« Le Cameroun renvoyait une image moins reluisante aux yeux des investisseurs »
Dr Willy Stephane Zogo, Juriste financier

Dr Willy ZOGO consultant en droit financier pense que la qualité de la signature de l’Etat du Cameroun à l’international a beaucoup influencé son dernier Eurobond. Pour autant, le Cameroun est toujours loin de la ligne rouge de son endettement.

Les supporters du régime ainsi que certains médias ont repris en chœur le succès de l’Eurobond levé par le Cameroun en début de mois de juillet courant. Mais, que cache cette joie immense selon vous ?

Effectivement, l’Eurobond, c’est-à-dire la dernière émission obligataire de l’Etat du Cameroun sur les marchés de capitaux internationaux a été satisfaisante au regard des résultats obtenus. Cet enthousiasme de ceux dont vous parlez est à mon sens lié au fait que, alors que le Cameroun recherchait sur ce marché un montant de 450 milliards de F CFA, les investisseurs ont sursouscrit à l’émission, c’est-à-dire que l’offre a été surpassée par la demande. Et dans cette occurrence, les manifestations d’intérêt ont été de l’ordre de 1481 milliards de FCFA, soit un taux de 321 % de plus que le montant sollicité. Pour dire les choses autrement, un tel engouement est sans doute soutenu par le témoignage affirmé de la qualité de la signature de l’Etat du Cameroun à l’international. Par ailleurs, cette levée de fonds est une affaire intéressante pour le Cameroun dans la mesure où, elle permet de rembourser à une maturité de 5,95% le précédent endettement porté par l’Eurobond 2015 avec un taux de 9,5%. Par ce mécanisme de refinancement, l’Etat peut se donner une bouffée d’oxygène quant aux échéances de remboursement de cet Eurobond 2015. C’est sans doute de cela que pourrait résulter ce que vous avez décrit comme une immense joie. 

Pour nos lecteurs, c’est quoi un Eurobond et quelle différence avec les autres prêts sur les marchés internationaux des capitaux ?

L’« Eurobond » ou « Euro-obligation » s’associe en fait à un emprunt obligataire à peu de chose près semblable à ceux effectués sur le marché financier domestique comme l’Etat du Cameroun en pratique depuis 2010. Toutefois, la nuance tient à ce que, les titres de reconnaissance de cet endettement appelés obligations sont émis non plus en destination des investisseurs du marché financier local (domestique) de Douala ou de la BEAC mais, en destination des investisseurs des marchés financiers internationaux. De plus, l’argent recherché est mobilisé non plus en FCFA (monnaie locale) mais en devises étrangères, notamment le Dollar. De manière plus globale, la création de ces titres financiers permet aux États d’emprunter dans une autre devise ou monnaie que celle du pays émetteur. Toutefois, il ne faut pas attacher un intérêt démesuré à ce que peut suggérer leur dénomination, les Eurobonds sont principalement libellés en dollars. L’atout majeur des obligations émises sous forme d’Eurobonds consiste dans le fait qu’elles influent sur les relations financières du pays émetteur avec l’étranger, en d’autres termes sur le change. Par rapport aux autres formes d’endettement extérieur de l’Etat, l’Eurobond se démarque particulièrement par les contraintes plus souples à l’opposé de certaines conditionnalités liées à certains prêts notamment auprès des bailleurs internationaux. 

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Le ministre des finances dans une attitude à l’issue de cette opération a semblé se satisfaire du retour des investisseurs vers le Cameroun. Y avait-il un problème ?

En creux de l’expression « confiance retrouvée » des investisseurs dans la qualité de signature du Cameroun employé par le Ministre des Finances ne passe effectivement pas inaperçu. Cependant, est-ce qu’il n’est pas fort de dire qu’il y avait un « problème » en lieu et place de dire que les investisseurs étaient rétifs vis-à-vis du Cameroun du fait du contexte précédant le début du premier programme avec le FMI ainsi que la mise en œuvre moyenne du DSCE (2010 – 2020). C’est peut-être le cas de dire que le Cameroun renvoyait une image moins reluisante aux yeux des investisseurs internationaux au moment où le premier Eurobond de 2015 a été émis. Une situation qui a changé aujourd’hui, du moins au moment où ce nouvel Eurobond est émis.

Qu’est-ce qui soutient cet embelli que semble indiquer le Ministre des finances alors que le Cameroun essaie depuis quelque temps, de s’endetter à une vitesse inquiétante, même si le seuil ne semble pas encore atteint selon certains signaux ?

Comme on le sait, au niveau communautaire de la CEMAC, au nom de la convergence budgétaire le niveau d’endettement en rapport avec le produit intérieur brut (PIB) est fixé à 70 % et le Cameroun cumule une dette publique autour de 46,9% de son PIB. De ce point de vue, effectivement, on est loin de la zone rouge. Pour revenir à l’embelli que vous évoquez, depuis un moment, le Cameroun assainit son image et les fruits semblent porter auprès des investisseurs à l’international, y compris du point de vue du FMI. Dans ce cadre, le Cameroun a notamment misé sur la reprise post-Covid-19 (en espérant que les avatars de la maladie ne changent guère la donne) et les réformes structurelles détaillées dans la stratégie nationale de développement pour 2020-2030. Le pays s’engage notamment à mettre un accent sur les mesures de renforcement de la bonne gouvernance, de transparence et de lutte contre la corruption. Autant d’engagements contribuent un peu à la confiance des investisseurs.

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Certains des projets antérieurs pour lesquels le Cameroun s’est endetté restent un fiasco : les multiples barrages à travers le pays, le port de Kribi, les projets routiers, etc. En fin de compte, l’ardoise ne sera-t-elle pas salée pour le contribuable ? Existe-t-il des mécanismes sur lesquels le gouvernement s’appuie pour ne pas asphyxier l’économie ? 

A l’évidence, l’endettement de l’Etat exige un remboursement aux échéances convenues. Comme on l’admet communément, l’Etat ne fait jamais faillite. Cet état des choses engage dans une certaine mesure l’effort du contribuable. De fait, le service de la dette qui s’appuie sur le budget national et donc sur une partie des recettes fiscales affecte incidemment le contribuable. D’ailleurs, cela a fait débat lors de la session de juin au Parlement au moment où il a fallu faire passer par ordonnance le seuil autorisé d’endettement de 300 à 750 milliards de FCFA. Cependant, vous évoquez des mécanismes permettant à l’Etat de ne pas (ou trop) s’endetter ? Je dirais sommairement que divers mécanismes en marge de l’endettement auquel est associé l’épithète « asphyxiant » restent à la portée de l’Etat. Je pense notamment au financement des projets structurants par des mécanismes de Project Financing incluant des partenariats Publics Privés moins « asphyxiants ». Par ailleurs, une solution peut consister à renforcer la rigueur budgétaire à travers l’élargissement de la base des recettes non pétrolières, à réduire les exonérations fiscales discrétionnaires, à continuer de renforcer efficacement la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales et l’amélioration de l’administration fiscale et douanière. Il en va de même pour la cession de certains actifs de l’Etat dans certaines des entreprises au bilan positif comme l’exige l’Acte additionnel organisant l’unification du marché financier de la CEMAC. Cependant, un regard à travers le monde nous invite à davantage de réalisme car, les besoins financiers de l’Etat rendent l’endettement absolument incontournable. Toute mesure réside dans l’usage des fonds mobilisés par l’endettement public.

Réalisé par Paul- Joël KAMTCHANG

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