COVID-19 : Trafic des tests PCR à Douala, plusieurs corps impliqués.
Source: Rapport de situation COVID-19 au Cameroun n°76/ DATAVIZ: ADISI Cameroun

Dans la capitale économique, une équipe de Data Cameroon a infiltré le circuit d’obtention des tests Covid-19 pour voyageurs internationaux. Pendant trois mois, une quarantaine de voyageurs en quête des résultats négatifs Covid-19 pour sortir du pays ont été suivis du point de prélèvement à l’aéroport, en passant par des centres d’analyse.

En cette matinée du mois de mars, de nombreuses personnes s’impatientent au centre de diagnostic et contrôle de la Covid-19 de Deido dans le 1er arrondissement, l’un des neufs points de prélèvements mis en place pour les voyageurs internationaux à Douala, la capitale économique du Cameroun. Ce lundi, certains sont venus effectuer leur test et d’autres sont là pour récupérer leurs résultats. Pour ces derniers, les vols sont pour la plupart programmés le jour-même. « Je prends l’avion dans deux heures, s’inquiète Lydie* qui se rend en France. Vous aviez dit que vous alliez nous envoyer les tests dimanche soir. Rien n’a été fait ». Un médecin lui conseille alors de se rendre à l’hôpital Laquintinie, l’un des centres d’analyse chargé d’envoyer les résultats des tests aux différents points de prélèvement.

Au secrétariat des lieux, le résultat de Lydie n’est toujours pas disponible. Elle est redirigée à l’aéroport international de Douala, où l’enregistrement des bagages est en cours. Mais sans test négatif, impossible pour cette quinquagénaire de suivre le processus. « Retournez dans le centre où vous avez été prélevé. Il faut un document », conseille un agent d’escale de la compagnie Ethiopian Airlines. De retour au centre de Deido, Lydie est une fois de plus renvoyée à Laquintinie.  Là bas, un responsable témoin de ses allers-retours lui donne son numéro de téléphone. Quelques minutes plus tard, après une discussion fructueuse via WhatsApp, elle peut enfin faire la queue à l’aéroport. “J’ai payé et j’ai obtenu un test négatif”, sourit-elle, sans révéler le montant.

Contrefaçon

Comme Lydie, de nombreux voyageurs souhaitant quitter le Cameroun rencontrent de nombreuses difficultés dans l’obtention de leur test.  « Il faut dire que c’est un domaine (tests pour voyageurs) où la contrefaçon essaye de s’implanter de manière inquiétante », déplore le docteur Biakolo Essomba, directeur de l’Hôpital de District de la Cité des palmiers.

Face à cette situation, Dr Albert Mambo Maka, Délégué régional de la Santé publique pour le Littoral, a mis en place une plate-forme en ligne où des voyageurs s’enregistrent 72 heures avant leur vol. Un numéro leur est envoyé indiquant leur centre de dépistage. Le résultat du test doit alors être disponible avant le voyage « L’objectif recherché par le délégué est de couper l’herbe aux promoteurs de la contrefaçon », poursuit Dr Biakolo Essomba. Sur le terrain, la réalité est tout autre.

Prélevé depuis le 20 mars 2021, jusqu’au 6 mai au moment de cette publication, ce voyageur attend toujours ses résultats

Entre février et mai 2021, Data Cameroon a rencontré ou contacté 68 personnes : voyageurs, personnels de santé, agents de sécurité à l’aéroport de Douala, bagagistes, responsables de compagnies aériennes… 57 étaient au courant de l’existence ou impliquées dans la fourniture de faux tests. Au moins 20 voyageurs interrogés nous ont confié avoir obtenu de faux tests négatifs, ce qui leur a permis de voyager hors du Cameroun.

Un membre de notre équipe a par exemple infiltré le Centre de diagnostic et contrôle de la Covid-19 de Logbaba, dans le 3ème arrondissement de Douala, vendredi 23 avril 2021, après enregistrement sur la plateforme pour un vol Air France. Contre une somme de 20 000 F.CFA, il a obtenu un test négatif sans se faire prélever.

Source: Rapport de situation COVID-19 au Cameroun n°76/ DATAVIZ: ADISI Cameroun

Un cadre au ministère de la Santé publique qui a souhaité garder l’anonymat reconnaît « avec effroi ces poches de corruption »: «Il y a plusieurs réseaux de malversations. A Laquintinie par exemple, quand vous venez, certains vous montrent futilement un document sur lequel est marqué positif avec un numéro dessus. Ils vous font croire que c’est votre résultat. Il faut alors payer pour qu’ils le changent en négatif ».

Circuit

Sur le terrain, nous avons recensé plusieurs autres méthodes de corruption. À l’aéroport international de Douala, le réseau part des bagagistes, aux agents de sécurité (policiers, militaires en civile) en passant par des responsables d’agences. “Donnez moi 50 000 F Cfa chacun et vous aurez un test négatif dans 30 minutes” a proposé à deux membres de notre équipe un responsable d’une compagnie aérienne assis derrière son bureau situé au sein de l’aéroport. Au niveau des centres de diagnostic de Bangue, Deido et de New-Bell, certains agents de santé proposent aux voyageurs des résultats négatifs contre de fortes sommes d’argent dépassant parfois 100 000 F Cfa. Le procédé est simple : une fois sur les lieux, ils vous donnent leur numéro de téléphone pour les négociations.

