« Si on veut vraiment réduire les écarts de notre société, on a intérêt à davantage impliquer la femme dans l’entrepreneuriat ».
Edmond Kuaté, économiste

Edmond Kuaté, économiste donne son avis sur l’entrepreneuriat féminin au Cameroun, et revient sur les clivages liés à ce domaine.

Quelle appréciation faites-vous de l’implication des femmes dans l’entrepreneuriat ?

Ce qu’il faut savoir c’est que l’entrepreneuriat féminin chez nous rencontre un certain nombre de blocage, un certain nombre de problèmes notamment lié aux questions d’ordre culturel, parce que jusqu’à une certaine époque, la femme n’était pas perçue comme la personne qui doit avoir accès à une certaine formation, à une certaine formation d’un certain niveau. L’entrepreneuriat était perçu par beaucoup de personnes et de ménages, comme quelque chose d’exclusivement masculine, celà a limité la formation des femmes.

Culturellement, la femme n’était pas perçue comme celle-là qui doit se jeter dans l’entrepreneuriat. Son rôle était un peu limité, exclusivement à des tâches ménagères, à des tâches de second rang, notamment s’occuper de la famille. Il a fallu, avec le temps, que l’émancipation permette en sorte qu’on puisse donner des marges d’éventails à la femme pour pouvoir se jeter dans l’entrepreneuriat. Comme c’est des questions de culture, il faut du temps. C’est une question de génération, il faut qu’une autre génération arrive et prenne le temps de l’expliquer pour qu’on intègre cela dans nos mentalités, dans nos cultures.  Dieu merci ça se fait de manière graduelle.  De plus en plus, on a des femmes qui s’engagent, qui sont formées, qui côtoient les hautes sphères de l’entrepreneuriat dans certain secteur. C’est vrai que d’autres restent encore un peu fermées, mais de plus en plus, on a de petites ouvertures, et c’est tant mieux.

Peut-on dire que les femmes sont de plus en plus encrées dans l’entrepreneuriat ?

On va tout simplement dire que de plus en plus sur le plan de la formation, au moins cela a évolué. On a de plus en plus de femmes qui sont formées dans plusieurs secteurs, et qui peuvent s’affirmer, qui peuvent s’exprimer dans un domaine. Mais sinon, il faut savoir qu’elles restent en butte à des difficultés comme tout le monde. La première c’est l’accès aux capitaux. L’entrepreneuriat exige un minimum de capital. Nous sommes dans un environnement où l’accès aux capitaux est conditionné par un certain nombre de garanti. Dans notre environnement où on n’a que les banques commerciales, où il n’existe pas de banques d’investissement faisant dans le “capital risk” . C’est vrai, on peut aller chercher les capitaux auprès des fonds privés, c’est-à-dire des tontines et autres bailleurs de fonds privés, mais c’est un peu limité et sélectif. Pour avoir accès aux capitaux dans des banques, il va falloir offrir un certain nombre de garanti, et les plus en vues auprès de nos institutions financières sont les titres fonciers. Dans la culture qui est la nôtre, les femmes n’ont pas accès aux terres, et donc elles n’ont pas de titres fonciers. Ils sont généralement la propriété du mari ou la propriété familiale. Si elle veut utiliser le titre foncier de la famille, il va falloir que l’homme donne son avis, ce qui la limite considérablement, car si on n’a pas de capital, on ne peut pas entreprendre. Il y a toujours ce regard un peu péjoratif que la société continue de jeter à la femme.

Le fait d’être une femme entrepreneure apporte quoi de particulier ?

La femme c’est un peu la couverture d’une famille, qu’on le veuille ou non, c’est-à-dire la première sécurité familiale. Et tant qu’on continue de retirer les femmes de l’entrepreneuriat, on va augmenter la pauvreté, on va augmenter l’insécurité au sein de la société. Si on veut vraiment réduire la pauvreté, si on veut vraiment réduire les écarts de notre société, on a intérêt à davantage impliquer la femme dans l’entrepreneuriat. Cela assure la sécurité dans la famille qui est la première cellule de protection sociale et sociétale, cela assure également la sécurité sociale, parce qu’une femme qui garde bien ses enfants est une femme qui garantit la sécurité de la société.

