Agriculture : 52 %  des femmes écartées des financements des projets agricoles

Au Cameroun, 64,3% des programmes et projets agricoles mis en place dans les dix régions ne prennent pas en compte les préoccupations des femmes. Sur plus de 100 projets et programmes agricoles développés au Cameroun entre 2010 et 2020, plus de la moitié ont été conçus en ignorant les contraintes sociales que rencontrent les femmes. 

Durant neuf mois, une équipe constituée de trois journalistes  des médias Data Cameroon, Le Jour et Le Financier d’Afrique ont réalisé une enquête collaborative sur la prise en compte du genre dans les politiques agricoles au Cameroun, à travers une compilation de données et des descentes dans les régions du Centre, du Littoral et de l’Adamaoua. Les résultats de cette enquête montrent que les femmes sont très investies dans le secteur des cultures vivrières. Malgré les difficultés qu’elles rencontrent, ces dernières bénéficient très peu de l’accompagnement des projets et programmes mis en place par le gouvernement et ses partenaires dans le cadre des politiques de soutien au développement du secteur agricole. Beaucoup de ces femmes agricultrices ne sont pas informées sur leur existence

Irène Gaelle Matene Fossi est une agricultrice installée à Njombé-Penja, un des arrondissements du département du Moungo dans la région du Littoral.  Âgée de 29 ans, Irène, coiffeuse de formation, fait partie de ces femmes entrepreneurs rurales qui ont choisi de se consacrer au travail de la terre.  Chaque jour, depuis deux années, elle parcourt deux kilomètres à pied pour se rendre dans son champ, une parcelle de moins de 500 m2, sur laquelle la jeune femme cultive de la patate, du manioc, du macabo, de l’igname et les arachides. Irène évolue en solitaire et sous fonds propres. Sa production, évaluée à moins d’une tonne par an pour l’ensemble des produits cultivés, est essentiellement destinée à la consommation et au petit commerce de subsistance. Malgré la forte présence des programmes et projets agricoles développés dans cette région, l’activité d’Irène semble ne pas être impactée par la stratégie du gouvernement. Car, cette dernière dit n’avoir jamais bénéficié d’aucun accompagnement ou financement.

Des projets aveugles non sensibles au genre

Comme Irène, plusieurs femmes exerçant dans les métiers de l’agriculture font face à des difficultés qui sont de nature à limiter leurs productivités et leurs contributions dans le secteur agricole. En effet, entre 2010 et 2020, sur plus de 112 projets et programmes agricoles  développés au Cameroun, seuls 36,7% soit 41 d’entre eux  prennent en compte les questions de genre lors de leur conception tandis que les 64,3% (soit 71 projets et programmes) restent non sensibles au genre lors de leur conception et leur exécution.

Pour catégoriser le caractère genre sensible des programmes et projets agricoles mis en œuvre au Cameroun, notre équipe a procédé par l’analyse des documents projets des différentes initiatives recensées pour la période allant de 2010 à 2021 et a interrogé certains responsables (disponibles) sur les mécanismes de prise en compte des besoins spécifiques des hommes et des femmes dans la conception et la réalisation des programmes et politiques agricoles. Des échanges ont également été menés avec les agriculteurs des régions du Centre et du Littoral ainsi qu’avec les responsables du suivi de la mise en œuvre de ces programmes et projets sur le terrain.

De cette analyse, il ressort que dans la région du Centre par exemple, sur 49 projets et programmes exécutés, seuls 18  prennent en compte les aspirations des hommes et des femmes. Certains de ces projets et programmes sont uniquement adressés aux femmes et aux jeunes.

D’après le ministère de l’Agriculture et du Développement rural, les femmes constituent plus de 70% de la main-d’œuvre rurale au Cameroun. Elles produisent près de  90% de la production vivrière et représentent seulement 3% du secteur agricole industriel.

