Education : Une dizaine de jours de perturbation aura forcément un impact sur le calendrier scolaire

René Bonono Bakota, l’expert en management de l’éducation fustige la décision de reporter la rentrée scolaire du 3e trimestre au Cameroun. Il propose tout de même quelques alternatives pour éviter de mauvais résultats aux élèves-candidats aux examens officiels en fin d’année.

Dans un communiqué signé du ministre des Enseignements secondaires le 9 avril 2026, le gouvernement a décidé de reporter la rentrée scolaire du 3e trimestre 2026 au 27 avril prochain, en raison du déroulement des finales nationales des Jeux Fenascco ligue A. En tant qu’acteur de la chaîne éducative nationale, comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?

Ce report m’a donné l’impression d’un amateurisme au niveau stratégique de l’État, parce qu’en réalité, on ne devrait pas arriver à ce genre de décision, s’il n’y a pas un évènement majeur qui survient dans la vie d’un pays. En plus, il s’agit d’un report de plus de 10 jours de la rentrée. Il y a un problème de planification avec les Jeux Fenascco qui arrivent et qui sont décalés. Cela suscite des interrogations sur les questions de planification et même la question de financement. Car, si les jeux sont reportés, l’une des raisons qui pourraient expliquer cela est une situation de tension de trésorerie. Vous savez que ces Jeux sont financés par le gouvernement et l’argent est issu du ministère des Finances. C’est un sentiment de gêne, parce que ce report va impacter de façon significative le calendrier scolaire et la progression vers l’atteinte des objectifs pédagogiques en termes d’activités d’apprentissage et même du nombre d’heures consommées. Vous savez que l’Unesco recommande la consommation de 900 h par élève par année, pour que l’année scolaire soit une année assez remplie.

Est-ce que vous comprenez tout de même cette décision du gouvernement à ce moment charnière de l’année scolaire 2025-2026 ?

La décision peut s’expliquer. Mais est-ce qu’elle se justifie ? Là est un autre débat. La première des choses indiquées tout à l’heure est due au fait que cette décision doit être liée aux tensions de trésorerie. Lorsque vous voyez comment La Minesec convoque le Premier ministre dans ce communiqué, cela laisse penser que le Chef du gouvernement a dû procéder à des arbitrages budgétaires au niveau des finances publiques, et que c’est avec son accord que le report de l’année scolaire a été privilégié. Cela signifie que la décision ne relève pas uniquement du ministre des Enseignements secondaires, mais qu’elle est actée au niveau gouvernemental.

L’autre élément, c’est sans doute la visite du pape, qui implique des contraintes en matière de trésorerie et de mobilisation gouvernementale. Mais l’éducation ne devrait pas être le secteur systématiquement sacrifié dès qu’il faut arbitrer. Elle ne doit pas rester le parent pauvre de la vie sociale, constamment relégué derrière des urgences ponctuelles.

Quel peut être l’impact de ce report sur la suite des programmes scolaires, sachant que ceux-ci sont généralement harmonisés à l’avance ?

Une dizaine de jours de perturbation aura forcément un impact sur le calendrier scolaire. Il faut rappeler que le découpage de l’année est clairement défini à travers les fiches de progression annuelles élaborées par les inspections pédagogiques. À chaque période correspondent des objectifs d’enseignement-apprentissage précis. En principe, à la fin du deuxième trimestre, chaque enseignant devrait avoir couvert au moins 70 % du programme, ce qui permet d’assurer une meilleure préparation des élèves aux examens officiels. Dans la réalité toutefois, ce seuil n’est pas toujours atteint. Dans de nombreux établissements, des facteurs comme l’absence d’enseignants, les perturbations liées au calendrier ou encore les événements internes viennent désorganiser les enseignements.

Le troisième trimestre, déjà très court, se limite parfois à quelques semaines, durant lesquelles les enseignants tentent de rattraper le programme jusqu’à la veille des examens, enchaînant évaluations et séquences de révision. Dans ces conditions, il devient difficile de couvrir l’ensemble du programme. Par ailleurs, le calendrier des examens au Cameroun est particulièrement serré : dès le mois de mai, débutent les concours d’entrée en 6e et les examens de l’enseignement technique, tandis que les épreuves physiques commencent généralement dès la fin du mois d’avril. Si la reprise est fixée au 27 avril, le temps de rattrapage devient quasi inexistant, notamment pour l’enseignement technique, mais aussi très limité pour l’enseignement général.

