« La régulation étatique est fragilisée »
Dr Magloire Ndongmo, sociologue

Dr Bertrand Magloire Ndongmo, sociologue fait une incursion dans les perceptions et la gestion sociale des violences sexuelles au Cameroun. Pour lui, la fragilisation des liens sociaux fait en sorte que les gens sont devenus individualistes, et ne voient en l’autre que l’objet de satisfaction de leurs égos.

Qu’est-ce qui explique la recrudescence des abus sexuels dans la société camerounaise ?

Notons d’emblée que l’approche scientifique du phénomène peut choquer, parce que donnant l’impression d’une apologie des violences sexuelles ; sauf que le médecin pour diagnostiquer doit nécessairement dépasser le tabou. Du point de vue sociologique, il faut dire que la recrudescence des cas de violences sexuelles est une évidence parce que, comme tout phénomène social, il s’agit des réalités produites socialement, pour dire que c’est un ensemble de facteurs sociaux qui au fur et à mesure de leur occurrence, viennent à produire le phénomène en question. Plusieurs facteurs conjugués favorisent la recrudescence des violences sexuelles, et le premier serait la civilisation sexuelle actuelle. Au moyen âge, Dieu était la raison d’existence sur terre, dans la modernité, on vit pour consommer et se faire plaisir. Sauf que la modernité en offrant les produits de consommation, a consacré le sexe comme l’un des grands produits de consommation de masse. Ce facteur a un impact considérable sur le comportement sexuel. Il occupe sur le marché une place paradoxale, tantôt il est bon marché, tantôt il y a comme une rupture de stock.  Il y a des situations où le besoin est présent et immédiat, mais les bourreaux, ne possédant pas les moyens adéquats utilisent la force pour l’obtenir.

A côté de ces facteurs, nous sommes dans une société de déséquilibrés psychiques ou de souffrances morales, où des individus équilibrés hier, ne le sont plus aujourd’hui. Selon le fonctionnement normal d’un être humain, il y a une certaine capacité de régularisation des pulsions sexuelles que tout être humain naissant devrait avoir. Les souffrances psychiques dues peut-être au manque d’emploi, aux régimes de privation des libertés, au manque d’accès à la santé, à la précarité… fragilisent psychologiquement les individus. Ils n’ont plus la même capacité de se retenir face à la pulsion montante du sexe, et le surmoi n’arrive plus à jouer son rôle  régulateur, entre le désir du sexe et l’interdit.

Par ailleurs, il faut relever que les liens sociaux sont fortement fragilisés. La société d’individualisme et d’égoïsme fait que les gens ne voient en l’autre que l’objet de satisfaction de leurs égos. Ainsi, il y a le contrôle social de manière générale qui est fragilisé à cause de cet individualisme, et du fait d’une société déstructurée.  C’est dont dans ce contexte, que l’individu s’échappe du contrôle social et vient dont à poser ces actes de violence sexuelle. La régulation étatique aussi est fragilisée. Les forces de maintien de l’ordre, l’Etat, la justice, n’arrivent pas à assumer leur fonction.

Est-ce que tous ces facteurs énumérés, expliquent également la manière dont sont gérés les cas d’abus sexuels ?