Pourtant, les données relatives aux financements de projets  compilées sur les plateformes du Minader, du FIDA et du FAO indiquent que 1369,3 milliards Fcfa ont été mobilisés entre 2010 et 2021 pour un total de 58 projets recensés. 706,77 milliards, soit 52% de ces financements sont orientés vers des projets qui ne prennent pas en compte les préoccupations des femmes. Environ 61% de ces financements sont orientés vers le suivi et l’accompagnement des cultures de rente (cacao, café, banane), soit  841,97  milliards de Fcfa. Dans la plupart des localités agricoles du pays, la culture de rente est fortement détenue par des hommes. C’est le cas dans le département du Moungo où les femmes représentent seulement 11,46% des 7 254 producteurs de café et de cacao recensés selon le Rapport final produit en octobre 2019 par Projet d’appui à la collecte des données statistiques dans le Moungo en vue de l’élaboration d’une base de données dans les filières cacao et café.

 

Des financements et des accompagnements conditionnés 

Balbine est une jeune productrice de riz résident à Nitoukou dans le département du Mbam et Inoubou, région du Centre. Après plusieurs années de travail en solitaire, Balbine a rejoint  un groupe de femmes réunies en Groupement d’initiatives communes (Gic). Pour l’heure, l’organisation regroupe 12 membres, toutes des femmes, parrainées par un projet de production du riz non fluvial. Réparties sur des parcelles de circonstances mesurant  12 mètres  de long sur 7 mètres de large  attribuée par les responsables de l’école publique de la localité, Balbine et ses co-équipières expérimentent une variété dénommée Nerica dont le cycle de production dure trois mois pour un rendement de 100 kilogrammes  pour 1 kilogramme de semences.

Au fil des années, certaines agricultrices ont compris la nécessité de se mettre ensemble pour faire face aux difficultés, notamment celles liées à l’accès à la terre et aux  financements. Dans les zones agricoles, la plupart des femmes qui connaissent l’existence des projets et programmes agricoles sont généralement organisées en coopératives ou en Groupements d’initiatives communes (Gic).

Des projets et programmes mal connus

Pour confirmer cette hypothèse, une trentaine de producteurs agricoles dans les régions du Centre, du Littoral et de l’Ouest ont participé à un mini sondage qui visait à comprendre l’impact des projets agricoles sur leur activité. A la question de savoir s’ils étaient informés sur l’existence des projets et programmes d’accompagnement, 50% ont répondu par l’affirmative et l’autre moitié par la négative. Sur 20 agricultrices rencontrées dans l’arrondissement de Njombé-Penja, la moitié a affirmé ne pas connaître l’existence des projets ou des programmes agricoles.

Parmi les agricultrices informées, certaines ont dit de vive voix qu’elles n’ont jamais bénéficié d’un de ces programmes. Le manque d’argent pour postuler est un frein. «  En début d’année, j’ai essayé de monter le dossier de ma société coopérative  pour bénéficier d’un projet, mais notre fonds était presque vide, c’est cela qui nous a vraiment fauché… », se désole Christine Milango, épouse Ndong,  agricultrice, par ailleurs responsable de la Société Coopérative des femmes dynamique de Njombé-Penja (Scoopsfedi), qui compte 25 membres.

Autre frein, c’est l’absence d’information sur les projets et programmes agricoles. « Il y a un manque de communication. Même quand l’information arrive à notre niveau il se fait tard, il y a déjà eu clôture des dossiers.  Donc, nous avons un problème de communication, et les projets disponibles qui nous concernent, nous ne  les connaissons pas vraiment », témoigne Philomène Bertille Jabea, présidente de la Société coopérative des femmes entrepreneures du Littoral (Scfel) à Njombé-Penja. Dans le même sillage, Madeleine Nga, agricultrice, précise : « il y a quelques mois, nous avons essayé de soumissionner à un programme lancé par le FAO, malheureusement nous avons eu l’information deux à trois jours avant la clôture de l’appel à candidatures ».

Si plusieurs femmes dénoncent la rareté de l’information, l’administration et des responsables de projets et de programmes agricoles font état des contraintes rencontrées. «  Dans les services déconcentrés comme le nôtre, il y a des gens qui ne connaissent même pas la délégation d’agriculture. Les gens préfèrent me rencontrer en route au passage pour me poser leurs problèmes », relève Charles Calvin Boubouama, le délégué d’arrondissement du Minader à Nikoutou. Son homologue installé dans l’arrondissement de Njombé-Penja quant à lui, table sur l’absence d’outils pour une bonne communication. « La plupart des acteurs n’ont pas les outils nécessaires pour pouvoir sensibiliser efficacement. Moi depuis que je suis arrivé, je suis en train de faire un recensement de projets et programmes qui sont actifs dans mon arrondissement, de manière à pouvoir informer tous les acteurs qui sont impliqués », fait savoir Leon II Irnée Mengue, le délégué d’arrondissement de l’Agriculture de Njombé-Penja, en poste depuis moins d’un an.