Dans certains cas, les voyageurs dont les vols ont été programmés dans l’urgence, sont obligés de se procurer rapidement un test négatif. Après avoir été ballottés dans quatre points de prélèvement sans réussir à se faire prélever, Eric* et ses collègues sont finalement passés par un “réseau” via lequel ils ont obtenu le numéro d’un médecin en service à l’hôpital Laquintinie qui leur a fourni des tests négatifs. “Nous n’avons rien payé à la caisse, mais plutôt chez la secrétaire de ce médecin qui nous a pris 15 000 F Cfa chacun en nous promettant de revenir le lendemain chercher le résultat… », témoigne-t-il.

Même ceux ayant suivi la démarche normale ne sont pas épargnés. Inscrit le 20 mars 2020 sur la plateforme, prélevé 24 heures plus tard comme l’exige la procédure règlementaire, l’un des reporters de Data Cameroon n’a jamais obtenu son résultat. Conséquence, il a manqué son vol le 22 mars.

Source: Rapport de situation COVID-19 au Cameroun n°76/ DATAVIZ: ADISI Cameroun

Ce jour-là, alors que nous nous trouvions encore au comptoir d’enregistrement clos, une jeune femme, se présentant comme “une militaire en civile” au sein de l’aéroport, nous a approchés. « Si vous souhaitez prendre le prochain vol, je peux vous aider. Vous me payez et je vous fournis dans les délais un test négatif, signé par un médecin ». Si non, assurait-t-elle alors, la seule “autre” option revenait à négocier avec les agents sanitaires de l’aéroport : « il y a trois contrôles. A chaque étape, il faut payer 30 000 ; 50 000 ou même 80 000. A la fin, certains paient plus de 180 000 F Cfa pour avoir le test ici ». Plusieurs voyageurs dans le besoin, saisissent l’opportunité.

Plus grave, certains testés positifs au coronavirus n’hésitent pas à recourir à ces “réseaux” de corruption pour avoir des résultats négatifs. “C’est extrêmement grave qu’un voyageur … testé positif achète un test négatif. Il contamine ses voisins de siège, les hôtesses et même le pilote. Et une fois dans le pays d’accueil, si rien n’est fait, il contamine ceux qui sont à l’aéroport, ses proches…”, déplore le cadre au ministère de la Santé publique qui précise que “certains personnels de santé ont été sanctionnés ” pour ces actions. Malgré notre insistance, il ne nous a fourni aucun nom. Nous n’avons donc pas pu vérifier cette information.

 Approvisionnement

Interrogé le 30 avril 2021 lors du lancement de la Campagne régionale de vaccination populaire contre le coronavirus dans la région du Littoral, Dr Albert Mambo Maka, délégué régional de la Santé assure que la plateforme mise en place a été dans un premier temps “mal utilisée ” par ses collaborateurs sur le terrain. “Ces monnayages sont en train de diminuer au fur et mesure qu’on l’utilise”, jure M. Maka. Pourtant, l’inscription sur la plateforme n’empêche pas nécessairement l’établissement de faux tests. “L’essentiel est de s’inscrire (en ligne) pour avoir une traçabilité. Une fois que c’est fait, je vous fournis le test négatif“, avance un agent de santé à New-Bell. Deux autres nous font la même proposition au centre de prélèvement de Bangue : “Nous avons nos contacts jusqu’aux laborantins qui font les analyses“.

D’après diverses personnes interviewées, les faux tests prospèrent également du fait des ruptures régulières des intrants dans les points de prélèvement (kits nécessaires pour le prélèvement des volontaires au test Covid). Au moins 10 voyageurs assurent n’avoir pas pu faire leurs tests dans certains centres à cause de cette pénurie. « Aujourd’hui nous avons des difficultés en termes d’approvisionnement en intrant, mais, il faut qu’on reste serein et rassuré. Il y a un problème de distribution qui part de Yaoundé pour Douala, et une fois à la délégation, il faut en dispatcher sur le terrain », affirme Dr Etoa, chef de district de santé de New-Bell.  Au cours de cette enquête, nos efforts pour obtenir les données sur les tests PCR dans le Littoral ont été vains.

Le rapport de situation de la Covid-19, du 15 au 21 avril 2021 indique que le Cameroun a analysé par PCR un cumul de 273 655 échantillons sur l’étendue du territoire national avec un taux de diagnostic de 10,1 pour 1000 habitants.

Marie Louise Mamgue, Josiane Kouagheu, Ghislaine Deudjui, Donald Brice Kamgang, Blaise Eyong

*Certains noms ont été modifiés pour préserver l’anonymat.

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