Le traitement social des violences sexuelles, dépend de plusieurs paramètres. Le faible contrôle social fait que la société est quasiment impuissante face à la nécessité d’agir, de réguler. Si la société n’arrive pas à l’empêcher, en même temps, elle n’arrive pas à rétablir l’ordre et la justice. Par exemple, les personnes qui posent un tel acte dans la société, très souvent, seront des personnes inaccessibles, tels que les parents, les oncles, les aînés sociaux, brefs, les nantis… Ces personnes analysent la situation et c’est parce qu’elles sont en position de force, qu’elles passent à l’acte. Tout violeur est un acteur rationnel, même s’il est mu par ses pulsions ; les deux facteurs se conjuguent toujours. Et donc, au moment de rétablir la justice, les mêmes facteurs vont revenir en scène et fragiliser encore le processus judiciaire. La justice aussi étant fortement fragilisée, en raison de ses procédures très lourdes et d’une faible culture juridique, beaucoup n’y font pas recours. Les forces de maintien de l’ordre étant en quelque sorte aussi saturées dans une société où on n’arrive pas à contrôler le phénomène, lorsqu’on les sollicite, elles n’agissent pas avec efficacité. Parfois il y a une sorte de discrimination dans le traitement des cas et cela se fait essentiellement grâce aux moyens que les plaignants mettent en jeu. Généralement, les victimes sont des personnes faibles, même dans les procédures judicaires, elles sont toujours faibles. La raison pour laquelle on a été violé, est la même pour laquelle on ne peut pas obtenir justice. C’est un peu ça le cercle vicieux des violences sexuelles. Dans un tel contexte, il n’y a que les acteurs majeurs pour entrer en scène, comme la justice elle-même. Au Parquet, il y a toute d’une instance sociale comme le ministère public, pour des personnes ne pouvant pas facilement avoir accès à la justice.  Le violeur est toujours réfléchi, les cibles qu’il privilégient, sont toujours des personnes faibles. Même dans les couples, c’est pareil. Un homme agresse sexuellement sa femme dans la mesure où il sait qu’elle est vulnérable, au cas contraire, il n’osera pas.

Généralement les familles sont les premières à vouloir étouffer l’affaire qu’elles considèrent comme une honte. Cette posture a-t-elle un rapport avec la perception sociale du viol ?

La gestion familiale des cas de violence sexuelle est plus délicate lorsque le bourreau vient de l’intérieur. C’est ce qu’on nomme inceste, une réalité abondamment étudiée en anthropologie sociale et culturelle. Le problème avec le tabou de l’inceste, est qu’il est un double interdit. Il s’agit à la fois de l’interdit de commettre l’inceste mais en même temps de l’interdit d’en parler. Ainsi, quand les individus viennent à le commettre, il y a ce second interdit qui s’installe : celui d’en parler (c’est pourquoi habituellement les parents n’en parlent même pas aux enfants, potentiels cibles, pour les prévenir).  Donc, comme le premier a été franchi, on ne va pas en même temps franchir le second. C’est pour cette raison que la famille préfère garder le silence pour ne pas doublement violer : s’auto flageller, se déshonorer et porter atteinte sa propre image. Si la recrudescence du viol est essentiellement une production de la société moderne, le problème de sa gestion familiale est davantage africain, relevant essentiellement des tabous et des interdits africains. Il y a également les facteurs économiques qui entrent en jeu : ceux qui vont perpétrer la violence sexuelle en famille sont parfois les piliers de l’économie familiale. Et donc, les trainer en justice, c’est fragiliser davantage celle-ci. Habituellement, c’est le chantage auxquels les bourreaux font recours quand ils procèdent à des actes aussi horribles. Ils menacent d’expulser la femme et l’enfant de la maison… C’est aussi parce que ces victimes sont faibles et ne peuvent facilement avoir gain de cause en justice qu’elles préfèrent se résigner.

Il y a des cas où le bourreau est le parent de la victime. Qu’est-ce qui peut expliquer cet écart de conduite ?

L’inceste, notamment celui du père sur la fille, relève davantage du champ de la psychiatrie. Pour réussir à violer sa fille qu’on est supposé protéger par instinct, il faut être nécessairement déséquilibré. Les parents qui procèdent à ces actes, sont des parents objet des perturbations mentales même si elles ne sont pas aigües ; c’est-à-dire de l’incapacité à se contenir face aux désirs sexuels. Deuxièmement, il y a des motifs non négligeables, relevant des ordres mystiques ou magico-religieux, qui expliquent ce phénomène : des parents qui ont des appartenances à ces ordres, et qui reçoivent des injonctions de procéder à ces violences sur leur propre progéniture. Sauf que ce processus débouche toujours aux perturbations mentales. Le simple fait pour une personne équilibrée de voir sa grande fille nue perturbe énormément, de là à vouloir la rendre nue de vous-même, ne peut relever que d’une atteinte.