Au final, les évaluations s’enchaînent alors même que les sujets sont déjà préparés. Dans ce contexte, la question de la motivation des enseignants pour organiser un rattrapage se pose, d’autant plus que ces décisions sont prises sans réelle association du corps enseignant.

Quelles mesures pour accompagner les élèves affectés par ce report, notamment ceux des classes d’examen, alors que les cours de remise à niveau prévus pendant les congés de Pâques ont également été suspendus ?

Une première réponse consiste à remettre en place, de manière encadrée, des activités de remédiation dans les établissements. Il ne s’agirait pas de refaire des cours au sens classique, mais de consolider les acquis à partir des programmes déjà couverts. Cela passerait par des travaux dirigés, des exercices d’intégration et des séances de révision ciblées sur les chapitres déjà étudiés. L’objectif est de permettre aux élèves de mieux mobiliser leurs connaissances en situation d’examen. Par exemple, si une épreuve est constituée à 70 % de notions déjà vues en classe, il s’agit de s’assurer que les élèves soient capables de maîtriser et d’exploiter ces acquis de manière efficace. La période comprise entre la fin avril et le début des examens nationaux offre encore une marge de manœuvre pour organiser ce type d’accompagnement. Cependant, cette approche nécessite une forte implication des enseignants. Elle implique notamment la production de fiches de travaux dirigés, des séances de correction régulières et un accompagnement méthodologique des élèves afin de les aider à comprendre les attentes des épreuves et à adopter les bonnes stratégies de réponse.

Au-delà de l’aspect pédagogique, se pose aussi la question de l’organisation des examens. Dans le système camerounais, l’enseignant assure l’apprentissage, tandis que les examens relèvent du ministère, qui en fixe les modalités de délibération. Dans un contexte de perturbation du calendrier scolaire, la question d’une certaine souplesse par exemple à travers des ajustements dans les critères d’évaluation peut se poser afin de ne pas pénaliser les candidats.

 Par ailleurs, il convient de préciser que la suspension des cours de remédiation ne découle pas de la situation actuelle. Ces dispositifs ont déjà été fortement encadrés ces dernières années par le ministère des Enseignements secondaires, notamment en raison de dérives constatées dans certains établissements publics, où ils avaient donné lieu à des pratiques de monnayage. Dans le privé, ces cours existent encore, mais dans le public, leur organisation est soumise à une autorisation préalable et reste donc non systématique. Dans ce contexte, la question n’est donc pas uniquement celle d’un report ou d’un événement ponctuel, mais bien celle de la structuration durable des dispositifs de soutien aux élèves, en particulier en période d’examen.

Quels sont les défis potentiels pour les examens et les évaluations nationales à la suite de ce report ?

Les défis ne semblent pas majeurs sur le calendrier des examens lui-même. Dans la pratique, celui-ci devrait globalement être maintenu. Dès la reprise, les activités se poursuivront normalement, notamment avec le déroulement des épreuves physiques. En réalité, c’est davantage le temps d’apprentissage au cours du troisième trimestre qui est affecté. Ce trimestre est déjà généralement consacré à des évaluations internes dans les établissements, correspondant à la sixième séquence pour l’enseignement général et à la cinquième pour l’enseignement technique. De ce fait, peu d’examens nationaux devraient être décalés, sauf éventuellement dans certains cas spécifiques, notamment dans l’enseignement technique.

Comment les établissements scolaires et les enseignants peuvent-ils s’adapter à ce changement de calendrier ?

L’adaptation relève principalement de l’organisation interne des établissements. Ceux-ci peuvent, selon leurs contraintes, mobiliser les enseignants pendant une dizaine de jours pour encadrer des activités de remédiation. Il s’agirait surtout de séances de consolidation et de correction d’exercices, afin de renforcer les acquis des élèves en vue des examens. Ces séances peuvent contribuer à améliorer le niveau de préparation des candidats, à condition qu’elles soient bien structurées et effectivement suivies d’un accompagnement pédagogique régulier. Toutefois, cette organisation dépend fortement de l’implication des enseignants, dans un contexte où une certaine démotivation est perceptible, en lien avec les difficultés professionnelles et les conditions de travail qu’ils rencontrent.

Propos recueillis par Désiré Domo

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