Criminalité : Les saisies fauniques et forestières génèrent plus 80 millions F Cfa à l’Est

L’insuffisance des écogardes dans cette partie du pays est également à l’origine des nombreuses attaques parfois à l’arme de guerre par des braconniers.

La criminalité faunique et forestière prend de l’ampleur dans la région de l’Est Cameroun.  Couverte d’une vaste zone forestière, cette région est régulièrement exposée au braconnage des espèces emblématiques. « Le phénomène du braconnage est préoccupant et endémique à l’Est », regrette Ombolo Tassi Engels Edding, chef de la brigade régionale des opérations de contrôle forestier à l’Est. Il révèle d’ailleurs, sous réserve du rapport général annuel, que « pour le dernier trimestre de l’année 2019, 20 armes à feu de fabrication artisanale, 02 armes de guerre, 61munitions, 922,5 Kg de dépouilles animales, 145 perroquets gris à queue rouge parmi lesquels 117, transférés au jardin zoologique de Mvog-Beti à Yaoundé, 07 Kg d’écailles de pangolins et 06 pointes d’ivoires », ont été saisis. Les ventes aux enchères de ces produits ont généré la somme de 1 million 196 mille 500 F CFA dans les caisses de l’Etat.

Des foyers de braconnage sont répertoriés notamment dans les aires protégées de Lobéké et de Boumba-Bek dans le département de la Boumba-et-Ngoko Boumba-et-Ngoko qui tient la palme d’or de la criminalité faunique, suivi du parc national de Nki et la réserve faunique de Ngoyla dans le département du Haut-Nyong. Dans ce segment du tri-national Dja-Odzala-Mikébé dans le Sud-Est Cameroun, le caractère transnational du braconnage et la porosité des frontières camerounaises avec le Congo-Brazzaville et le Gabon facilitent la circulation des dealeurs et des produits fauniques du Cameroun vers l’extérieur.

Dans ce triangle spécifiquement, le braconnage d’éléphants a atteint des proportions inquiétantes. « Le massacre de ces pachydermes est dû à l’explosion de la demande en produits fauniques et particulièrement de l’ivoire tant sur le marché local qu’internationale en particulier Asiatique. Les prix varient de 500 à 1500 euros (entre environ 400.000 et un million F CFA) en Europe et de 6000 à 7000 euros, (soit entre 4 et 4,5 millions F CFA) en Asie », informe sous anonymat un écogarde en service au parc national de Nki.  En dehors de l’ivoire, dit-il, des cargaisons des espèces de la catégorie B-celles dont la chasse requiert une autorisation expresse signée par les autorités compétentes- à savoir les biches, les sitatunga, les chats-tigres, les pangolins géants et nains, les porcs-épics, les lièvres, les tortues, les potamochères, ont été régulièrement saisies dans ce parc qui couvre une superficie de 309.362 hectares.

A lire aussi :  SLAM : les mots pour combat 

Déficit d’écogarde

Au parc national de Nki, des sources internes indiquent qu’environ 33 écogardes sont en poste. Pourtant, selon le ratio de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), il faut un écogarde pour 5 000 hectares. Calcul fait, un écogarde de Nki couvre une surface de 9 374 hectares de forêt. Ce qui est supérieur à la norme. A cela s’ajoute le problème d’armement. Avec un nombre insuffisant d’armes, le conservateur de cette aire protégée a besoin d’une nouvelle dotation pour faire face aux braconniers qui sont souvent lourdement armées avec des armes de guerre moderne en général, et des kalachnikovs Ak47 en particulier. Situation similaire à la réserve faunique de Noyla qui couvre une superficie de 15.672 hectares avec un effectif limité de moins de 30 écogardes.

Selon Georges Amougou Ondoua, délégué régional du Ministère des Forêts et de la Faune (Minfof), « la lutte contre le braconnage n’est plus la seule affaire du Minfof. Nous faisons intervenir, depuis quelque temps, dans ces aires protégées un partenaire privé qui s’occupe de la valorisation économique de la forêt avec un cahier de charge qui lui permet de prendre un certain nombre d’engagements parmi lesquels le financement des patrouilles. Ce qui est fait dans la réserve de Lobéké où ce partenaire finance le Bataillon d’intervention rapide (Bir) à hauteur de 70 millions F CFA chaque année. Ce qui permet à cette unité d’élite de nous appuyer dans la lutte contre le braconnage ».

Exploitation forestière illégale

Dans ce secteur, on relève entre autres, l’exploitation en grume non autorisée, abattage des bois dans les forêts communautaires, souches houppiers et billes non marquées, exploitation des essences interdites, non délimitation des assiettes annuelles de coupe, abandon des billes en forêt où dans les parcs à bois abandonnés, création et extension des champs communautaires. Comme dans la lutte anti-braconnage, la traque des contrevenants s’est également intensifiée à l’Est. « 58 procès verbaux de constatation des infractions liées à l’exploitation forestière frauduleuse ont été dressés de janvier au mois de novembre par la délégation régionale du Minfof. Bien plus, les recettes liées aux ventes des bois saisis s’élèvent à 45 millions 834 mille 995 F CFA », informe le chef de la brigade.

Les quantités de bois encore stockées dans le cours de la délégation, témoignent de l’ampleur de ce phénomène à la peau dure. « Nous avons opéré des saisies tellement importantes cette année qu’à un moment donné, nous-nous posions la question de savoir si le nombre de ces saisies était synonyme d’efficacité ou d’inefficacité. Plus nous saisissons le bois, plus nous enregistrons des coupes illégales de bois dans les forêts », regrette le délégué régional. Les amandes générées par cette activité illégale s’élèvent à 32 millions 144 mille 560 F CFA. De façon globale, les recettes générées par la lutte contre l’exploitation forestière illégale et le braconnage pour le compte des trois premiers trimestres de l’année qui s’achève s’élèvent à près de 80 millions F Cfa.

A lire aussi :  Forum « S’engager ! - Dialogues Afrique-Europe » : parole à la jeunesse !

D’après Michel Ndoedje, coordonateur de l’Ong Fusion nature basée à l’Est, « les contrevenants aux différentes lois sur l’exploitation forestière profitent généralement de la misère ambiante qui règne dans les localités où se déroule l’exploitation forestière, de l’analphabétisme des populations et de la corruption entretenue par certains agents du Minfof qui prennent des dessous de table et des pots de vin de tout genre ». Néanmoins, rassure le délégué régional du Minfof, dès le mois de janvier 2020, la surveillance des forêts de l’Est sera plus renforcée par la mise en place du Système de traçabilité des bois Sigif 2, un Système d’analyse des données produites par le Système Informatique de Gestion de l’Information Forestière

Système sophistiqué

Ce système que l’Etat à adopter dans le cadre des accords de partenariat volontaire (Apv-Flegt) signé avec l’Union Européenne en 2010, permettra également de mettre fin au commerce des lettres de voitures, qui seront désormais délivrées par ordinateur. « Si l’arbre que vous voulez transporter n’existe pas, sachez que vous n’aurez plus de lettre de voiture. C’est un système extrêmement sophistiqué auquel j’invite tous les détenteurs de titres à s’arrimer », exhorte le délégué régional du Minfof. Selon lui, le ministre des forêts et de la faune tient également à ce que le statut des forestiers soit approuvé par la Présidence de la République, afin qu’ils disposent « beaucoup plus d’altitude par rapport à la mission régalienne de répression des infractions ».

Ange-Gabriel OLINGA BENG à Bertoua.