« L’Etat lui-même a augmenté le coût de certaines de ses prestations »
Dr Jean-Marie Biada, économiste et Expert Certifié ONUDI en Diagnostic

Dr Jean-Marie Biada, économiste et Expert Certifié ONUDI en Diagnostic, Mise à Niveau et Accompagnement des PME et des Entreprises Industrielles, revient sur l’inflation au Cameroun, et donne quelques pistes de solutions.

Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle de l’inflation au Cameroun ?

 L’inflation à titre de rappel, est l’augmentation généralisée, soutenue et durable des prix des produits proposés à la vente dans un espace économique. Elle se manifeste principalement par la perte du pouvoir d’achat d’une quantité donnée de monnaie, qui ne permet plus aujourd’hui, d’acquérir la même quantité de marchandise achetée hier. Cette inflation au Cameroun, sur ces dix dernières années, est portée par les produits alimentaires, essentiellement importés d’Europe, d’Asie, d’Amérique latine et du Nord. Même en 2008 déjà, les évènements douloureux que les Pouvoirs Publics qualifièrent d’« émeutes de la faim », étaient consécutifs à la perte du pouvoir d’achat des Ménages, occasionnée par l’augmentation conjointe du prix des hydrures de carbone à la pompe et des denrées de première nécessité importées de l’Etranger. L’incapacité des populations à se nourrir sur la base de leurs revenus habituels, les poussa dans les rues des grandes villes : Douala, Yaoundé, Bafoussam, où elles manifestèrent sans retenue leur mal être.

Sur le 1er trimestre 2022, même l’INS ne s’est pas empêché, dans ses récentes notes de conjoncture d’indiquer que les prix avaient globalement augmenté, de l’ordre de 12% sur la période sous revue. Afin d’étayer l’augmentation des prix sur le Marché camerounais, par des exemples courants, citons tour à tour le cas de la viande de brousse et de l’huile de palme traitée artisanalement. Sur l’axe Routier Douala- Bafoussam, spécialement au niveau de la ville de TONGA, le morceau de viande de brousse a coûté pendant plus de 10 ans, 500 F Cfa. Seulement, depuis le 4e trimestre 2021, ce prix a oscillé à la hausse entre 20% et 40%. Soit entre 600 C Fa et 700 C Fa. Ce week-end (27 février 2022 NDLR), de passage, à Tonga, j’ai fait le constat selon lequel, le morceau de viande de brousse plafonnait déjà pratiquement à 1000 F Cfa.

Concernant l’huile de palme traitée artisanalement, le bidon de 5 litres qu’on vendait entre 2 000 F Cfa et 2 500 F Cfa depuis près de 10 ans, est passé à 3500 F Cfa en octobre 2021, avant de culminer à 5 000 F Cfa en Février 2022. Même les coûts de services ont connu une augmentation : Taxe de séjour dans les hôtels, imposée en 2018 alors qu’elle n’existait pas avant ; Taxe sur le Transfert d’Argent instituée depuis le 1er Janvier 2022 alors qu’elle n’existait pas avant, Frais de consultation des médecins spécialistes en augmentation d’au moins 10% dans certaines formations sanitaires, frais de scolarité en hausse dans certains IPES. Le petit déjeuner dans certains hôtels de luxe est passé de 10 000 F Cfa à 12 000 F Cfa depuis le 2e semestre 2021. Le coût de la farine de blé, conditionné en sac de 50 Kg, a augmenté d’au moins 25% depuis mi-février 2022, passant de 16 000 F Cfa à 19 000 C Cfa et même 22 000 F Cfa sur certains marchés. Donc, l’inflation à l’heure actuelle au Cameroun, n’est pas une vue de l’esprit.

Si on s’en tient au rapport de l’Institut national de la statistique, la crise sanitaire a juste dégradé une situation déjà inquiétante ?

Tout à fait ! La crise sanitaire est venue amplifier une situation qui était déjà, à s’y méprendre, latente. En effet, la perte du pouvoir d’achat des Ménages, du fait de l’inflation, devenait déjà patente. Si on prend juste le cas du riz, l’insuffisance des quantités produites en interne date des années 2000. La consommation locale est de l’ordre de 500 mille tonnes environ. Pour y faire face, nous pouvons compter sur les 100 000 tonnes produites localement, avant de nous approvisionner à hauteur de 400 mille tonnes à l’étranger. Malheureusement, la production locale a stagné, contraignant le Cameroun à importer jusqu’à 800 mille tonnes de riz en 2016 et en 2019. Des enquêtes descriptives sommaires ont montré que le Cameroun était devenu un « HUB », où se déversent d’énormes quantités de riz, qui reprennent en partie, la route du Nord du Nigeria, du Soudan du Sud ou de la RCA.