Mutualiser les efforts, voilà un défi que de nombreuses productrices peinent encore à relever. Elles n’ont pas compris le bien-fondé d’être ensemble; ce qui rend parfois la tâche difficile aux responsables des postes agricoles. « Chacune est organisée à sa façon, pour celles qui sont en Gic il y a toujours de petits soucis, il y a d’autres qui n’adhèrent pas… Parfois elles sont ensemble, mais leur association n’est pas certifiée; ce qui ne leur permet pas de bénéficier des programmes et projets agricoles », souligne Rosalie Laure Eyenga, chef de poste agricole de Penja.

Les terres cultivables sont rares pour les femmes

Asta Barka Hamadjida est une ancienne agent d’administration reconvertie en agricultrice. Agée de 46 ans et mère de 6 enfants, Asta n’est pas la propriétaire des quelque 15 hectares de terres qu’elle exploite à Hore Kouni et Nyannam, deux villages de la commune de Meiganga, région de l’Adamaoua. Les parcelles ont été mises à sa disposition par chaque chef de village.

Si les problèmes d’accès à la terre restent d’actualité au Cameroun, les femmes restent minoritaires dans la répartition des patrimoines fonciers. En 2013, seuls 21% de femmes, soit 2309, étaient titulaires d’un titre foncier. La région du Centre avec 820 titres fonciers attribués aux femmes. Les terres cultivables, lorsqu’elles sont disponibles, sont situées à des dizaines de kilomètres et parfois ne sont pas très fertiles du fait de leur utilisation précédente.

Solutions proposées

Au regard des difficultés auxquelles font face les agricultrices, Fabrice Ondobo, Ingénieur agronome, propose les solutions suivantes: la consultation des femmes lors de l’identification des besoins des producteurs et productrices pour l’élaboration des programmes et des projets; le développement des programmes de vulgarisation spécifiquement orientées vers la gent féminine; le renforcement des capacités des femmes ainsi que la création des services de vulgarisation de proximité. « Étant donné que les femmes sont souvent en butte à des difficultés lorsqu’elles tentent de participer pleinement au marché du travail, des interventions pourraient s’avérer nécessaires au niveau des politiques, allant au-delà de celles requises pour stimuler la croissance économique et l’efficience des marchés ruraux du travail », propose Fabrice Ondobo.

Coordonnateur général du Projet d’investissement et du développement du marché agricole (Pidma), Thomas Ngue Bissa, est encore plus clair en termes de politiques agricoles pour permettre aux femmes d’exprimer tout leur potentiel. « Il faut une définition claire de la stratégie genre qui renferme les critères discriminatoires en faveur des femmes et des jeunes pour tout type d’appui . Il faut prévoir des ressources matérielles et suffisantes pour la mise en œuvre ; mettre en place des mécanismes de suivi-évaluation ; prévoir et exécuter des audits organisationnels de genre », prescrit-il sur la base de son expérience à la tête de plusieurs programmes agricoles ayant une approche genre, notamment le Pidma et le Programme national de développement des racines et tubercules.

Pour Thomas Ngué Bissa, le meilleur entrepreneuriat rural est celui qui explore et exploite toutes les possibilités et potentialités présentes dans son environnement de travail pour la satisfaction des attentes économiques, sociales et culturelles.

Une enquête réalisée par Emmanuel Batake, Ghislaine Deudjui, et Assongmo Necdem. 

Notre enquête a été réalisée en  collaboration avec le Financier d’Afrique et Le Jour. Initiative soutenue par Medialab Pour Elles, un projet CFI- Agence française de développement médias avec le soutien de Madeleine Ngeunga, Open Data Pour Elles et Paul Joël Kamtchang, ADISI-Cameroun »

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