Santé : Les sages-femmes plaident pour des meilleurs jours

Plusieurs d’entre elles en chômage malgré le grand besoin, pour celles occupées, ces professionnels de la santé décrient des conditions de travail infernales, et souhaitent davantage d’effectifs, un statut médical et une hausse des salaires.

Sagefemme : « un métier formidable, un statut minable au Cameroun ». Cette description est peut-être osée, déplore Alain un maïeuticien, mais elle décrit suffisamment la situation des sages-femmes et maïeuticiens (SFM) au Cameroun. Au bout de 3 années de formation dans un institut spécialisé à Buea dans la région du Sud-Ouest, cet homme la trentaine entamée, passe ses quotidiens depuis 2017 dans les couloirs de la maternité. Comme un millier d’autres dans sa situation, Alain n’a pas eu la chance d’intégrer la fonction publique. Après une première tentative sans succès en 2018, il a été retenu dans la liste d’attente de 2019, sans finalement faire partie de près de 200 candidats intégré à la fonction publique.

Des revers comme celui-ci, ce maïeuticien en a essuyé sur le terrain. « J’ai fait des stages, et j’ai même travaillé des mois sans salaire », soupire Alain. Après sa formation, Alain a travaillé dans trois établissements privés, et a à chaque fois démissionné à cause des mauvaises conditions de travail. « Le salaire qu’on vous donne est insignifiant par rapport aux charges. Je réalise les consultations prénatales et postnatales, les accouchements, le planning familial et autres. Tu accumules des heures supplémentaires qui ne sont jamais pris en compte », dit-il.

Après plusieurs mois d’arriérés de salaire, Alain démissionne de son premier poste de travail. « Je suis ensuite allé dans une clinique où je percevais 50 000 F Cfa et 5 000 F Cfa de frais de transport par mois. Le salaire n’étant pas régulier, j’ai démissionné au bout d’un an et demi pour une autre clinique qui me payais 75 000 F Cfa par mois. Et j’ai dû partir pour les mêmes raisons », relate-t-il. Aujourd’hui en fonction au service prénatal et maternité d’un hôpital catholique, même si les conditions sont un peu meilleures que dans les cliniques, cet homme qui rêvait d’être gynécologue, souligne qu’elles sont loin d’être l’idéales. « Être sagefemme n’est pas un travail, mais une vocation. On aide les femmes à donner la vie, on sauve des vies, et c’est le plus important. On ne nous paie pas bien, mais nous sommes heureux de partager la joie des familles », se console-t-il.

Salaire de catéchiste

Au Cameroun, malgré les multiples plaidoyers, ce métier n’a pas eu « des avancées de façon significatives », déplore Hortense Atchoumi, la présidente de l’Association des sagefemmes et assimilés du Cameroun (ASFA). Dans les formations sanitaires privées ou publiques, la situation est précaire, explique Leopold Dongho, membre du bureau de ASFA-Littoral. « Il y a eu quelques avancées, mais très insignifiantes par rapport aux attentes. Les conditions de travail sont très difficiles. Je prends un exemple banal d’une formation sanitaire qui pratique 8 accouchements en une journée avec une seule sagefemme. C’est très difficile. Rares sont ceux qui ont un salaire à la hauteur de leur diplôme et de leur tâche. Dans le privé c’est généralement moins de 100 mille F Cfa, très peu perçoivent un salaire qui oscille entre 100-300 mille F Cfa. Nous en avons qui touche 35-40 mille F Cfa comme salaire mensuel.  Donc, les conditions sont très précaires, certaines travaillent pour ne pas perdre la main », dénonce-t-il.

L’amour pour cette profession est ce qui motive encore plusieurs de ces professionnels de santé. A en croire une dizaine de sagefemmes que Datacameroon a rencontrées au cours de ce reportage, s’il fallait tenir compte des conditions de travail, plusieurs y compris les fonctionnaires, ne travailleront plus.  Agnès en service dans un hôpital public de Douala, conclut, qu’il ne sera pas exagéré de dire que les sagefemmes camerounaises sont victimes d’une « discrimination ». « Je ne comprends pas pourquoi on prend les sagefemmes pour les contractuels d’administration, avec un salaire de catéchiste avec tout ce que nous faisons, alors que l’infirmier est fonctionnaire. Nous gérons le planning familial, les consultations prénatales, les suites de couche, les contraceptions. Quand une sagefemme débute son salaire c’est 92 500 F Cfa alors qu’elle n’a aucun avantage, pas d’assurance, comment on va joindre les deux bouts ? Je ne vois aucune amélioration, alors que les charges augmentent tous les jours » s’indigne Agnès.

Formation

Dans cette précarité, la formation est loin d’être une garantie. « Ils sont nombreux qui sortent des écoles, mais très peu sont embauchés. C’est ainsi qu’ils ont des stages de perfectionnement à durée indéterminée autant dans le privé que le public. Pourtant nous avons dans les hôpitaux des personnels très peu nombreux, mais avec une charge de travail énorme », relève Leopold Dongho. En moyenne 250 SFM issues des 10 écoles relevant du Minsanté sont injectées chaque année sur le marché de l’emploi.

A côté, une autre vague d’apprenants sont formés dans les établissements privés. C’est donc une moyenne de 750 SFM, selon l’ASFAC qui sont formés chaque année avec un taux de chômage de près de 65 %. « C’est une spécialité très sollicitée », relève, Serge Bruno Ebong le directeur des affaires académiques de l’institut des Sciences appliquées à la santé (ISSAS).  Il indique que cet institut a enregistré 176 apprenants en première année de l’année académique 2020-2021 et que le Littoral a présenté 173 candidats au brevet de technicien supérieur (BTS).  Entre 2015 et 2019, le Cameroun a recruté 548 SFM. Un chiffre largement en deçà de la demande globale des formations sanitaires publiques, estimée à plus de 1 500 postes à pourvoir sur la période 2015 – 2020. « Le chômage reste grand malgré quelques recrutements non significatifs », indique la présidente de l’Asfa.

Comme conséquence, les hôpitaux en souffrent, et le peu de personnels en service se voient doubler les tâches. Pour combler ce gap, l’ASFAC recommande d’augmenter le nombre de SFM recruté, de procéder au recrutement annuel pour réduire le chômage, et limiter la prolifération des écoles de formations. « Il faut également responsabiliser les sagefemmes dans les écoles de formation et faire des audits d’évaluation », suggère cette association.

Dans son rapport sur « L’État de la pratique de sage‑femme dans le monde 2021 », le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) et ses partenaires, soulignent que la pénurie de professionnels équivalent dédié à la santé sexuelle, reproductive, maternelle, néonatale et des adolescents (SSRMNA) s’établit à 1,1 million, dont 900 000 sagefemmes. Les prévisions pour 2030 indiquent que cette pénurie se résorbera pour atteindre 1 million de professionnels EDS, dont 750 000 sagefemmes, et touchera principalement l’Afrique. Selon ces organisations, pour que les sages‑femmes puissent réaliser leur potentiel, il faut accentuer les investissements dans quatre domaines clés : l’éducation et la formation ; la planification, la gestion et la réglementation des activités du personnel de santé et l’environnement de travail ; le leadership et la gouvernance ; la prestation de services.

Marie Louise MAMGUE

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