Le gouvernement, face à cette triste réalité, fut obligé de refiscaliser le riz à ses frontières. Donc, depuis 2008 nous n’avons rien fait pour produire localement, et en quantité significative, le riz. Lequel riz occupe une place visible, à côté du blé, du tourteau de maïs, du poisson, entre autres, sur la liste des produits défiscalisés en guise de mesures concrètes d’accompagnement et de lutte contre la hausse des prix en 2008. Le gouvernement n’a pas rapporté ces mesures, qui restent en vigueur, à date. Précisons enfin que, toutes nos plantations agro-industrielles restent un héritage de la colonisation. Malheureusement, les spéculations agricoles qui servent d’aliments de base pour notre consommation quotidienne, ne bénéficient d’aucune mécanisation. Tout se cultive encore, et toujours, à l’échelle artisanale ; c’est l’agriculture de subsistance. Elle concerne les denrées suivantes : maïs, macabo, igname, mil, sorgho, patate, manioc, taro, plantain, melon, mangue, prune, mandarine, avocat, etc.

Même le coût des denrées produites localement a considérablement grimpé …

Effectivement, les prix des produits locaux s’élèvent ces derniers jours pour un faisceaux de raisons objectives : Leur production se fait à l’échelle artisanale, d’une part. D’autre part, les produits locaux n’ont pas de substituts véritables : cas du plantain, du macabo, du taro, du manioc des pommes de terre. Si je décide de ne pas manger de la banane plantain par exemple, je n’aurai aucun substitut pour confectionner des mets comme le Kondrè à l’Ouest ou le Ntouba dans le Centre et le Sud. Bien plus, les denrées locales affichent des prix inscrits curieusement sur une tendance haussière comme les prix des produits importés parce que, les agroproducteurs vendent nécessairement leurs récoltes pour s’offrir les commodités de la vie moderne. Donc, élever le prix des produits qu’ils proposent à la vente, en tant qu’agent rationnel, traduit un comportement économique qui s’appelle l’ajustement. Si les prix des denrées importées baissent, nous constaterons aussi une baisse du coût d’achat de nos agro- produits, soit du fait des vendeurs eux-mêmes, soit du fait de l’action des agents de la Brigade Nationale de Lutte contre les pratiques commerciales illicites, du Ministère du Commerce. La population des agriculteurs au Cameroun oscille, au moins, entre 60 et 70% de petits producteurs ; c’est- à-dire, des opérateurs qui exploitent des champs de moins d’un (01) hectare de superficie. Donc, la Problématique à adresser afin de résoudre l’équation de l’augmentation de la Production agricole au Cameroun, réside dans l’agrégation des productions isolées dans les plantations individuelles, afin de les acheminer vers les zones de consommation. Ceci n’est possible qu’avec le développement et l’entretien des infrastructures routières visant à connecter les zones de production aux marchés.

Vous avez évoqué la crise de la faim de 2008, est-ce qu’il faut penser que les mesures prises pour lutter contre la vie chère n’ont pas porté les fruits escomptés ?

A mon sens, je crois que ces mesures prises en 2008 par le gouvernement, l’étaient, à titre transitoire ; le temps de permettre aux opérateurs, même volontaires, de développer en interne, la production dans tous les secteurs de l’économie. 14 ans plus tard, en 2022 très peu d’opérateurs ont marqué leur intérêt à conduire de façon efficace, fructueuse et durable des affaires dans le domaine de l’entrepreneuriat moderne. Les plus courageux se sont limités uniquement aux activités de Commerce, stricto census : Acheter et Vendre en l’état : cas du riz importé, du poisson importé, des crevettes importées, des tourteaux de maïs, des huiles végétales, de l’habillement, du blé. Aucune initiative de production interne notoire ou de transformation industrielle de nombreuses ressources, pourtant disponibles et parfois gaspillées, n’a été amorcée, encore moins entreprise de façon déterminante.

Toutefois, reconnaissons en toute objectivité que le défi qu’impose l’industrialisation, ne peut pas être relevé uniquement sur la base du volontariat des opérateurs privés. Sans l’Etat, à travers, l’octroi des garanties souveraines et surtout, le choix Objectif et non partisan des opérateurs, rien de gagnant et de grand ne peut se faire, en termes de création d’industries. A la décharge de l’Etat, il est arrivé que les rares volontaires retenus par ses soins, pour l’aider à assoir sa politique de développement des Champions Nationaux, s’illustrent par un train de vie ostensible et dispendieux ; devenant des gouffres à sous, spécialisés dans des activités économiques qui, même si elles sont structurellement déficitaires, ont néanmoins le mérite de drainer des foules et autres acteurs férus de bas revenus et immunisés contre des retards de salaires interminables. Quelques autres initiatives amorcées par l’Etat afin de donner du sens à la mécanisation, puis à l’industrialisation, ont été tellement mal pensées et surtout très mal suivies que, les résultats sont restés extrêmement déplorables et décevants: tracteurs agricoles de 350CV au lieu de 150CV abandonnés dans la broussaille, usine de transformation industrielle du manioc envahie par la broussaille, faute en partie, à la non disponibilité des cylindres de manioc attendus des petits producteurs locaux et en quantités suffisantes.