Quant-il s’agit des adolescentes, elles sont généralement accusées d’être à l’origine de leur agression. La société n’est-elle pas un peu dure envers ces jeunes filles ?

Le fait de rendre la jeune fille responsable de son viol, c’est la stratégie pour la société, de s’en décharger et de victimiser davantage la victime en essayant de dédouaner le bourreau. C’est une société misogyne qui procède ainsi. Cependant, la société amène la jeune fille à participer à ces violences sexuelles, à travers son mode vestimentaire. La civilisation moderne fait en sorte que la femme doive être habillée selon les exigences sexuelles de la caste masculine. Les vêtements dits sexy, exposant la nudité de la femme, sont essentiellement les exigences d’une société des hommes, qui voudrait qu’on lui serve sur un plateau en or la femme nue, objet de satisfaction de ses égos sexuels. Marie Curie, la célèbre physicienne et féministe polonaise affirmait il y a cent ans : « bientôt, les femmes vont devenir des êtres humains » ; mais aujourd’hui, avec toute cette mode et tant de violences sexuelles qui lui sont liées, l’on se demande bien où l’on en est avec cette humanisation de la femme. Nous pouvons d’ailleurs parler d’une culture de viol de nos jours, où l’on procède par exemple au design de la femme, telle qu’elle doit être objet de consommation sexuelle, selon les exigences de la gente masculine. Les stylistes modélistes en ont fait leur spécialité, mettant sur le marché des modèles vestimentaires qui exposent tout ce qui pourrait engendrer chez l’homme, l’éveil de ses pulsions sexuelles, mais aussi la force nécessaire pour passer à l’acte. Les femmes n’en sont habituellement pas conscientes.

Comment la société peut-elle s’organiser pour limiter les violences sexuelles ?

C’est compliqué dans la mesure où si la communauté humaine n’arrive pas à réguler ce problème, pour la communauté camerounaise, ce sera davantage difficile. C’est un piège dans lequel l’humanité est tombée parce qu’en créant une société de consommation, on a créé une société de consommation de sexe par force. Il faut qu’il y ait des organisations féministes à travers le monde et des organisations internationales, notamment les Nations Unies, qui prennent le problème à bras le corps, qui frappent fort. Il faut que le problème global à l’échelle mondiale soit pris en charge par les dirigeants du monde.

En ce qui concerne le Cameroun, il est victime d’un fléau mondial. La gestion camerounaise devient compliquée parce que les paramètres sont globaux. On ne peut pas ressourdre le problème de manière efficace, sans que l’Etat ne revoie ses politiques générales de la modernité pour que l’on ait une nouvelle vision de l’être camerounais. Cependant, il y a une possibilité de gérer à des échelles locales des cas ponctuels qui peuvent certes aussi avoir une incidence sociale non négligeable, même si elle n’est pas à la hauteur du phénomène, mais qui peut sauver une ou deux personnes. Pour cela, il faut que les ministères des Affaires sociales, de la Promotion de la Femme et de la Famille, de la Santé Publique, et aussi de la Justice, travaillent de commun pour pourvoir réguler le fléau efficacement. Il y a une distribution planétaire du phénomène et c’est chaque pays qui offre les moyens locaux pour influencer le phénomène. On peut déterminer la proportion des violences sexuelles au Cameroun à travers une action gouvernementale, notamment celle agissant sur la prévention, et puis la sanction des phénomènes pareils. Les organisations de la société civile qui travaillent sur le phénomène doivent être aussi capacitées.

Réalisé par Marie-Louise Mamgue

 

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