Comment donc expliquer que les femmes sont plus présentes dans certains secteurs que d’autres ?

Il y a plusieurs variantes. La première c’est la nature de notre société, de notre environnement, ce que nous appelons les macro-environnementaux qui se déclinent en plusieurs maillons. Notamment le regard qu’on porte sur les femmes. Si vous faites un appel d’offre pour construction d’un pont, à 70%,  le dossier d’une femme a des chances d’échouer, même si elle a les aptitudes requises pour construire le pont, parce que l’appréciation qu’on a donnée au dossier est déjà couverte de préjugés. Le simple fait de se fixer sur cet angle-là fait en sorte qu’on perde d’objectivité dans l’appréciation.

L’autre c’est que les femmes elles-mêmes rechignent à aller dans des secteurs où elles vont rencontrer beaucoup de difficultés à s’affirmer. Il y a ce doute capacitaire qui est jeté sur la femme en ce qui concerne un certain corps de métiers, on se dit que certaines tâches intellectuelles s’accompagnent d’efforts physiques, ce qui constitue des barrières. Celles qui ont accumulé des échecs dans ce domaine renvoient une image négative aux autres. Du coup, les secteurs qui leurs sont beaucoup ouverts saturent. Il faut également savoir qu’il y a des secteurs tels que le génie civil et le génie industriel qui requièrent des fonds énormes pour s’y installer. Ce n’est pas l’apanage des camerounais, cela existe même dans les sociétés les plus développées à savoir les États-Unis et bien d’autres pays développés. On rencontre les mêmes problèmes, c’est vrai que ce n’est pas à la même dimension.

Que pensez-vous de la politique gouvernementale d’encadrement de la femme entrepreneure ?

Ce que je sais c’est qu’il y a un certain nombre de programmes gouvernementaux qui existent, mais je crains que ce soit des instruments qui n’existent en réalité que de nom. Le Ministère de la promotion de la Femme et de la famille a par exemple tout un pôle qui est dédié à l’entrepreneuriat des femmes, mais malheureusement, ce n’est pas opérationnel à 100%. Je sais qu’il y a des programmes de formation des femmes qui aident ces dernières à se mettre en association, mais qui dans le plan opérationnel, s’avèrent très limité. Du coup, on ne peut pas trop compter sur ces programmes. Si on voulait être plus sérieux que cela, on devrait d’abord avoir un rapport sur les activités de ce département en termes de formation des femmes et de programme qui puisse permettre aux femmes d’avoir accès aux capitaux. On pouvait proposer un programme qui permet aux femmes d’avoir des fonds sans qu’elles n’aient besoin d’aller mettre un titre foncier ou autre bien hypothécaire. On peut les appuyer de cette façon. Je pense que le gouvernement y pense, mais de façon très limitée. C’est des choses pensées de manière très opportunistes, c’est-à-dire on veut résoudre un problème ponctuel, on ne veut pas de manière structurelle faire un travail qui peut s’étaler sur le long terme. On ne va pas dire que le gouvernement n’a rien fait, ce ne serait pas honnête.

Qu’est-ce qui selon vous, faire la particularité  de la femme ?

La femme a plusieurs atouts, et le premier est qu’elle est un être très abordable. Aussi, par curiosité, on a envie de lui faire confiance. Son atout est beaucoup plus d’ordre sociologique, mais sur le plan pratique, il faut savoir que la femme bataille beaucoup pour s’affirmer. Elle doit batailler dans la société et dans sa propre famille. Si le travail me demande de rentrer à 3h, je pourrais le faire, mais je ne pense pas que ma femme serait très aisée à le faire. Elle a donc beaucoup de limite. Du coup j’avoue que s’il faut dire que les atouts de la femme sont nombreux, je ne serais pas très honnête. Elles savent bien s’organiser, elles sont suffisamment méticuleuses, elles sont moins dépensières, elles savent gérer.  A partir de peu, elles peuvent faire beaucoup. Elles savent partir de rien pour réaliser un tout.

Recueillis par Michèle EBONGUE

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