Les résultats peu significatifs des mesures de 2008, tiennent aussi de ce que, les industries de deuxième transformation n’étant approvisionnées que par les industries de première ligne, en matières premières, nous avons délibérément, et assez souvent, montés tous nos projets en comptant prioritairement sur les petits producteurs comme principaux pourvoyeurs de matières premières. Or il importe de retenir que, c’est toujours une industrie qui s’installe et produit à grande échelle, la matière première dont l’industrie de deuxième transformation aura besoin pour son fonctionnement harmonieux et durable : cas de la SOCAPALM qui offre au moins la moitié de sa production aux industries de deuxième transformation des oléagineux. Si nous évitons cette démarche, alors nous nous plongeons en pleine créativité tropicale, qui déroge aux lois qui prévalent dans l’univers des créations industrielles performantes. In fine, le Développement industriel et économique du Cameroun, reste et restera l’œuvre des Camerounais, de l’intérieur, et/ou de la diaspora ; et non le devoir des bienfaiteurs philanthropiques venus des horizons imaginaires que nous continuons, à ce qu’il semble, d’explorer avec une attention très vive.

Face à cette inflation croissante, faut-il craindre une situation comme les contestations populaires de 2008 ?

Il est plutôt à craindre une coalition entre tous les mouvements sectoriels d’expression du mal être de leurs professionnels. L’Etat lui-même a augmenté drastiquement, le coût de certains de ses services, en moins d’une décennie. J’ai établi mon passeport à l’époque avec un timbre de 25 000 F Cfa, ensuite ce timbre est passé à 30 000 F Cfa, puis à 50 000 F Cfa, à 75 000 Cfa avant de culminer depuis 2020 à la somme de 110 000 F Cfa. Ce qui nous classe au sommet du palmarès des timbres de passeports les plus élevés en zone Cemac pour dire le moins. Même le droit de timbre d’aéroport a augmenté sur ces 10 dernières années.

A scruter de près certains indicateurs liés aux activités de nos petits producteurs locaux, tels que la structure du coût de revient des produits proposés à la vente, les déficits notoires pourraient être au rendez-vous. Donc l’interventionnisme de l’Etat est attendu, afin de garder à flot ces petits opérateurs qui par leurs activités quotidiennes, permettent aux ménages de ne pas désespérer des conditions de vie qui prévalent dans leur pays, le Cameroun.

Qu’est-ce qu’il faut faire pour améliorer les conditions de vie des Camerounais ?

Nous allons le dire inlassablement. L’Etat doit cessez d’avoir honte, à ce qu’il paraît, de créer ses propres capitaines d’industries comme au Nigéria voisin par exemple. Seulement, le mécanisme de choix et de soutien de ce qui a été appelé jusqu’ici, les champions nationaux, est resté très douteux. Sortir du Trésor Public, des deniers publics pour les remettre à un opérateur afin qu’il achète, localement ou à l’étranger, des Business en son nom propre, déroge totalement à la démarche de création des champions nationaux, observée ailleurs. En effet, les premiers champions nationaux doivent d’abord être créés, encadrés et soutenus dans le secteur de la transformation, car le Cameroun y dispose des avantages comparatifs indiscutables ouvrant la voie à l’industrialisation : ressources fauniques, floristiques, minières, minérales, parmi les plus nombreuses, rares, disponibles et en abondance. Il faut que l’Etat développe des plantations industrielles réservées prioritairement aux cultures vivrières que nous consommons au quotidien.

Mais où et comment ? En rappel, quand je pars de Douala pour Yaoundé, après la Dibamba, il n’y a que de la broussaille de part et d’autre, avant l’entrée et après la sortie des villes et villages traversés par l’axe routier. Le même constat prévaut sur l’axe routier Yaoundé-Bertoua-Garoua Boulaï. Je propose donc à l’Etat de créer le long de ces tracés bitumineux (plus de 7000Km à travers le Cameroun en 2020), des plantations d’agro-produits locaux de consommation de masse, dans le cadre de ce que j’appelle le Projet PLABORON (Plantations au Bord des Routes Nationales). Le traitement du verger sera allégé par l’accessibilité des sites de production (cas des Bananeraies industrielles de Njombé Penja exploitées par la Société Fruitière de Marseille), les récoltes et surtout leur acheminement vers les marchés ne nécessitera plus la création de nouvelles, car nos plantations seront traversées par des Routes Nationales bitumées. Si le Projet PLABORON (Plantations au Bord des Routes Nationales) est mis en œuvre sous la bienveillante coordination de son concepteur (Jean-Marie BIADA) et des Pouvoirs Publics, je suis convaincu que dans un horizon de temps relativement bref (5 ans tout au plus), la production locale de produits de consommation de masse sera triplée au moins. En tout état de cause, il faut forcement lancer la mécanisation de la production locale pour éviter d’être éternellement des « Price Taker », c’est-à-dire, des agents économiques qui consomment des produits dont les prix sont fixés ailleurs ; et auquel cas, chaque fois qu’il y a une augmentation de prix chez les producteurs étrangers, nous la subissons seulement. D’où l’intérêt majeur du Projet PLABORON dont la réalisation nous positionnera comme des PRICE GIVERs, Donneurs de Prix.

Réalisée par M.L.M

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