils qui utilisent ces fluides.

Patrick, un technicien frigoriste travaillant dans un atelier à Ndogbong dans l’Arrondissement de Douala 5e  maîtrise parfaitement ce phénomène pour l’avoir étudié à l’école. Malgré cette connaissance, il affirme que “tous les gaz qu’ils utilisent ne sont pas mauvais pour l’environnement. C’est pourquoi nous pouvons nous permettre de laisser le gaz s’échapper lorsque nous le remplaçons, car nous n’avons pas de moyens adéquats pour récupérer le gaz comme en Europe“, explique Patrick.

Aujourd’hui au Cameroun, de nombreux techniciens et vendeurs ne sont pas conscients de la dangerosité de l’évacuation des fluides frigorigènes à l’air libre. Beaucoup pensent à tort que parce que ces gaz sont utilisés comme fluides frigorigènes, ils ne sont par conséquent pas nocifs pour l’environnement. C’est la raison pour laquelle ils rejettent les réfrigérants dans l’atmosphère sans se soucier des dangers. Il serait important que le gouvernement mette en place un programme de formation et de sensibilisation sur les dangers du rejet des fluides frigorigènes dans l’atmosphère afin que toutes les parties prenantes soient sensibilisées.

Plusieurs pays comme la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Norvège et les États-Unis, d’où proviennent ces appareils de réfrigération d’occasion, usagés ou obsolètes, ont ratifié la Convention de Vienne pour la protection de la couche d’ozone, le Protocole de Montréal et l’Accord de Paris de 2015. Cela implique donc que ces pays sources doivent cesser l’exportation de ces appareils de refroidissement de qualité inférieure ou obsolètes et respecter leurs engagements en matière de protection de la couche d’ozone.

Selon la délégation régionale du ministère de l’Environnement, de la Protection de la Nature et du Développement durable  du Cameroun pour le Littoral, seul le réfrigérant R22 ou les appareils contenant du R22 sont interdits au Cameroun. Néanmoins, dans la réalité, cette interdiction n’est pas appliquée sur le terrain. Le R22 est un gaz qui fait partie des hydrochlorofluorocarbones (HCFC) utilisés comme réfrigérant.

Pour se défendre, le gouvernement affirme qu’ils sont mentionnés dans l’amendement de Copenhague comme des gaz dont la production doit être contrôlée. Il y a aussi les CFC (chlorofluorocarbones) : R11, R12, R113, R115, R502 qui sont interdits par l’amendement de Londres. L’administration conclut que “les gaz que nous utilisons le plus sont les R134a, R15a, R143a, R152a, R404a, R410, R407″ qui seraient donc moins nocifs pour l’environnement et pour l’homme. Ceci expliquerait la passivité du gouvernement mentionnée ci-dessus.

Ferraille

Selon Oumarou M, gérant d’un dépôt de ferrailles situé au quartier New-Bell dans l’arrondissement de Douala 2e, les ferrailles des réfrigérateurs d’une grande utilité et rentables à la vente. ”Nous vendons ces débris à des entreprises spécialisées dans la transformation du fer’‘. Ainsi, on peut donc comprendre où se retrouvent les bouteilles contenant les gaz de ces appareils. Il ressort en effet, d’un article de Act cameroon publié le 07 juillet 2016 qu’en moyenne, 60 milliards de ferrailles sont achetées par les industriels chaque année au Cameroun.

Selon l’Association des professionnels du froid du Cameroun, l’interdiction de ces types de réfrigérateurs fait déjà partie du plan d’action. Le département environnement de ce groupement professionnel a déjà formulé des recommandations pour empêcher l’importation des appareils frigorifiques nocifs pour la protection de la couche d’ozone. “En coaction avec le ministère de l’Environnement, nous pourrons interdire l’entrée au Cameroun de tous les équipements frigorifiques et réfrigérateurs qui produisent des gaz à effet de serre, comme le R12 et le R22. Ils seront fortement interdits d’entrée sur le territoire national“, prévient Flaubert Fogue Sop, membre de l’association et également directeur général d’une entreprise du secteur de la réfrigération et de la climatisation.

Une enquête de Paul-Joël Kamtchang et Ronel Tedeffo.

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