Commerce : L’insécurité fait chuter de 80% le marché du bétail de Gbiti à l’Est-Cameroun

A cause des incursions répétées des bandes armées depuis le déclenchement de la crise centrafricaine, les éleveurs de la RCA n’amènent plus leurs bétails. Le nombre de tête de bœufs vendu chaque semaine est passé de 2 000 à 200 têtes entre 2013 et 2021. Par ailleurs, des tracasseries routières ont également découragé les éleveurs en provenance du Soudan, du Tchad et du Grand Nord à fréquenter ce marché international créé il y environ 32 ans.   

Ce mardi 11 janvier 2022, l’ambiance est morose au marché de bétail de Gbiti, localité frontalière entre le Cameroun et la République Centrafricaine (RCA) dans l’arrondissement de Ketté, département de la Kadey à l’Est. Le quartier Tiké qui abrite ce marché vieux d’environ 32 ans n’a pas connu l’affluence des années antérieures. « Le marché est très mauvais, les éleveurs sont entre deux feux, en RCA il y a les rebelles qui les agressent lorsqu’ils veulent amener les animaux », regrette Aladji Dewa, éleveur de la localité.

 Ce jour, le Centre zootechnique et vétérinaire de Gbiti, a recensé « seulement 120 têtes de bœufs en provenance de Touboro et Mbaimbom dans la région de du Nord sur le marché ». Pourtant, d’après les statistiques de ce centre, jusqu’en 2013, ce marché enregistrait chaque mardi, environ 2000 têtes de bœufs qui étaient tous vendus aux acheteurs en provenance de Bertoua, Yaoundé et Douala. « Le marché de bétail de Gbiti est international. Avant la crise centrafricaine, les bœufs venaient du Soudan, du Tchad, du Grand Nord et de la RCA. On exposait environ 2000 bœufs chaque jour du marché. Mais depuis 2013, les éleveurs ne viennent plus », affirme Eric Serge Signing Zella, chef du Centre depuis 2017.

Tracasseries

Outre l’insécurité, les tracasseries routières et l’arnaque ont découragé les éleveurs. « Il y a des tracasseries militaires entre la RCA et le Cameroun contre les commerçants qui, malgré l’insécurité essaient d’aller chercher les bœufs dans ce pays voisin pour satisfaire la forte demande. En dehors des taxes légales que sont la douane et les frais d’inspections sanitaire et vétérinaire, les hommes en tenue exigent souvent jusqu’à 2000 F Cfa par tête de bœuf comme condition d’accès au marché. Parfois même, ils interpellent les bergers qui refusent de verser cette somme », s’indigne Yaouba Souleymanou, délégué des commerçants du marché. Ce dernier indique que depuis 2018 qu’il occupe cette fonction, « notre action c’est de lutter contre ces tracasseries pour permettre aux éleveurs de Touboro et Mbaimbom (les seuls qui se battent encore pour ravitailler le marché, Ndlr) d’amener leur bétail ».

Près de 20 ans de psychose

L’insécurité et les tracasseries résultent des crises politiques successives en RCA. La première vague de ces rebelles qui sèment la terreur est constituée des éléments ayant pris part à la rébellion qui avait porté François Bozizé au pouvoir en mars 2003. Seulement, nombre de ces « libérateurs » ne seront pas intégrés dans les Forces armées centrafricaines (FACA) comme ils l’espéraient. C’est ainsi qu’ils se sont reconvertis en coupeurs de route. Ceux-ci sont soupçonnés d’être les auteurs des multiples attaques dans les villes frontalières (Toktoyo, Ouli, Ketté, Gbiti) entre 2003 et 2005.

En 2013, une deuxième vague de ces hors-la-loi est née lorsque François Bozizé est chassé du pouvoir par la coalition Séléka. C’est dans ce sillage que, dans la nuit du 16 au 17 novembre 2013, Gbiti est attaqué par une colonne d’hommes armés de fusils de guerre. Par la suite, un communiqué de presse signé par Edgard Alain Mebe Ngo’o, alors ministre délégué à la présidence chargé de la défense, précisait que « cinq assaillants avaient été tués à cette occasion. Un militaire camerounais a trouvé la mort de même qu’un villageois lors de la contre-offensive de l’armée camerounaise ». A la suite de cette attaque, la population civile avait complètement évacué la zone de Gbiti pour se réfugier à Boubara, Batouri et Bertoua.

Toujours à Gbiti, le déroulement du marché de bétail avait été sérieusement perturbé le 1er mai 2012 par une attaque. Selon les commerçants, « il y avait très peu de bétail au marché parce que les éleveurs qui devraient traverser avec les bœufs de la Centrafrique ont été attaqués non loin de la frontière avec le Cameroun ». En termes de bilan, ces différentes incursions depuis près de 20 ans ont laissé plusieurs morts sur le carreau, des centaines d’enfants enlevés et des centaines de millions de F Cfa arrachés auprès des éleveurs, commerçants et orpailleurs.

C’est donc dans la panique que les populations de Gbiti ont assisté à l’atterrissage d’un hélicoptère étranger le 02 décembre 2021 au stade de football du quartier « nous et nous ». Des sources sécuritaires confirment cet atterrissage en expliquant que « c’est par erreur qu’un hélicoptère étranger a atterri dans cette localité de l’arrondissement de Ketté le 02 décembre 2021 ».

Conséquences

C’est donc avec la peur au ventre que les populations de Gbiti et ses environs vivent chaque jour à cause des incursions sporadiques des bandes armées étrangères. « Il y a les coupeurs de route qui braquent régulièrement. Il y a eu braquage chez Aladji Gara au quartier Bonaberi il y a 2 semaines », confirme Sali Bouba, fils de Bouba Hamadou, chef de la communauté musulmane rencontré pendant notre séjour à Gbiti au quartier Sololo. Selon Rémy Bangui, chef de la communauté Gbaya âgé de 67 ans, « le manque d’eau potable alors que la population a augmenté à cause des refugiés, l’enclavement et la chute du marché du bétail sont des problèmes qui handicapent davantage Gbiti ».

Dans la même lancée, Vincent Leny Adaga, conseiller municipal de la localité, regrette que « depuis quelques temps, la commune de Ketté ne récolte rien à Gbiti parce que toutes les activités économiques, notamment le marché de bétail, sont mortes alors que Gbiti est le poumon économique de la commune ». Le conseiller explique que même si la frontière n’est pas officiellement fermée, les cultivateurs, les orpailleurs, les pécheurs et les chasseurs qui mènent les activités loin de la ville ont peur des armes qui circulent à grande échelle proche de la frontière. « Gbiti est bloqué et emprisonné par l’insécurité », conclu-t-il.

Sébastian Chi Elvido à Gbiti

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